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Christianisme

  • Avent I - Tous appelés à venir devant la crèche

    1.12.2019

    Matthieu 2

    Avent I - Tous appelés à venir devant la crèche

    Nombres 24 : 15-17.       Matthieu 2 : 1-9.       Apocalypse 22 : 16-17.

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    Chers frères et soeurs en Christ,

    Nous entrons aujourd'hui dans le temps de l'Avent, commencement de l'année liturgique, recommencement du cycle de la vie de Jésus qui va de Noël à Pentecôte, en passant par Pâques. Temps de l'Avent, Avent qui signifie advenue, temps où nous attendons la venue de Jésus, dans le double sens où nous célébrons sa première venue et où nous espérons, attendons sa venue sous la forme de la réalisation de son règne sur terre, la venue d'un monde plus juste, plus humain, plus charitable.

    Dans ce temps du mois de décembre, chacun fait des efforts d'accueil, des efforts de générosité (en tout cas, beaucoup d'oeuvres attendent que nous utilisions les bulletins de versement qu'elles nous envoient) ou des efforts de décorations. C'est le temps de sortir les guirlandes lumineuses et les santons pour disposer nos crèches.

    Nos crèches traditionnelles — et je pense particulièrement aux crèches provençales — font de gentils mélanges et de doux anachronismes (par. ex. en y plaçant un curé). Pourtant ces anachronismes — des erreurs du point de vue historique — révèlent pourtant bien le sens de la nativité : tous, qui que nous soyons, d'où que nous venions, aujourd'hui, nous sommes invités à nous agenouiller devant Jésus et à l'adorer.

    Selon les évangiles, on ne devrait pas voir en même temps les bergers et les mages ensemble dans l'étable ! Le récit de Luc se passe au moment de la naissance et les bergers sont invités à voir un bébé emmailloté et posé dans une crèche. Dans le récit de Matthieu, les mages voient une étoile qui signale une naissance et se mettent en route à ce moment-là et arrivent plusieurs mois plus tard à Bethléem.

    La vérité, cependant, ne se trouve pas dans une réalité historique sous-jacente qu'il faudrait à tout prix reconstituer (comme les efforts de certains astronomes pour savoir s'il y a véritablement eu un signe dans le ciel — une supernovae ou une comète ou une conjonction de planètes — qui expliquerait le voyage des mages). Cette réalité historique ne nous est de toute façon plus accessible.

    Les évangiles ne nous livrent pas des preuves, mais cherchent à nous fournir des raisons de croire, des éléments pour alimenter notre foi, des événements qui donnent du sens à notre vie. Ainsi la question n'est pas : Que s'est-il exactement passé autour de cette étoile et de ces mages ? Mais plutôt : Que veut nous communiquer Matthieu en écrivant ce récit et en plaçant cette étoile dans ce récit ?

    Oui, cette étoile — qui a un si grand rôle — est étrange sous la plume de Matthieu ! Il n'est pas dans les habitudes de la tradition juive de se référer à l'astrologie pour asseoir une démonstration théologique. Alors pourquoi Matthieu introduit-il de l'astrologie dans la vie de Jésus ?

    Bien sûr, Matthieu utilise là un lieu commun de l'Antiquité. Il va quasiment de soi qu'une naissance royale est accompagnée d'un signe dans le ciel. On dit encore "Naître sous une bonne étoile." En s'exprimant ainsi, Matthieu est sûr de se faire comprendre de ses contemporains qui sont — selon les exégètes d'aujourd'hui — les chrétiens de la ville d'Antioche en Syrie, une communauté formée autant de grecs, anciens païens que d'anciens juifs.

    Matthieu, cependant, a aussi une autre idée, celle de montrer que la venue de Jésus est l'accomplissement des prophéties de l'Ancien Testament. C'est ainsi que son récit est construit autour de plusieurs citations de l'Ancien Testament. Les prêtres consultés par Hérode pour savoir où ce roi doit naître trouvent la ville de Bethléem dans les Ecritures. De même, Matthieu va appuyer la fuite en Egypte sur une autre citation.

    L'étoile des mages rappelle une prophétie de Balaam dans le livre des Nombres (24:17) qui dit :

     

    "Je vois ce qui arrivera — mais ce n'est pas pour aujourd'hui — je discerne un événement — mais il se produira plus tard — un astre apparaît parmi les descendants de Jacob, un souverain surgit au milieu du peuple d'Israël."

    Chez Matthieu, le récit de la naissance de Jésus est là — pour ses auditeurs d'origine juive — pour faire le lien entre l'Ancien Testament et Jésus, pour assurer une continuité entre l'héritage de la Torah et la nouveauté de la bonne nouvelle de Jésus-Christ. Ce Jésus de Nazareth est bien celui qui devait venir, celui qui était annoncé, il est bien le Messie annoncé par les prophètes.

    Mais ce langage n'est pas directement compréhensible pour les auditeurs d'origine païenne de Matthieu. Ces prophéties, ils ne les connaissent pas, ils sont nouveaux par rapport à cette traditionde l'Ancien Testament, alors en quoi sont-ils concernés par ce Jésus ?

    C'est là qu'interviennent justement ces mages. Ces mages ne sont pas juifs puisqu'ils viennent d'Orient et qu'ils sont sensibles aux signes astronomiques — pourtant ils voient le signe et ils viennent.

    Le récit de Matthieu fait donc place à ceux qui sont rattachés à la tradition comme à ceux qui viennent ensuite, du dehors. Pour ceux-là Dieu aussi donne des signes. A ceux-là Dieu aussi se manifeste. Ceux-là aussi sont invités par Dieu à venir adorer Jésus.

    Par ce récit, Matthieu ouvre l'évangile à une dimension universelle. Cette naissance concerne tout le monde, chacun, d'où qu'il vienne, est invité à reconnaître en Jésus le souverain, celui qui règne sur tous, au point que certains auteurs, plus tard, lui donneront le titre "d'étoile brillante du matin" (Apoc 22:16).

    Vous connaissez, vous, une étoile du matin, une étoile bien brillante ? Moi, je ne connais qu'une seule étoile qui peut être appelée comme cela, c'est le soleil !

    Cet universalisme de ceux qui sont rassemblés autour de Jésus, c'est bien ce que nos crèches anachroniques nous disent aussi : nous sommes tous invités à converger vers Jésus pour l'adorer, d'où que nous venions.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Elie épuisé est nourri, restauré par Dieu

    24.11.2019

    1 Rois 19

    Elie épuisé est nourri, restauré par Dieu

    1 Rois 19 : 1-8          Matthieu 14 : 13-21

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    Chers frères et soeurs en Christ,

    Lorsqu'on entend parler d'Elie, on a des souvenirs d'Ecole du Dimanche qui remontent à notre mémoire, le souvenir d'un grand prophète, d'une grande figure de l'Ancien Testament, et du Nouveau Testament, puisqu'Elie apparaît comme la figure emblématique de tous les prophètes de l'Ancien Testament. Il est celui qui doit revenir pour manifester le règne de Dieu. Certains ont même pensé que Jésus était le nouvel Elie. Il est aussi celui qui se trouve à côté de Jésus et de Moïse lors de l'épisode de la Transfiguration sur la montagne. Une grande figure prophétique donc...

    Pourtant — dans le récit que nous avons entendu aujourd'hui — ce n'est qu'un homme épuisé et las. Cet un homme seul, à bout de force. Il est vide, démuni, désespéré.

    Peu de temps auparavant, Elie a pourtant gagné son challenge contre les faux prophètes, les prophètes de Baal, mais cette réussite s'est retournée contre lui, il est maintenant poursuivi, sa vie est en danger, sa tête est mise à prix. C'est comme s'il devait payer en monnaie de malheur ses succès, ses réussites.

    Elie s'enfuit donc pour sauver sa vie. Il descend jusqu'à la ville de Bersheba, l'extrême sud du pays d'Israël, la limite des terres habitées. Il y laisse son serviteur et continue sa marche vers le sud, dans le désert du Néguev, en direction de l'Horeb, du Sinaï.

    Cette fuite est bizarre. Il fuit pour sauver sa vie, mais en même temps, il demande à Dieu de le laisser mourir, de lui reprendre la vie. C'est comme sauter dans l'eau pour éviter d'être mouillé par la pluie.

    Elie est habité par une lassitude extrême, comme une fatigue épuisante dont on n'arrive pas à se débarrasser. Et dans ces conditions, il exprime le désir de mourir, non pas tant pour la mort, mais plutôt contre la vie, contre cette vie là, cette vie tellement pesante, tellement chargée, écrasante. Après une journée de marche, Elie s'écroule sous un buisson pour dormir.

    On devine son épuisement, physique, mais aussi moral. On devine cette envie de sombrer dans un sommeil qui fait tout oublier, un sommeil qui nous délivrerait de tous nos fardeaux, un sommeil transformateur, libérateur. Combien sommes-nous à espérer cela certains soirs, ou même chaque soir ?

