Matthieu 6
29.5.2016
Le Sermon sur la Montagne (II) : Jésus, lanceur d’alerte
Matthieu 6 : 19-32 Matthieu 7 : 1-5
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Non, mais, franchement, Jésus exagère ! Ce Sermon sur la Montagne est plein de prescriptions impossibles à tenir, impossibles à réaliser. Jésus nous dit que les pauvres, les affamés, les endeuillés sont bienheureux. Jésus nous dit d’aimer de nos ennemis (Mt 5:44), de tendre la joue gauche (v.39), de donner sans retour (v.42), de céder à celui qui nous prend (v.42), de ne pas juger (Mt 7:1), de ne pas divorcer, ni de se remarier (Mt 5:32). Jésus nous dit de reconnaître que nous avons une poutre dans l’œil (Mt 7:5), de ne pas se soucier de notre nourriture et de nos vêtements (Mt 6:31), donc de renoncer à toute prévoyance, de nous détacher des richesses (v.19). Mais que faire de toutes ces injonctions ?
Et ce ne sont pas les seules paroles choquantes de Jésus. Les Évangiles — et particulièrement les paroles qui ont été identifiées comme venant du document intitulé la Source*1 qui a recueilli très tôt les paroles de Jésus — nous livrent encore d’autres paroles chocs de Jésus : rien ne restera caché, tout sera dévoilé (Mt 10:26) ; c’est du feu que je suis venu jeter sur la terre (Lc 12:49) ; je suis venu diviser, le fils contre le père, la fille contre la mère, la belle-fille contre la belle-mère (Lc 12:53); celui qui ne hait pas père et mère ne peut pas être mon disciple (Lc 14:26); les derniers seront les premiers (Lc 13:30); quiconque s’élève sera abaissé (Lc 14:11); etc.
Nous avons perdu l’habitude d’être confrontés à cette facette de Jésus. Au fils du temps le message de Jésus s’est couvert de poussière et ses couleurs vives, provocantes, ont été recouvertes et atténuées. C’est comme les fresques de la Chapelle Sixtine qui étaient toutes grises mais qui sont devenues tellement lumineuses après leur nettoyage. Les couleurs de Jésus peuvent être retrouvées. Jésus n’est pas un hippie aux cheveux longs qui déambule en Galilée en proclamant « Peace and love» !
Si on revient aux paroles de Jésus, si on les prend au sérieux, au pied de la lettre, dépoussiérées et décapées, alors Jésus apparaît davantage comme un trublion, un provocateur, quelqu’un qui dérange !Oui, Jésus est un dénonciateur, un lanceur d’alerte. Il dénonce des dysfonctionnements sociaux, il dénonce les mises à l’écart des handicapés et des malades, les discriminations entre les petits et les élites. Il dénonce des dysfonctionnements religieux, il dénonce le fardeau des lois, l’accaparement du pouvoir par les prêtres et le temple.
Jésus dénonce, mais ne propose pas de programme social, politique ou religieux. Jésus est dans l’excès, Jésus est dans l’urgence. Ce qu’il veut c’est faire bouger les choses, appeler au changement, changement d’attitude, de mentalité, ce que les évangiles appelle la « metanoia », mais il se refuse à enfermer ses disciples dans une nouvelle conduite à tenir, d’où des mesures idéales mais intenables. Vous ne construisez pas une société sur les principes du Sermon sur la Montagne. Les mesures sont excessives, radicales, exagérées. Il n’y a rien de pratique et de pragmatique. Jésus provoque pour provoquer le changement. Jésus ne se préoccupe pas du réalisable, du faisable, Jésus n’est pas un politique, ni un réformateur. Jésus vient bousculer.
On pourrait comparer Jésus à un dessinateur de presse : il met en lumière une situation qui déraille, mais il ne propose pas la solution pragmatique. Au lecteur de ce retrousser les manches et voir comment agir. Retrouvez Jésus pour aujourd’hui, c’est retrouver l’homme, la personne, l’acteur (celui qui agit, pas le comédien). Il s’agit de retrouver le prophète Jésus. La Passion de Jésus viendra confirmer ces paroles prémonitoires de Jésus : « Ô Jérusalem, toi qui tues tes prophètes… » (Mt 23:37).