    Elie s'endort, rempli de cet espoir, qui est en même temps désespoir, parce que ce sommeil libérateur n'existe pas — il le sait — et parce qu'il pense que seule la mort peut le délivrer vraiment de ses maux. Ainsi, Elie est là, endormi sous son buisson, dans le désert.

    Dans ce même désert où les Israélites ont erré et souffert pendant 40 ans sous la conduite de Moïse. Dans ce même désert où Moïse a été interpellé par la vue d'un buisson mystérieux, qui brûlait sans se consumer, qui donnait son énergie sans s'épuiser. Dans ce même désert où Dieu s'est révélé, presque face à face, à Moïse. Dans ce même désert où le peuple d'Israël a été nourri avec la manne, avec les cailles. Dans ce même désert où le peuple a été abreuvé de l'eau qui sortait du rocher frappé par le bâton de Moïse. Ce désert où Elie vient échouer pour mourir.

    Ce désert a deux visages. Le visage mortel d'un lieu aride et impitoyable et le visage d'un lieu où l'on rencontre Dieu lui-même, apportant secours et protection à son peuple bien-aimé. Ce désert à deux visages est comme un message pour nous dire que c'est là, lorsque nos vies sont tourmentées, lorsque la lassitude et la fatigue nous écrasent, lorsque le deuil nous assaille, c'est là que Dieu se manifeste, c'est là que Dieu se révèle le plus proche, le plus aimant. Peut-être parce que c'est à ce moment que toutes nos barrières sont tombées, parce que toutes nos protections personnelles, nos carapaces et nos systèmes D pour nous en sortir tous seuls ont montrés leurs limites et leur inefficacité. A ce moment, nous sommes prêt à recevoir ce que Dieu veut nous offrir depuis toujours.

    A ce moment-là un ange vient toucher Elie. A ce moment-là, Elie sent une main sur son épaule, une main caresser ses cheveux comme on éveille un enfant, un contact chaleureux s'établir. Il est touché, il sent la pression, il sent la chaleur, il sent la vie revenir en lui. Et cette voix qui lui dit : "Elie, lève-toi et mange !" (1 R 19:5).

    En cette nuit d'extrême tristesse et de lassitude, Dieu vient restaurer Elie. En nos nuits d'extrême tristesse et lassitude, Dieu vient nous restaurer, il nous apporte réconfort et nourriture pour nous donner la force de continuer notre route, même si elle est encore longue. Une route qui va mener Elie à l'Horeb, la montagne de Dieu où il va faire une rencontre personnelle bouleversante avec un Dieu qu'il n'avait jamais connu de cette façon-là (mais je vous laisse lire le récit de cette rencontre dans 1 R 19).

    Ce que Dieu a fait cette nuit de désespoir pour Elie,, Jésus l'a fait aussi pour cette foule qui le suivait, qui avait faim de sa parole et qui s'est retrouvée dans ce lieu désert, sans ressources. Cette foule fatiguée ce soir-là Jésus l'a restaurée également. Au travers de ses disciples, il a nourrit chacun.

    Aujourd'hui, Jésus répète pour chacun de nous ces gestes de partage pour nous nourrir. A chacun il s'offre lui-même comme pain de vie en nous invitant à sa table pour nous régénérer. A chacun il offre — au travers de ses disciples et des croyants d'aujourd'hui — d'être accueilli dans la prière, d'être touché et béni, d'être déchargé de fardeaux trop longtemps portés seuls. A chacun Jésus offre son accueil et sa vie.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019.

  • Marie a choisi la bonne part.

    10.11.2019

    Luc 10

    Marie a choisi la bonne part.

    Deutéronome 6 : 4-9    Luc 10 : 38-42

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    Chers frères et soeurs en Christ,

    Jésus est en visite chez Marthe et Marie à Béthanie. Les évangiles nous racontent trois rencontres de Jésus avec ces deux femmes. D'abord le récit dont vous avez entendu la lecture tout à l’heure, qui sera l'objet de notre réflexion de ce matin. Un second récit qui nous décrit la résurrection de Lazarre, le frère de Marthe et Marie. Enfin une troisième rencontre, six jours avant la dernière Pâque de Jésus où Marie versa du parfum de grande valeur sur les pieds de Jésus.

    Jésus semble donc être un familier de cette maison. Lorsqu'il est de passage dans la région de Jérusalem, il fait halte chez Marthe à Béthanie. Marthe est la maîtresse de maison, elle s'occupe à bien recevoir son hôte qu'elle sait être un hôte de marque. Elle fait son devoir, elle remplit bien son rôle, elle soigne le service. Et c'est cela qui l'amène à se disputer avec sa soeur, en prenant Jésus à partie.

    Pourquoi Luc nous rapporte-t-il une scène aussi banale, presque une scène de ménage ? Et il est vrai que pour nous aujourd'hui cette histoire est d'une banalité quasi désolante. On croirait entendre cette phrase commune à bien des ménages : "Chéri ne reste pas planté devant la télévision, viens m'aider à finir la vaisselle !" Pourtant ce récit a un autre sens, et cette histoire est importante pour nous aujourd'hui.

    Essayons de la comprendre dans l'environnement de l'époque de Jésus. Il faut imaginer une société proche de celle que nous voyons aujourd'hui en Arabie Saoudite ou au Pakistan. Des règles strictes régissent les relations entre les hommes et les femmes. Les hommes mènent une vie et des activités publiques. Ils vivent hors des maisons, et dirigent leurs activités comme bon leur semble. Seuls les garçons reçoivent un enseignement, vont à l'école.

    Les filles n'apprennent que ce qui leur est utile pour l'entretien de leur foyer. Les femmes restent à l'in­térieur de leur maison et n'adressent pas la parole à des inconnus. Cela se passait aussi comme cela en Grèce avec les gynécées. Elles vivent sous la protection et dépendance de leur père d'abord, de leur mari ensuite, elles ne sont jamais indépendantes.

    Dans cette situation, l'attitude de Marie est choquante. En se plaçant au pieds de Jésus, Marie prend la position de l'élève, du disciple vis-à-vis de son maître. Marie se prend pour un garçon, un homme qui attend un ensei­gnement auquel les filles n’ont pas droit. Elle usurpe un droit masculin et abandonne les tâches dévolues aux femmes. De plus Marie prend cette attitude face à un homme qui n'ap­partient pas à sa famille; même s'il n'est pas tout à fait un inconnu, cela ne se fait pas.

    Marthe réagit à ces attitudes qui sont à contre-courant de leur éducation. Elle veut remettre Marie à sa place, à sa juste place selon elle.L'attitude de Marthe n'est pas tant motivée par le fait qu'elle aurait besoin d'aide, elle assume son service, le service pour Jésus. Mais elle est choquée par la liberté que prend sa soeur par rapport aux conventions, aux usages, aux bonnes manières.

    Alors Marthe s'adresse à Jésus pour qu'il remette Marie à la place qu'elle n'aurait pas dû quitter. On peut dire que Marthe demande à Jésus de rendre Marie à son rôle de femme soumise, de la rendre aux fonctions qui sont celles des femmes dans son esprit. Marthe demande à Jésus de ne pas laisser Marie devenir un homme, de ne pas sortir de sa condition de femme, de ne pas quitter son rôle fixé par la société. Jésus doit rendre à Marie ce que Marthe pense être sa véritable identité, qu'elle soit une vraie femme.

    Or, c’est ce que Jésus va faire, mais pas de la façon dont Marthe le conçoit. Marthe veut rendre à Marie son rôle de femme, Jésus va rendre à Marie son identité personnelle.

    Avant de voir comment Jésus va s'y prendre, il faut remarquer que Jésus ne méprise pas Marthe et son service. Il reconnaît toute la peine que Marthe se donne pour lui. Il ne rejette pas ce travail, il ne le qualifie pas d’inutile ou de superflu. Il est vrai que ce travail doit être fait, et il en est reconnaissant. Mais il signale tout de même que le moment est mal choisi et qu'en cela Marie a choisi la bonne part.

    Qu'est-ce que la bonne part ? Pendant toute une époque, ce texte a été interprété comme mettant en opposition la vie besogneuse et la vie contemplative. Marthe est une travailleuse alors que Marie consacre tout son temps à l’écoute de Jésus. Et Jésus aurait tranché, la vie contemplative serait la seule forme de vie qui donne accès au salut. Tout le monde devrait avoir Marie pour idéal. Or — s'il est juste que Marie est donnée en exemple ici — ce n'est pas pour mener une vie contemplative.

    Cette opposition entre la travail et la prière n'est pas le sens de ce récit. Jésus ne méprise pas le travail de Marthe, il désire lui révéler quelque chose que Marie a déjà saisi, c'est-à-dire l'importance relative des choses selon le moment vécu. Il faut saisir l'occasion à temps.

    Marie a saisi l'importance de cette visite de Jésus. Elle a compris ce que cette rencontre pouvait avoir d'essentiel pour elle, de déterminant pour toute sa vie.

    L’important, dans ce moment, c’est le temps du passage de Jésus chez eux. Face à cet événement on peut se donner la permission de laisser tomber tout ce qui est secondaire, le service, les convenances, les contraintes sociales. Devant l'important, l'essentiel — devant Dieu — on peut devenir soi-même, exprimer et vivre le désir profond d'habiter son identité vraie.

    Marthe demandait à Jésus de rendre à Marie sa condition de femme (femme au foyer, au travail, au service); mais Jésus s'attache à favoriser l'émergence de la nouvelle identité de Marie. Jésus conforte cette femme dans cette identité personnelle qu'elle se découvre et exprime face à lui. Etre elle-même dans ce moment là, c'est vraiment avoir choisi la bonne part et elle ne lui sera pas ôtée.

    Devant Jésus, on peut se permettre d'être soi-même, d'être vrai, de laisser parler l'essentiel, de laisser vivre son désir. Marie a saisi cette occasion, elle a discerné le temps du passage de Jésus auprès d'elle et elle a profité de devenir elle-même.

    Jésus cherche à faire découvrir cela à Marthe. Il ne lui reproche pas son travail. Il désire qu'elle découvre aussi qu’il existe des occasions où s'ouvrent d'autres possibilités pour sa personnalité que les déterminismes sociaux ou les habitudes. Marie s'est libérée des choses secondaires, des choses imposées de l'extérieur, le temps de la visite de Jésus, pour se consacrer à l'essentiel.

    Nous sommes appelés à discerner, dans le temps de nos existence, ces moments importants où l'essentiel passe à notre portée. Au coeur de nos activités — et nous savons comme elles nous occupent et nous envahissent — au coeur de nos activités apprenons à mettre un temps de côté pour ne pas risquer de passer à côté de l'essentiel.

    Et pour nous tous rassemblés ici ce matin, quand Dieu nous visite, ne manquons pas l'occasion de nous asseoir à ses pieds pour écouter sa parole et faire grandir notre vraie identité à sa lumière.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Aucune loi ne peut répondre à la question : "Qui est mon prochain ?"

    27.10.2019

    Luc 10

    Aucune loi ne peut répondre à la question : "Qui est mon prochain ?"

    Deutéronome 30 : 11-14.    Luc 10 : 25-37

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    Chers frères et soeurs en Christ,

    La parabole du bon Samaritain !

    Voilà une parabole bien connue de tous, au point que le terme de "bon Samaritain" est passé dans le langage courant comme un équivalent de "secouriste". Pourtant, dans ce récit, la partie "secouriste" n'est de loin pas la plus importante.

    Jésus raconte cette parabole au coeur d'un dialogue, d'une conversation assez vive avec un maître de la Loi. Un maître de la Loi — en Israël au temps de Jésus — c'est une personne qui s'est spécialisée dans la connaissance des commandements de Dieu et qui doit d'un côté élaborer des lignes directrices pour les autres, pour bien obéir à Dieu et de l'autre régler des conflits ou des questions délicates en se référant aux données bibliques.

    Il y avait donc souvent des discussions entre maîtres de la Loi pour chercher les meilleures réponses aux questions difficiles. C'est probablement dans ce contexte-là que le maître de la Loi vient interroger Jésus. Cela signifie aussi que Jésus était considéré dans les milieux théologiques comme quelqu'un qui avait des réponses à apporter.

    La question fondamentale que vient poser ce maître de la Loi est celle-ci : "Que dois-je faire pour recevoir la vie éternelle ?" (Luc 10:25) Jésus, en bon pédagogue et parce qu'il sait à qui il a affaire, lui retourne la question et le maître de la Loi lui cite les deux grands commandements.

    Le maître de la Loi doit être un peu frustré puisque Jésus n'a rien apporté dans le dialogue. Alors il pose une deuxième question qui a fait — et fait encore — l'objet de beaucoup de discussions : "Qui est mon prochain ?"

    C'est vrai, nous savons tous — du plus jeune au plus vieux, tout autour de la terre — que l'humanité vivrait mieux si chacun aimait son prochain, plutôt que d'être en conflit. Mais qui doit-on aimer ? Il y a, en général, deux sortes de réponses : d'un côté ceux qui disent qu'on doit aimer tout le monde et de l'autre ceux qui limitent cet amour à un groupe donné, et cela peut aller jusqu'à la "préférence nationale" que personne ici ne peut envisager comme réponse.

    On peut présager que la bonne réponse est plutôt du côté d'"aimer tout le monde" et le maître de la Loi en est probablement conscient. Mais comment puis-je aimer tout le monde ? On ne s'en sent pas la force ! Je suis un être limité dans mes forces, dans mes moyens, dans mon énergie ! Alors, qui dois-je aimer ?

    En posant cette question à Jésus, cet homme — maître de la Loi — exprime sa solitude face à toute l'humanité qui attend d'être aimée. Il faut imaginer la scène : un homme seul face à toute l'humanité. C'est une situation impossible, qui fait peur, la peur d'être englouti, d'être aspiré dans un puits sans fonds.

    Face à cette peur, Jésus se met à raconter une histoire : "Un homme descendait de Jérusalem à Jéricho..." vous avez entendu la suite. Jésus fait passer trois hommes devant le blessé à demi-mort. Un prêtre et un lévite qui ne s'arrêtent pas. Le prêtre et le lévite sont des hommes consacrés au service du Temple de Jérusalem et qui ont des obligations "professionnelles" de ne pas se mettre dans des situations d'impureté. Ainsi la Loi les oblige à ne pas toucher de morts hors de leur famille. Le blessé est "à demi-mort", donc entre la vie et la mort. Il y a là une incertitude et donc un risque que ni le prêtre, ni le lévite ne veulent prendre. Ils ne sont ni méchants, ni sans coeur, ils se meuvent seulement dans un carcan d'obligations et de codes qui délimite leur marge de manoeuvre.

    En racontant cette parabole, c'est à ce carcan de la Loi que s'en prend Jésus. Il veut faire comprendre au maître de la Loi que la recherche d'une réponse définitive, bien cadrée, complète, à sa question "qui est mon prochain ?" est une partie du problème et non de la solution.

    Définir "qui est mon prochain ?" c'est établir un code qui — dans certaines circonstances — va m'obliger à agir comme le prêtre et le lévite, à passer à côté de celui qui n'est pas sur la liste ! Une liste de personne à aimer ne peut plus laisser la porte ouverte au hasard des besoins et des circonstances. Et cette parabole est justement celle qui donne place au hasard. "Un homme descendait..." c'est un quidam anonyme, n'importe qui, le citoyen lambda des sociologues. Les brigands frappent aussi au hasard des circonstances, de façon aléatoire, n'importe qui pourrait être leur victime... et c'est face à ce hasard des circonstances, lorsqu'il survient qu'il faut être prêt à sortir de ses habitudes, de ses obligations, prêt à se détourner de son chemin programmé.

    Le troisième personnage est un Samaritain. Jésus manie l'ironie lorsqu'il désigne un Samaritain comme l'exemple à suivre. Le Samaritain est justement celui que les juifs accusent de ne pas suivre la Loi. Mais c'est justement — aux yeux de Jésus — parce qu'il ne suit pas la Loi, comme le prêtre et le lévite, que le Samaritain se laisse détourner de sa route. Le texte dit qu'il se laisse émouvoir, il se laisse toucher par la détresse du blessé.

    Jésus fait ici l'éloge de la liberté d'esprit et de l'élan du coeur. Ni la liberté, ni l'élan du coeur ne peuvent être définis dans une Loi, sinon on tombe dans le paradoxe psychologique du "soyez spontané !"

    Après avoir raconté cette parabole, Jésus demande au maître de la Loi : "Lequel des trois te semble avoir été le prochain de l'homme blessé ?" (Luc 10:36) En posant cette question, Jésus opère un renversement. Les trois hommes représentent l'humanité qui se trouve face au blessé seul. En posant cette question, Jésus inclut le maître de la Loi dans l'humanité qui fait face au blessé. On n'a donc plus le maître de la Loi seul face à l'humanité, mais le maître de la Loi dans l'humanité, face au blessé seul.

    La question importante — aux yeux de Jésus — n'est plus "qui est mon prochain ?", mais "qui va se mobiliser (parmi tous les humains) pour cet homme qui a besoin de secours!" C'est beaucoup moins effrayant !

    De plus, en posant la question "Lequel des trois ..." — implicitement — Jésus demande au maître de la Loi : "qui voudrais-tu être dans cette histoire ?"

    Et cela nous ramène à la première question du maître de la Loi : "Que dois-je faire pour recevoir la vie éternelle, la vraie vie, celle qui comble nos aspirations les plus profondes ?" Jésus répond en terme d'être : "Qui voudrais-tu être dans la vie ?" Et le maître de la Loi de répondre : "Celui qui a été bon pour le blessé." (Luc 10:37) Et Jésus l'encourage en lui disant "Va et fais de même."

    Ce que je comprends comme "Vis de cette liberté" — qu'aucune loi extérieure ne peut te donner. Vis ton humanité et laisse-toi interpeller par les situations que le hasard te présente, laisse-toi émouvoir, laisse-toi toucher, laisse parler ton coeur, c'est là que naît l'amour du prochain !