Jésus est un prophète au sens fort de l’Ancien Testament, celui qui est porteur d’une parole qui vient de Dieu, celui qui est porteur d’un jugement qui vient de Dieu. Jugement sur les situations de dysfonctionnement, sur les relations tordues, sur les oppressions et les inégalités, sur les discriminations et les exclusions.
C’est ce Jésus, cette figure prophétique qui a bouleversé son temps et les siècles qui suivent. Ce sont ces paroles percutantes qui se sont propagées d’une manière fulgurante tout autour de la Méditerranée pour qu’en 280 ans (de 33 à 313 de notre ère) le message et la Passion de Jésus deviennent la religion de l’Empire romain. Il faut des paroles vraiment percutantes pour arriver à ce résultat-là ! De quoi changer notre regard sur Jésus.
J’ai comparé Jésus à un dessinateur de presse, c’était par rapport au côté percutant de son message et au renoncement à l’aspect réaliste, pragmatique. Pour se rapprocher de l’image de la personne même de Jésus, on peut faire d’autres comparaisons. À notre époque, je pense que Jésus serait un artiste — pas pour le côté baba-cool — mais pour le côté d’impact public et le côté implication personnelle.Pour le premier aspect (impact public) je pense à des photographes qui essaient de faire bouger les mentalités, comme Yann Arthus-Bertrand ou Sébastiao Salgado pour l’écologie ; ou JR pour le rapprochement des peuples (c’est lui qui a photographié des Israéliens et palestiniens qui font des grimaces pour les coller sur le mur de séparation entre Israël et la Cisjordanie).
Pour l’aspect implication personnelle, je verrais l’artiste Marina Abramovic, notamment dans sa performance « The artist is present » au musée d’Art moderne de New York (MoMA) où elle était assise 75 jours de suite, immobile, toute la journée, dans le musée. Et les visiteurs venaient s’asseoir en face d’elle, pendant quelques minutes, pour se regarder, les yeux dans les yeux, dans une présence totale. Les visiteurs qui n’ont cessé de faire la queue pour vivre cette expérience en ressortaient complètement bouleversés par cette présence et ce contact si profond.
C’est ce contact, cette présence bouleversante de Jésus — même si nos regards ne peuvent pas se croiser aujourd’hui — que nous avons à rechercher en relisant les Évangiles.
Les propos de Jésus sont irréalistes, parfois choquants, mais c’est pour nous déplacer, nous bouleverser, nous émouvoir, nous qui restons tellement figés dans nos habitudes et nos petites sécurités.
Par ses propos, Jésus nous invite à retrouver l’urgence de la relation — par-dessus toutes les barrières — et retrouver la proximité fondamentale de Dieu — par-dessus tous les discours religieux qui éloignent et divisent. Jésus lance un cri, un appel, au-delà de tous les conseils pratiques, pour que nous retrouvions la pleine présence de Dieu.
Amen
*1 Frédéric Amsler, L’Evangile inconnu, La Source des paroles de Jésus, Genève, Labor et Fides, 2001.
© Jean-Marie Thévoz, 2016
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Matthieu 5. Le Sermon sur la Montagne (I) : Jésus nous questionne.
Matthieu 5
22.5.2016
Le Sermon sur la Montagne (I) : Jésus nous questionne.