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

     

  • La puissance tue l'amour (III)

    1 Jean 4

    15.9.2019

    La puissance tue l'amour

    Osée 2 : 16-21.      1 Jean 4 : 7-12

    télécharger la prédication : P-2019-09-15.pdf

     

    Chers frères et sœurs en Christ,

    Voici la troisième prédication de ma série sur la sauvegarde de la création. Dans la première prédication, je montrais qu'il faut penser la liberté avec l'amour du prochain. Dans la deuxième prédication, qu'il faut penser la liberté avec la finitude du monde. Dans celle-ci, je souhaite montrer qu'il faut repenser Dieu, revoir notre image de Dieu.

    J'ai l'impression qu'une bonne partie des abus qui se commettent aujourd'hui sur notre planète sont dus aux représentations que nous nous faisons de nous-mêmes et de Dieu. Je m'explique.

    Le Christianisme insiste sur l'affirmation de Genèse 1 : 27 que l'être humain a été fait à l'image de Dieu. En raccourci : nous sommes des petites divinités ! Ou pour le dire autrement, nous pouvons nous comporter comme Dieu se comporte. Cela semble magnifique ! Mais cela dépend de l'image que nous nous faisons de Dieu. Si Dieu est notre modèle, quel Dieu adorons-nous ?

    Le Nouveau Testament nous dit « Dieu est amour » (1 Jn 4:16). Mais pendant des siècles — et jusqu'à aujourd'hui dans nombre de cantiques — l'Eglise a affirmé que Dieu est le Tout-puissant. Pendant des siècles, l'Eglise s'est adossée à cette affirmation de la puissance de Dieu pour asseoir sa domination sur la société et régenter les comportements. Cela est tellement entré dans la tête des gens que beaucoup se demandent « Qu'ai-je fait au bon Dieu pour que ce malheur m'arrive ? »

    Certes le courant majoritaire de l'Ancien Testament, les récits de la sortie d'Egypte et la conquête de Canaan, nous montrent un Dieu qui exerce sa puissance. Mais il existe un courant minoritaire qui met en avant un Dieu qui cherche à séduire sa fiancée (le peuple d'Israël) avec le prophète Osée, les passages sur le serviteur souffrant (Esaie) ou un Dieu qui accompagne son peuple en Exil (Ézéchiel).

    C'est le courant sur lequel s’appuie Jésus qui présente un Dieu qui sollicite l'amour de son peuple en se donnant à lui.

    Il y a quelques années, j'ai vu un film (Elle s'appelle Ruby, 2012) qui présentait un écrivain. Il écrit une histoire sur la fille de ses rêves. Or un jour, il la trouve assise dans son salon. Il s'aperçoit qu'elle agit exactement comme il l'a écrit dans son cahier la veille.

    Du coup, chaque soir il écrit ce qu'il souhaite vivre avec elle le lendemain. Et cela arrive. S'il veut qu'elle soit gaie, elle est gaie. S'il veut qu'elle soit triste, elle est triste. Il est tout-puissant. Il peut avoir tout ce qu'il veut.

    Mais rapidement vient le manque... de surprise. Elle fait ce qu'il veut, mais du coup, elle n'a pas de personnalité. Si elle l'aime, c'est qu'il l'a écrit. Mais l'aime-t-elle vraiment si c'est lui qui le lui commande ?

    C'est exactement la problématique d'un Dieu puissant qui commande de l'aimer. Si ce commandement est puissant et efficace, il recevra de l'amour commandé, mais ce n'est pas de l'amour libre, spontané, authentique !

    La puissance tue l'amour. Cette idée fait partie du courant minoritaire de l'Ancien Testament, comme le prophète Osée le développe en montrant Dieu faire la cour à son peuple comme à une fiancée.

    Philosophiquement, on exprime cela dans le « triangle impossible » : face au mal, de ces trois qualités de Dieu, seules deux peuvent être compatibles, jamais les trois ensemble : la bonté, la puissance et le fait d'être compréhensible.

    Si Dieu est bon et tout-puissant, alors il ne peut pas être compris.
    Si Dieu est puissant et compréhensible, il ne peut pas être bon.

    Si Dieu est compréhensible et bon, alors il ne peut pas être tout-puissant.

    Peut-on choisir laquelle de ces trois qualités nous pouvons — ou nous devons — abandonner ? Ce n'est pas nous qui allons choisir ! Regardons simplement comment le Christ agit *1:

    - Jésus se montre bon, il guérit, il fait montre de tolérance, il met de l'amour dans ses relations.

    - Jésus nous montre un Dieu compréhensible, qui donne des commandements clairs — au contraire des pharisiens qui ergotent sur les détails (Mc 1:27).

    - Jésus renonce à se défendre face au sanhédrin et à Pilate. Il ne réplique pas à ses persécuteurs, il accepte la mort sur la croix.

    Les Evangiles sont clairs, Jésus a renoncé à la puissance. Il présente Dieu comme un appel — à l'amour et à la justice — en espérant que quelques-uns répondront à cet appel.

    Après Vendredi-Saint et l'acceptation de la mort sur la croix, la résurrection montre que cet abandon de la toute-puissance n'est pas la mort de Dieu. C'est le début d'un autre Dieu, le Dieu Amour, un Dieu qui respecte infiniment l'être humain.

    Avec cette nouvelle image de Dieu, nous pouvons nous construire — en reflet de Dieu selon la Genèse — une autre image de nous-mêmes.

    Nous n'avons plus à courir après la puissance, le pouvoir, la domination. Ce sont des voies sans issues. Et ce sont des voies qui mettent notre planète en danger.

    Pour sauver la planète de la surchauffe, nous avons à changer bien de nos modes de faire. Mais nous ne pourrons transformer nos actions que lorsque nous aurons changé nos motivations à agir. Tant que notre moteur intérieur sera la domination pour la possession, le commerce pour l'enrichissement, la compétition pour rassurer notre ego, nous échouerons.

    Soyons à l'image de Dieu *2: il se donne gratuitement (par grâce), nous pouvons renoncer à quêter les récompenses ou à tracter notre présence. Dieu donne tout, nous pouvons renoncer à thésauriser, à accaparer. Dieu est amour, nous pouvons renoncer à dominer pour nous ouvrir et nous offrir les uns aux autres.

    Amen.

    *1 inspiré de : Daniel Marguerat (sous la direction de), Dieu est-il violent ?, Paris, Bayard, 2008, pp. 110-111.

    *2 inspiré de Jacques Ellul, Vivre et penser la liberté, Genève, Labor et Fides, 2019, pp. 134-135.

     

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

     

  • Prendre conscience de la finitude du monde (II)

    Genèse 1

    Prendre conscience de la finitude du monde

    Genèse 1 : 24-31     Luc 12 : 13-20

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Il nous a été proposé — depuis quelques années — de réfléchir au thème de la Création pendant le mois de septembre. J'ai déjà abordé ce thème lors de ma précédente prédication développant l'idée que le capitalisme pur et dur d'aujourd'hui avait pris la moitié de l'enseignement du Christianisme, à savoir la liberté, en oubliant l'amour du prochain comme limite et humanisation de cette liberté.

    Aujourd'hui, je vais aborder ce thème de la Création sous l'angle de la finitude. Dans le récit de l'Evangile, Jésus raconte une parabole qui souligne la finitude humaine. L'être humain fait de grands projets, mais tout peut s’écrouler en perdant la vie.

    Jésus pose cet avertissement : « La vraie vie ne dépend pas des biens, fussent-ils très grands. » (Luc 12:15). Il fait donc la différence entre la vie et la vraie vie. Il nous alerte sur cette différence. Il y a la routine, le mouvement du monde qui nous dit de consommer ou d'accumuler des biens, et il y a la vie qui a du sens et qui se vit dans les relations.

    Cela est bien résumé dans cet aphorisme : « Nous avons tous deux vies, la seconde commence lorsque nous réalisons que nous n'en avons qu'une ! » C'est notre finitude, la perspective de mourir un jour, qui nous secoue pour chercher la vraie vie.

    Aujourd'hui il est urgent que notre société réalise que notre planète est limitée. Nous avons la difficile tâche de prendre conscience de la finitude du monde, de notre terre. Ce n'est pas facile, surtout dans notre tradition judéo-chrétienne.

    Le récit de Genèse 1, le récit de la création exposé dans un poème — se déployant sur sept jours — nous a stimulé à la croissance et à la domination. Dans les jours 5 et 6 — où sont créés tous les êtres vivants — il y a des injonctions de multiplication (Gn 1 :22 et 28). Après la création de l'être humain, on lit « Croissez et multipliez, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre. » (v28). Croissance, multiplication, domination. On a là tous les objectifs de nos sociétés occidentales, en terme d'influence, de territoire, de marché, d'économie.

    Mais le récit de Genèse 1 doit être compris dans son contexte. Avant Jésus-Christ, le rapport au monde est pensé dans d'autres termes qu'aujourd'hui. Un groupe humain se considère comme un îlot au milieu d'un monde sauvage et menaçant. L'être humain est à la merci de la nature, il y est minuscule. L'îlot de sécurité est son village au milieu d'un environnement sauvage. Personne ne pouvait penser à l'époque de la rédaction de Genèse 1 que l'être humain puisse épuiser la nature.