Jean 5 : 33-36 Matthieu 5 : 38-48
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Chères paroissiennes, chers paroissiens,
On ne cesse de nous répéter que le Christianisme n’a pas la cote, que la religion est dépassée, tout au plus peut-on récupérer un peu de spiritualité au final. Je ne crois pas du tout que le Christianisme soit dépassé, mais il est vrai que le Christianisme n’est plus compris de nos contemporains. Un certain nombre d’énoncés ne sont plus compréhensibles : « Dieu créateur », « Fils de Dieu », « être sauvé » etc. Le concept de « Dieu » devient incompréhensible dans ce monde tourné vers la matérialité, le concret, la sécurité. Une bonne assurance, qui couvre en cas de pépin, voilà qui rassure, voilà qui nous sauve ! Face à ce constat, je me dis qu’il faut parler différemment à nos contemporains, peut-être à nous-mêmes aussi. Et je me dis que la meilleure porte d’entrée dans le Christianisme reste la personne de Jésus. C’est quand même lui qui est au centre, lui qui est à la base du Christianisme.
Pour revenir à Jésus, à son message, je vais vous proposer — ces prochains dimanches — une suite de prédications sur le Sermon sur la Montagne. Le Sermon sur la Montagne se trouve dans les chapitres 5 à 7 de l’Évangile selon Matthieu, avec un parallèle chez Luc au chapitre 6. Le Sermon sur la Montagne, tel que Matthieu nous le présente, de façon très construite, repose sur un ensemble de paroles de Jésus qui ont dû être primitivement réunies dans un document dont disposent et Matthieu et Luc. Ce document dont on n’a pas retrouvé d’exemplaires a été reconstitué à partir des citations reprises par Matthieu et Luc dans leurs Evangiles. Ce document est appelé « la Source » (die Quelle) par les spécialistes*1. Cette Source rassemble des paroles de Jésus, recueillies et mises par écrit très tôt après la mort de Jésus. Cette Source nous donne donc une bonne image de la prédication de Jésus à ses disciples, de ce que les spécialistes — comme Daniel Marguerat*2 — appellent le Jésus historique.
Aujourd’hui je vais vous parler de la position qu’adopte Jésus lorsqu’il parle de Dieu, lorsqu’il parle à ses disciples et au peuple d’Israël, dans le Sermon sur la Montagne. Ces prochains dimanches, je vous parlerai du radicalisme de Jésus, de sa façon de se démarquer des pharisiens ou du judaïsme traditionnel et de sa vision de Dieu. Donc aujourd’hui, nous allons voir la position d’où Jésus parle. La Source livre des phrases chocs de Jésus telles que : « si on te frappe sur la joue droite, tend la joue gauche » (Mt 5:39). « Si on veut prendre ta chemise, donne aussi ton manteau » (v.40). « Si vous ne saluez que vos frères, que faites-vous d’extraordinaire ? » (v.47). « Aimez vos ennemis et priez pour ceux qui vous persécutent » (v.44).
Ces phrases chocs, Jésus les dit pour que ses auditeurs s’interrogent sur leurs pratiques. Pour que chacun s’interroge et se remette en cause. Vous connaissez la résistance que chacun a à se remettre en cause. Combien de fois ai-je entendu des personnes à qui je rendais visite comme pasteur essayer de se justifier de ne pas venir à l’Eglise me dire : « vous savez, je suis croyant, même si je ne viens pas à l’Eglise et je ne suis pas plus mauvais que ceux qui vont ! »
Jésus aussi devait rencontrer des gens qui lui disaient que les autres n’étaient pas meilleurs, alors pourquoi s’en faire, pourquoi se remettre en cause, pourquoi changer et se convertir ? Jésus, lui, osait venir avec un questionnement qui balaye tout sur son passage : « pourquoi t’attendre à une récompense, les collecteurs d’impôts en font autant ! » (v.46).
Jésus attaque la bonne conscience de celui qui croit ne pas être pire que la moyenne. Mais cette attaque ne prend pas la forme d’un jugement et d’une condamnation, mais prend la forme d’une invitation à changer de registre. L’idéal n’est pas de se fondre dans la moyenne. Pour Jésus l’idéal est de se rapprocher de Dieu. L’idéal est de prendre Dieu pour modèle !
Ces paroles de Jésus étaient percutantes « tends la joue gauche» (v.39), « aimez vos ennemis ! » (v.44). Matthieu l’évangéliste les inscrits dans un cadre qui va encore augmenter leur portée, souligner la position d’où Jésus parle. Matthieu enveloppe ces phrases chocs dans la formule suivante : « il vous a été dit — sous-entendu par Moïse ou dans la Torah — mais moi je vous dis…» La formule est reprise six fois (Mt 5:22, 28, 32, 34, 39, 44).