    Aujourd'hui, nous avons une vision inversée, nous ne sommes pas dans des petites cités entourées d'une grande nature. La nature est confinée dans des parcs naturels qui sont menacés par la civilisation agricole et urbaine. Nous sommes arrivés à la domination du monde, au point que nous menaçons sérieusement notre planète.

    Un élément chiffré pour se rendre compte de ce retournement. Si nous mesurons le poids de l'ensemble des mammifères qui vivent aujourd'hui sur notre terre, nous arrivons aux chiffres suivants : 60% de la masse des mammifères, c'est le bétail destiné à notre alimentation. Ensuite, 36% c'est le poids des humains et il reste 4% pour le poids de tous les mammifères sauvages.

    Cela nous dit deux choses :

    1. La part sauvage est minuscule.

    2. Avec 60% de bétail, nous pouvons voir que nous pourrions nourrir tous ceux qui ont faim aujourd'hui et une population humaine encore plus grande qu'aujourd'hui en réduisant ce cheptel et les cultures intensives qui servent à l'alimenter.

     

    Dans ce récit de Genèse 1, nous avons donc privilégié le verset qui dit « Croissez, multipliez, dominez » (v28), mais nous avons complètement occulté, oublié le verset suivant (v29) qui dit : « Je vous donnerai pour nourriture les plantes et les arbres qui portent du fruit. » Et au verset suivant, même régime végétarien pour tous les animaux !

    Dans la création première, il n'y a pas de place pour la prédation. Qui y a été attentif ? Qui a retenu cet aspect ? Cette création se veut non-violente. On ne fait pas couler le sang, même pour se nourrir, même pour survivre. C'est seulement après le Déluge qu'il sera autorisé de tuer des animaux, mais avec interdiction de manger le sang qui est assimilé à la vie.

    Pour le peuple d'Israël, le livre du Lévitique détaillera les animaux purs — donc consommables. Et on se rend compte que seuls les animaux qui se nourrissent exclusivement de fourrage sont autorisés. C'est pourquoi le porc qui est omnivore est interdit.

    Il y a dans la Bible le souci de ne pas se livrer à la prédation. Genèse 1 n'a en tête que la prédation animale, mais les injonctions à se soucier de son prochain, du pauvre, de l'étranger, etc. nous montrent qu'on peut étendre cette réprobation de la prédation au monde économique, à l'appropriation des terres ou des matières premières.

    Une seconde particularité du texte de ces mêmes versets est l'insistance sur les plantes et les arbres (littéralement:) « ensemençants leurs semences », c'est-à-dire produisant et portant leurs graines et leurs fruits. J'y vois l'accentuation de l'idée de durabilité.

    Comment ne pas être émerveillé de cette nature qui ne cesse de pousser et de semer à nouveau ses graines pour que le cycle de la vie reprenne à chaque printemps. Toujours à nouveau on peut cueillir des nouveaux fruits et semer de nouveaux champs.

    Si l’on observe bien, la nature a inventé le mouvement perpétuel dans le cycle des saisons et le cycle de la vie, des générations.

    C'est bien éloigné des productions de semences OGM qui produisent des plantes stériles obligeant les paysans à racheter des semences années après années.

    Ainsi le récit de Genèse 1 comprend — en même temps que la responsabilité de la domination de la terre — l'interdiction de la prédation et le souci de la durabilité, pour le maintien de la vie sur notre planète.

    Dieu conclut son oeuvre de création en répétant pour la septième fois que cette oeuvre est bonne.

    Saurons-nous en respecter la finitude plutôt que de la détruire ?

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

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  • Le néo-libéralisme est le fruit de la moitié du Christianisme (I)

    1 Corinthiens 10

    25.8.2019

    Le néo-libéralisme est le fruit de la moitié du Christianisme

    1 Corinthiens 10 : 23-33        Marc 2 : 23-27

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    L'état de notre planète est devenu une thématique majeure de notre société dans son ensemble depuis environ une année. Beaucoup, mais qui étaient restés minoritaires, avaient cette préoccupation depuis plus longtemps. Dès 1990, le Conseil oecuménique des églises (COE) avait lancé une action intitulée « Paix, justice et sauvegarde de la Création » pour sensibiliser les Eglises à l'écologie. Dans notre Eglise, le mois de septembre a été choisi pour rappeler aux paroissiens le thème de la création.

    Aujourd'hui et les deux prochains dimanches, mes prédications porteront sur le thème de la sauvegarde de la création, de la planète. Je m'inspire d'un article que Jacques Ellul a écrit en 1983 déjà, intitulé « La responsabilité du Christianisme dans la nature et la liberté ».* Il y décrit comment le Christianisme a été un mouvement d'immense libération de l'être humain. L'être humain est libéré des pouvoirs (compris comme les tabous), de la Loi, de la morale sociologique et de la religion (comprise comme superstition) (p.547). L'Evangile est libération, mais ces libertés sont associées à l'amour, pour que la liberté soit constructive et non pas destructrice.

    Aujourd'hui, nous abordons la libération vis-à-vis de la Loi, de la loi divine. Dans la deuxième lecture, nous voyons Jésus transgresser le quatrième commandement du Décalogue, le sabbat avec ses disciples. Aux pharisiens qui le lui reprochent, il répond : « Le sabbat a été fait pour l'homme, non l'être humain pour le sabbat (Mc2:28).

    Une phrase par laquelle Jésus affirme que la loi divine n'a pas été donnée pour asservir l'être humain (le rendre obéissant), mais pour le libérer, pour le rendre responsable. A l'être humain de choisir ce qu'il faut faire, en toutes circonstances, pour répondre à l'appel de Dieu ou aux besoins de son prochain.

    Voilà une libération incroyable ! Les premiers croyants l'ont bien compris, ils en ont fait un slogan — peut-être pour l'évangélisation — « Chez nous tout est permis » ! L'apôtre Paul reprend ce slogan : Oui, tout est permis, mais ! Mais tout n'est pas constructif (1 Co 10:23), mais tout n'est pas utile (1 Co 6:12), mais tout n'aide pas mon prochain à grandir.

    Paul choisit le thème de la viande sacrifiée aux idoles — c'est-à-dire abattue dans les temples païens — comme exemple. Il est d'accord sur le fait que les idoles n'existent pas, ce sont seulement des statues de pierre. Donc elles n'ont aucun pouvoir et n'influencent pas la « qualité » de la viande ou le devenir du croyant. Le chrétien a cette connaissance et peut librement en manger.

    Mais Paul met une limite à cette liberté : le trouble que cela peut créer chez un chrétien moins avancé (1 Co 8:9-13), ou bien le contre-témoignage que cela pourrait apporter à un païen. Ce dernier pourrait croire que le chrétien honore aussi son idole.

    La limite à la liberté est donc posée par le risque d'atteinte à l'autre, au prochain ou à Dieu. Il n'y a pas de limite intérieure. La liberté intérieure est totale, mais elle n'abolit pas l'attention à l'autre, la sollicitude, l'amour.

    L'amour du prochain devient la mesure du comportement. Saint Augustin résumait cela en disant : « Aime, et fais ce que tu veux ! »

    Cette libération a créé une ouverture incroyable contre les tabous et les superstitions. Elle a permis l'exploration et la découverte du monde, l'explosion de la curiosité, les grandes découvertes avec la navigation autour du globe, l'amélioration de la médecine en ouvrant les corps à la dissection (même si l'Eglise y était plutôt opposée). Elle a permis l'explosion de l'exploitation des ressources du globe, les colonies, les industries, etc.

     

    On voit que cette libération a permis plein de choses extraordinaires, mais aussi une masse de fléaux, de catastrophes. d'asservissement et d'esclavage. La terre a été considérée comme un supermarché en libre service pour les plus entreprenants et les plus téméraires, voir simplement les plus forts et les plus violents.

    La société occidentale — libérée de ses tabous et de sa crainte de Dieu — s'est emparée du slogan « Tout est permis » mais a abandonné, oublié, rejeté toute limite posée par le respect du prochain.

    Il a été décidé qu'il était plus important d'édifier des entreprises rentables et profitables que d'édifier des communautés humaines conviviales et sociales.

    Le néo-libéralisme est le fruit de la moitié du Christianisme : la liberté sans l'amour du prochain.

    Individuellement, nous pouvons être irréprochables dans notre respect et notre amour du prochain, malgré cela, nous participons à un système qui exploite les humains au nom de la liberté économique. Nous participons à un système qui exploite la planète — au point de ruiner la biodiversité et le climat — au nom de la liberté des entreprises et — pendant les campagnes de votations — au nom de l'emploi.

    Aussi vertueux que soient nos comportements individuels envers notre prochain et envers la planète, il n'y a pas d'issue sans un changement de système. Il est nécessaire de réintroduire la limite de l'attention, du respect du prochain. Réintroduire la composante humaine, le volet social. Pour plagier Jésus, il faut réaffirmer : l'économie a été faite pour l'homme, non l'être humain pour l'économie.

    C'est ce renversement qu'attendent et que veulent provoquer les jeunes, et les moins jeunes, qui manifestent pour le climat, parce qu'il s'agit le leur vie, de leur survie pour les 80 prochaines années qu'ils ont à vivre sur cette seule planète.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019.

     

    * publié dans Jacques Ellul, Vivre et penser la liberté, Genève, Labor et Fides, 2019, pp.547-553.

     

     

  • Un besoin satisfait creuse un nouveau désir

    Jean 6

    14.7.2019

    Un besoin satisfait creuse un nouveau désir

    Deutéronome 16 : 1-3.    Matthieu 4 : 1-4.     Jean 6 : 28-35

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Dans la lecture de l'Evangile de Jean, vous avez entendu la demande des disciples :

    — Maître, donne-nous toujours de ce pain-là, demandent les disciples à Jésus.

    — "Notre Père, ... donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour" demandons-nous à Dieu chaque fois que nous prions le Notre Père.

    Le pain — dans ces demandes — représente tout ce qui nous est matériellement nécessaire pour vivre. Le pain — jusqu'à il y a peu de temps — représentait la base de l'alimentation générale. Il n'y avait pas de repas sans pain. Le pain était ce qui nourrissait, ce qui comblait la faim, les autres aliments venant en complément, apportant simplement d'autres goûts, de la variété.

    Retenons que le pain vient combler notre faim. Nous avons donc le pain, la faim et nous. Nous avons une triade, l'être humain, le pain et la faim et cette triade modèle l'histoire et particulièrement l'histoire d'Israël.

    • Pensez à l'histoire de Joseph en Egypte, d'esclave vendu par ses frères, il devient le maître des greniers de toute l'Egypte, sauvant l'Egypte et sa famille de la famine.

    • Pensez à la Pâque où le pain sans levain rappelle le temps de misère qui précède la libération.

    • Pensez à la manne au désert, le pain descendu du ciel pour nourrir le peuple des hébreux en marche.

    • Pensez au repas messianique annoncé par Esaïe ou l'eau, le vin et le pain seront gratuits et surtout nourrissants :

    "A quoi bon dépenser de l'argent pour un pain qui ne nourrit pas, à quoi bon vous donner du mal pour ne pas être satisfait ?" (Es 55:2)

    Et c'est vrai que si le pain est une bénédiction, n'est-il pas aussi décevant ? Toujours à nouveau, il faut se remettre à manger. Pain et faim vont de pair, en alternance, et c'est bien une découverte qui vient avec les années : ce qui était satisfaisant à un moment perd de son attraction et une autre faim se creuse. Un besoin satisfait creuse un nouveau désir.

    C'est une chose que notre société de consommation exploite à loisir en nous présentant toujours des nouveautés comme si elles allaient satisfaire nos besoins profonds. C'est ainsi qu'elle détourne notre quête d'absolu sur des objets — toujours de même nature — qui ne peuvent nous satisfaire.

    Au cours du temps, des années, nos besoins et nos aspirations se mettent à changer. Où en sommes-nous aujourd'hui ? Où en êtes-vous en ce moment ? Quelle est la couleur de votre soif ? Quelle est la couleur de votre faim ?

    Vous aviez des rêves d'enfants, vous aviez des rêves de jeunesse. Qu'avez-vous déjà réalisé ? Que vous reste-t-il à entreprendre ? Comment vos aspirations se sont-elles transformées ?

    Je crois que l'ensemble de nos rêves, de nos besoins, de nos aspirations révèlent — touches par touches — une aspiration fondamentale et personnelle que nous avons chacun à déployer et à accomplir. Dieu creuse en nous une faim — de la même manière que Jésus a eu faim au désert — et cette faim, creusée en nous, doit recevoir sa réponse, notre réponse, une réponse personnelle.

    Au cours du temps, de notre vie, nous allons essayer plusieurs voies qui nous donneront en même temps certaines satisfactions et de nouvelles faims. Comme Jésus, nous avons réalisé que le pain ordinaire, matériel, n'est pas une réponse à notre faim, cette faim intérieure : "L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole que Dieu prononce" (Mt 4:4). S'il est facile de comprendre la première partie de la phrase, il est difficile de comprendre la seconde ! Concrètement, comment cette parole qui vient de Dieu peut-elle répondre et satisfaire toutes nos aspirations ou nos aspirations les plus profondes ?

    C'est là que l'Evangile de Jean nous est précieux : il nous dit que la Parole de Dieu s'est faite chair. Elle est devenue une personne en Jésus-Christ. La Parole n'est pas un mot écrit qu'il faudrait redire, c'est une personne vivante. Cette personne nous dit :

    "Je suis le pain de vie,

    celui qui vient à moi, n'aura jamais faim,

    celui qui croit en moi, n'aura jamais soif !" (Jean 6:35)

    Pour que le Christ devienne le pain qui comble nos aspirations profondes, il nous est dit de venir à lui et de croire en lui, c'est-à-dire croire qu'il nous dit les paroles que nous avons le plus besoin d'entendre au fond de nous : des paroles d'acceptation, des paroles d'appréciation, des paroles d'estime, des paroles d'encouragement et de soutien.

    Le Seigneur nous invite à sa table, où nous recevons le pain de vie, afin que nos besoins soient comblés, notre faim apaisée, notre soif étanchée. Heureux ceux qui viennent et croient.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Un Dieu qui nous invite au changement

    7.7.2019

    Psaume 114

    Un Dieu qui nous invite au changement

    Psaume 114 : 1-8.   Esaïe 54 : 9-10

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Ce matin, j'ai envie de partager avec vous un psaume. Les psaumes sont des hymnes, des prières, parfois des protestations, d'hommes et de femmes divers qui partageaient tous la même foi dans le Dieu d'Israël. Aujourd'hui, ces psaumes — ces 150 psaumes qui se trouvent au coeur de nos Bibles — nous invitent à retrouver la foi de ces ancêtres pour les prier à notre tour.

    Le psaume que j'aimerais partager ce matin avec vous et le Ps 114, un psaume court, de louange, qui rappelle par de brèves allusions quelques pages centrales de l'histoire du peuple d'Israël :

     

    Quand le peuple d'Israël sorti d'Egypte,

    quand les descendants de Jacob quittèrent ce peuple au parler étrange,

    Juda devint le sanctuaire du Seigneur et Israël son domaine.

    En les voyant la mer s'enfuit, le Jourdain retourna en arrière.

    Les montagnes firent des bonds de bélier et les collines des sauts de cabri.

    Mer, qu'as-tu ainsi à t'enfuir, et toi Jourdain, à retourner en arrière,

    vous, montagnes, à faire des bonds de bélier, et vous, collines, des sauts de cabri ?

    Terre, sois bouleversée devant le Seigneur, devant le Dieu de Jacob,

    lui qui change le roc en nappe d'eau, et le granit en source jaillissante.

    Ce psaume est un témoignage, il s'adresse à la terre entière, à tous ses habitants. Il veut nous dire à quel point le Dieu de Jacob est un Dieu bouleversant ! Un Dieu qui appelle tous les êtres humains à la vie, à la vraie vie.

    Mais d'abord, pour y lire ce message, il est nécessaire de décrypter et d'étoffer le texte que nous lisons. Le psaume commence en parlant de la sortie d'Egypte, là tout le monde sait de quoi il s'agit, c'est la thématique centrale de l'Exode et de la foi d'Israël. Dieu a libéré son peuple en le sortant d'un lieu de misère et d'esclavage.

    Mais le psaume ajoute que cette sortie a été le commencement d'une transformation intérieure : A partir de là "Juda devint le sanctuaire du Seigneur et Israël son domaine." (Ps 114:2) Au lieu d'habiter un lieu, une ville ou un temple, Dieu habite un peuple, le peuple devient son sanctuaire ! Dieu ne veut plus être connu comme un Dieu extérieur, lointain, distant, mais comme un Dieu proche, intérieur.

    La force de Dieu habite le peuple lui-même et cette force lui permet de franchir tous les obstacles, en effet, la suite dit : "En les voyant la mer s'enfuit, le Jourdain retourne en arrière." (Ps 114:3) La mer qui s'enfuit rappelle la traversée de la Mer des Roseaux avec Moïse qui marque l'entrée dans le désert et le Jourdain qui retourne en arrière rappelle l'épisode que vous avez entendu (Jos. 3—4) de l'entrée dans la Terre promise avec Josué.

    Deux passages au travers des eaux encadrent le long séjour dans le désert, qui a été un temps d'épreuves mais pendant lequel les bénédictions n'ont pas été absentes ! Le désert de l'Exode nous rappelle la dureté de la vie, les difficultés de la vie de tous les jours, les temps arides que nous traversons, mais ce temps n'est pas un temps d'abandon — aussi tourmenté soit-il . C'est au désert que le peuple a reçu la manne et les cailles, c'est au désert que le peuple a reçu la Loi de Dieu, c'est au désert que le peuple a reçu a été abreuvé d'une eau qui sortait du rocher.