Qu’est-ce que cela veut dire sur Jésus ? Cela signifie que la parole de Jésus se place au moins à l’égal de celle de Moïse ! Mais comme la parole de Jésus introduit des changements par rapport à la Loi de Moïse, on peut dire que la parole de Jésus est plus importante que celle de Moïse. Jésus devient le nouveau législateur, le nouveau Moïse, c’est-à-dire le nouveau porte-parole de Dieu, son nouveau messager, avec un message nouveau et plus fort que la Torah. Jésus — comme l’a beaucoup souligné l’Évangile selon Jean — se place comme l’envoyé de Dieu (Jn 5:36) pour porter sa parole, sa volonté, sa nouvelle alliance. Jésus parle avec une connaissance interne, intime de Dieu. Jésus traduit le message qui vient de Dieu pour les humains dans ces paroles du Sermon sur la Montagne, et cela sonne juste ! Les disciples, les apôtres, les chrétiens reconnaissent dans les paroles de Jésus une dimension divine, tellement ça sonne juste.
Jésus fait plus appel à l’observation et à l’expérience qu’à la révélation de la Torah pour décrire l’action de Dieu et ouvrir la présence de Dieu à tout un chacun. Regardez : « Dieu fait lever sans soleil aussi bien sur les méchantes que sur les bons, il fait pleuvoir sur ceux qui agissent bien comme sur ceux qui agissent mal.» (Mt 5:46) Alors agissez comme Dieu : « aimez vos ennemis ! » (v.44). Quel paradoxe ! De la bonté et de l’égalité de la nature, Jésus nous pousse à déployer au maximum la bonté qui est en nous et à l’étendre à tous, même les plus improbables, nos ennemis.
Jésus adopte une posture en surplomb, au-dessus de la Loi, au-dessus de Moïse et des prophètes, à l’égal de Dieu, auquel tout de même il se soumet, tout en marquant une proximité affective en l’appelant « papa » ce qui est la traduction juste de « Abba, Père » (Mc 14:36).
Nous ne savons pas qui est Dieu, mais un homme surgit qui nous dit tout à coup : moi je le connais, c’est mon papa ! De par cette proximité, cette connaissance intime, Jésus peut nous dire : il vous a été dit… mais moi je vous dis : c’est différent ! Il vous a été dit : Dieu est exclusif, réservé à son peuple, mais moi je vous dis : Dieu est universel, proche de tous. Il vous a été dit : Dieu veut être obéi dans les moindres détails, mais moi je vous dis : Dieu est généreux, il se laisse aborder, il se laisse toucher par la détresse du monde.
« Alors soyez miséricordieux, comme mon père est miséricordieux » comme le dit Luc (6:36). Je préfère cette tournure à celle de Matthieu qui dit « soyez parfait comme votre Père est parfait » (Mt 5:48). En effet dans le protestantisme la perfection entraine souvent l’idée de scrupule. La perfection dont parle Jésus, c’est la perfection de l’amour qu’on retrouve aujourd’hui mieux dans la formule de Luc « soyez miséricordieux ».
Jésus nous interroge dans notre sentiment de n’être pas plus mauvais que les autres, pour nous entraîner à voir comment nous pouvons nous élever bien plus haut pour se rapprocher de la bonté et de la bienveillance de Dieu. Est-ce que cela ne sonne pas plus juste ? Est-ce que Jésus n’a pas vraiment saisi la justesse du message généreux de Dieu ?
Amen
*1 Frédéric Amsler, L’Evangile inconnu, La Source des paroles de Jésus, Genève, Labor et Fides, 2001.
*2 Daniel Marguerat, Jésus et Matthieu, à la recherche du Jésus de l’histoire, Labor et Fides, 2016.
© Jean-Marie Thévoz, 2016