    Là où toute vie semblait impossible, Dieu l'a rendue possible, et lorsque le séjour semblait interminable et que les eaux du Jourdain en crue semblaient rendre impossible le passage vers la Terre promise, Dieu est intervenu et a réalisé sa promesse.

    La mer et le Jourdain renvoient à l'histoire d'Israël. Les montagnes qui bondissent et les collines qui font des sauts de cabri, à quoi renvoient-elles ?

    Il n'est pas question — à ma connaissance — dans l'histoire d'Israël, de cataclysmes terrestres. Par contre c'est une thématique très présente dans le livre d'Esaïe, entre les chapitres 40 et 55. Souvenez-vous ces paroles qu'on lit à Noël : "Une voix crie : Que toute colline soit abaissée, qu'on change les reliefs en plaine" (Es 40:4) ou encore "Quand les collines chancelleraient, quand les montagnes s'ébranleraient, mon amour pour toi ne changera pas" (Es 54:9-10). Ce thème des montagnes et des collines qui bougent est un thème messianique, qui annonce la nouvelle alliance de Dieu avec tous les humains.

    Ainsi le Ps 114 allie les hauts-faits de Dieu dans l'histoire d'Israël avec les hauts-faits à venir pour appeler chacun à reconnaître la grandeur éternelle du Dieu de Jacob, du Dieu d'Israël. Un Dieu qui a agi dans le passé de manière salutaire et qui promet encore d'agir pour ouvrir un avenir vivant et véritable.

    Oui, la terre entière, c'est-à-dire tous ses habitants et nous encore aujourd'hui nous pouvons nous laisser bouleverser, changer, transformer par ce Dieu qui a agit dans l'histoire et promet de le faire encore dans l'histoire de nos vies, de notre vie personnelle et dans la vie de notre communauté. Car le Dieu de Jacob est un Dieu de changement "lui qui change le roc en nappe d'eau, et le granit en source jaillissante" (Ps 114:8).

    Ce qui est mort, inerte comme la pierre, Dieu lui donne vie et fluidité comme l'eau, ce qui est dur, figé, bloqué dans nos vies, Dieu promet de le rendre souple, mobile, vivant. Et l'histoire de ces changements dans nos vies ressemble à l'histoire du peuple d'Israël.

    Il y a une première étape, souvent la plus difficile à franchir, qui oppose beaucoup de résistance, c'est la décision que quelque chose doit changer dans sa vie et qu'on va se mettre en route pour changer. La première étape, le pas décisif ressemble au départ de l'Egypte. C'est un premier prodige que cette détermination de se mettre à changer, c'est analogue à franchir la Mer des Roseaux.

    Suit une période faite d'épreuves, de difficultés, entrecoupée de bénédictions inattendues, de nourritures nouvelles et d'eau sortie d'on ne sait où. C'est une période de transformation, de gestation, un temps où l'on adopte de nouvelles lois de comportement, et où l'on vit aussi des instants de rébellion, de doutes, de découragement : pourquoi avoir quitté la sécurité de l'acquis pour une Terre promise qui semble encore tellement loin ?

    Et voilà qu'à force de persévérance — et pour s'être laissé porté par Dieu lui-même par moment — vient le passage du Jourdain. Le désert est derrière soi, une nouvelle vie est commencée avec la possibilité de s'installer dans de nouveaux modes de relations. Il n'est alors plus question de retour en arrière, on sent la promesse réalisée.

    Le Dieu "qui change le granit en source jaillissante" nous invite à prendre ce chemin, ou à y persévérer, ou à y encourager, guider, ceux qui s'y trouvent. C'est à cela que nous invite ce Ps 114, si court, si simple, mais si riche !

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Guérison à distance

    Luc 7

    23.6.2019

    Guérison à distance

    Genèse 15 : 1-6          Luc 7 1-10

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    Chers frères et soeurs en Christ,

    Vous avez entendu deux récits bibliques dont le point commun est la foi. La foi d'Abraham qui croit dans la promesse que Dieu lui fait d'avoir un jour une descendance, et la foi de cet officier romain qui demande la guérison pour un serviteur qu'il aime.

    Regardons attentivement le déroulement du récit, tel que l'Evangéliste Luc nous le raconte (c'est différent chez Matthieu), pour voir à quel moment Jésus rencontre ce capitaine romain :

    v. 3-4 les notables parlent à Jésus au nom du capitaine.

    v. 6 Jésus se met en route et l'on se dit que la rencontre va avoir lieu.

    v. 6-7 deuxième groupe de messagers.

    v. 9 Jésus ne s'adresse pas au capitaine, mais à la foule qui le suit.

    v. 10 Jésus reprend sa route.

    Et bien, le capitaine et Jésus ne se sont jamais rencontrés face à face, ils ne se sont jamais parlés directement, et pourtant, le serviteur est guéri, la foi du capitaine est admirée, le capitaine a reçu l'aide qu'il avait demandée ! L'interaction entre le capitaine et Jésus est pourtant importante, décisive, puisqu'il s'est vraiment passé quelque chose dans cet échange "à distance."

    Cet échange ressemble beaucoup à celui que nous pouvons avoir maintenant (au XXIe siècle) avec Jésus. Jésus n'est pas là, physiquement, nous ne pouvons pas le recevoir à dîner ou le voir face à face, et pourtant nous pouvons lui demander son aide et la recevoir ! Nous sommes dans la même situation que le capitaine. Le récit nous dit que le capitaine "a entendu parler de Jésus" et c'est cela qui le décide à lui faire demander de l'aide. Avez-vous entendu parler de Jésus ? Oui, puisque vous êtes ici. Des personnes vous ont parlé de Jésus, communiqué son message, ses paroles, ses actes. Cette écoute a fait naître la foi du capitaine. Il peut se dire : "Ce Jésus a le pouvoir de m'aider, d'intervenir pour mon serviteur."

    La foi du capitaine n'est pas la foi en une liste de phrases, d'énoncés sur Dieu, Jésus et le saint esprit. La foi du capitaine porte sur un fonctionnement : l'efficacité de la parole de celui qui a autorité. Le capitaine reconnaît que Jésus a autorité sur la vie !

    Un capitaine, comme tout soldat ou chef, sait comment cela fonctionne dans l'armée : il y a une hiérarchie et les ordres qui partent d'en haut sont exécutés. Un ordre, c'est efficace, lorsqu'il est dit par la bonne personne au bon destinataire.

    La foi de ce capitaine, c'est que Jésus est la bonne personne pour donner un ordre de guérison ! Il reconnaît que Jésus — comme Dieu — a autorité sur le monde. Et Jésus admire le capitaine pour cette foi et donne cette foi en exemple à la foule qui le suit.

    Les notables que le capitaine avait envoyés à Jésus avaient vanté ses mérites : "Cet homme mérite que tu lui accordes ton aide. Il aime notre peuple et c'est lui qui a fait bâtir notre synagogue." (Luc 7:5) Le capitaine lui-même considère qu'il ne mérite rien, il ne se considère même pas assez digne pour que Jésus entre chez lui. Mais Jésus n'est préoccupé ni par les prétendus mérites attribués au capitaine, ni par sa retenue ou sa modestie. Ce qui est important, c'est la confiance qui naît et s'instaure entre le capitaine et Jésus.

    C'est cette confiance qui rend tout possible. Une confiance dans l'autorité et le pouvoir de Jésus, mais qui ne tourne pas à l'obéissance servile ou soumise. Jésus répond librement à la demande d'aide du capitaine, et Jésus ne réclame pas une obéissance de sa part. L'autorité se manifeste dans la bienveillance, dans la volonté de faire du bien. Le pouvoir de Jésus — ou de Dieu — est au service du bien, de la vie, de la guérison.

     

     

     

     

    Ce récit de miracle devient parabole de la relation que Dieu veut avoir avec nous. On peut décaler tous les rôles pour faire apparaître la parabole;

    - nous prenons la place du serviteur,

    - Jésus prend la place du capitaine,

    - Dieu prend la place de Jésus et l'on voit une parabole où Jésus — tout maître qu'il soit, tout haut placé qu'il soit par rapport à l'être humain, à nous — est pris d'inquiétude, de souci pour son serviteur. Aussi intercède-t-il auprès de Dieu pour obtenir sa guérison, notre guérison.

    Jésus rompt la distance entre Dieu et nous, il est l'intermédiaire entre celui qui demande de l'aide et celui qui la donne. Il n'est pas nécessaire que nous voyons Dieu, que nous soyons en face à face avec lui pour être en relation avec lui. Nous le sommes par l'intermédiaire de Jésus. Comme il n'a pas été nécessaire que Jésus et le capitaine se rencontrent dans un face à face, pour être en communication et que le serviteur soit guéri, il n'est pas nécessaire que nous attendions des signes tangibles de l'existence et de la présence de Dieu pour lui adresser nos demandes et recevoir son aide.

    Notre premier pas, c'est de lui donner notre confiance.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Jésus regarde jusqu'au coeur de la personne

    Matthieu 9

    16.6.2019

    Jésus regarde jusqu'au coeur de la personne

    Matthieu 9 : 9-13 Matthieu 9 : 35-37

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Pour commencer notre réflexion sur les textes bibliques qui vous ont été lus, je vous demande de regarder les personnes qui sont autour de vous, celle qui sont proches (que vous connaissez probablement) et celle qui sont plus loin.

    Voilà, vous avez pu échanger des regards, voir des gens que vous reconnaissez, en découvrir d'autres qui vous sont inconnus.

    En regardant un groupe de personnes, notre esprit fait rapidement des catégories, il y a les gens connus et les inconnus, les plus jeunes et les moins jeunes que soi, les paroissiens habituels et les autres, et dans la rue, les suisses et les étrangers, les passants corrects et les marginaux douteux, etc… Toute société génère ses catégories.

    Du temps de Jésus, il y avait aussi des catégories, celles qu'on pouvait côtoyer, avec qui on pouvait partager un repas et celles qui étaient infréquentables : par exemple certains malades comme les lépreux; certaines ethnies, comme les samaritains; certaines professions, comme les collecteurs d'impôts.

    Les pharisiens étaient passés maîtres dans l'art d'établir des listes de gens fréquentables (on disait "purs") et infréquentables (on disait "impurs"). Le problème, c'est qu'ils le faisaient "au nom de Dieu." Cela, Jésus ne pouvait pas l'accepter. C'est pourquoi l'Evangéliste nous raconte cet épisode du repas que Jésus prend chez Matthieu, le péager, le collecteur d'impôt, l'agent du fisc romain.

    Jésus a passé devant Matthieu au péage. Matthieu est à son poste de travail (comme la caissière d'un péage d'autoroute française). Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, quand je passe au péage d'autoroute, je m'occupe d'avoir la monnaie, de tendre mon ticket et de récupérer ma monnaie. Je regarde à peine celui ou celle qui travaille. Ce n'est pas quelqu'un dont je vais faire la connaissance. C'est la même chose avec la caissière de la Coop ou le buraliste postal. Il y a des gens avec qui on a une relation purement commerciale, purement mécanique. D'ailleurs les entreprises l'ont bien compris, elles qui remplacent les employés par des automates !Eh bien, Jésus, lui, il a eu un autre regard pour Matthieu le péager !

    Un regard de personne à personne, au point qu'il a vu en lui quelqu'un à appeler à devenir disciple ! Jésus n'a pas été retenu par des idées préconçues, il n'a pas pensé : « de toute façon, c'est un péager, de toute façon, on n'a pas le temps ». Jésus a vu en Matthieu une personne. Jésus a vu au-delà des apparences, au-delà de la façade et du rôle. Jésus a regardé jusqu'au cœur de la personne. Il s'en est suivi un repas, un repas avec les amis de Jésus et tous les collègues de Matthieu, des gens infréquentables aux yeux des pharisiens. D'où leur question : "Pourquoi Jésus mange-t-il avec des gens de mauvaise réputation ?" (Mt 9:10)

    Vous aurez remarqué que les pharisiens parlent de ces gens en termes de groupe, pas en termes d'individu, de personne. C'est comme aujourd’hui lorsqu’on parle de “vague migratoire” au lieu de parler de personnes qui ont besoin de secours, d’un refuge. Quand on utilise le terme de “vague”, de “migrants”, de “réfugiés” au pluriel, comme une masse indistincte, on créée de toute pièce la réaction :
    — On ne peut pas accueillir tout ces gens-là ! (variante de “la barque est pleine”) Cela change quand il est question d’une personne concrète.
    — Mais, tu connais pas Untel ? Il est très correct…
    — Oui, alors celui-là ça va.

    Là où les pharisiens voient une catégorie de personnes, Jésus voit des individus et des individus qui souffrent de leur exclusion, de leur stigmatisation. Et Jésus refuse de participer à leur mise à l'écart de la société. C'est pourquoi il vient partager un repas avec eux, il communie avec eux, lui qui va vivre cette exclusion jusqu'à la mort sur la croix. Jésus mange avec les exclus et explique à ceux qui le critiquent que les étiquettes humaines n'expriment pas la pensée de Dieu.

    Toute étiquette est une barrière qui nous empêche d'appréhender la réalité telle qu'elle est. Personne ne peut être réduit à une idée que nous nous faisons d'elle. L'être humain n'est pas réductible à sa profession, sa nationalité, sa couleur, son genre, sa provenance, son apparence ou ses gestes.

    Connaître vraiment quelqu'un, c'est dépasser toutes ces étiquettes, tous les qualificatifs pour accéder à la personne. C'est accueillir l'autre en lui laissant la place de devenir réellement qui il est et non tel que nous voudrions le voir.

    Vous vous souvenez, sous le chêne de Mambré, Abraham accueille les trois visiteurs qui passent comme des messagers de Dieu. Il pense que c'est Dieu lui-même qui vient le visiter. C'est comme cela que Jésus regarde tous ceux qui se trouvent autour de lui. Même lorsque la foule l'entoure, il ne perçoit pas des anonymes, mais des êtres qui souffrent, qui portent des fardeaux derrière l'apparence, derrière la façade. Une façade derrière laquelle nous nous cachons.

    Combien de fois pensons-nous (par exemple lorsque nous recevons un compliment) : "Ah, s'il savait qui je suis vraiment à l'intérieur de moi !" Qui n'a pas peur d'être démasqué ?Il y a de quoi avoir peur si nos faiblesses sont retournées contre nous pour nous démolir. Mais si c'est le contraire ?

    En réponse aux pharisiens, Jésus se présente comme le médecin de ces souffrances intérieures : "Les bien-portants n'ont pas besoin de médecins, ce sont les souffrants qui en ont besoin." (Mt 9:12) Jésus vient non pas pour juger selon les catégories des hommes, mais pour guérir, pour soulager. C’est pour tous ceux-là que Jésus est rempli de compassion et qu’il cherche des ouvriers. Jésus regarde les humains, nous regarde, avec les yeux de l'amour inconditionnel et nous invite à deux choses :

    - d'abord, il nous invite à accepter d'être regardé ainsi, d'être accueilli, aimé, invité à vivre avec lui, partager son repas. Jésus nous appelle — comme Matthieu — à partager sa vie.

    - Ensuite, dans les pas de Jésus, nous sommes encouragés à adopter ce même regard envers les autres. C'est le culte que Jésus nous invite à rendre à Dieu : "Je désire la bonté, non les sacrifices." (Mt 9:13).

    Parce que nous avons été reçus, accueillis par Dieu, nous pouvons à notre tour accueillir notre prochain et marcher dans les pas du Christ.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Oser demander, et recevoir

    Esaïe 55 .2019

    Oser demander, et recevoir

    Esaïe 55 1-11         Jean 4 : 5-18

     

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Vous venez d'entendre deux textes bibliques, dont le point commun est de parler d'eau. Deux textes qui parlent de l'eau que Dieu donne, que Dieu offre gratuitement. Offrir gratuitement de l'eau, cela ressemble à un canular dans un pays comme le nôtre où les fontaines coulent jour et nuit.

    Mais cela sonne différemment pour un habitant du Moyen-Orient ou d'Afrique du Nord. St-Exupéry nous raconte un épisode qui peut nous éclairer. Il avait invité un bédouin en Europe. Lors d'une excursion en montagne, le bédouin fait halte devant un petit torrent. Il regarde intensément l'eau qui saute de pierre en pierre. Le temps passe. St-Exupéry l'invite à continuer. Mais le bédouin demande encore un moment, et encore un moment. Cela dure. Finalement St-Exupéry lui demande pourquoi il souhaite rester encore ? Le bédouin répondit qu'il voulait voir quand l'eau cesserait de couler.

    Les hébreux comptaient trois sortes d'eaux différentes. L'eau sous forme de mer était l'expression du danger. Les hébreux avaient horreur de naviguer. On voit cela dans l'histoire de Jonas. C’est une eau qui fait peur, c’est une eau mortelle.

    L'eau c'est aussi la pluie qui descend du ciel et féconde la terre, irrigue les cultures et fait verdir le désert (Es 55:10). Cette eau vive, courante, c'est la vie, mais elle est rare.

    Enfin, il y a l'eau du puits, l'eau pour boire, pour se désaltérer et abreuver les troupeaux. L'eau du puits, c'est celle qu'il faut trouver lorsqu'on parcourt le désert. Il faut parfois même désensabler le puits avant de puiser l'eau. L'eau du puits étanchera la soif, mais au prix d'un travail. Le puits, c'est la survie, mais au prix du labeur des hommes. C’est une eau qui coûte.

    Et voilà, que dans ce contexte, Dieu annonce et offre — chez Esaïe— une eau gratuite et abondante. Finit la rareté et la dureté du travail !

    "Holà, vous tous qui avez soif, je vous offre de l'eau, venez. Même si vous n'avez pas d'argent, venez vous procurer de quoi manger, c'est gratuit; prenez du vin ou du lait, c'est pour rien." (Es 55:1).

    Finie l’eau mortelle, finie l’eau rare, finie l’eau qui coûte, voici de l’eau offerte en abondance.

    Bon, ne rêvons pas ! Dieu n'a pas le projet d'installer l'eau courante. L'eau est une image utilisée pour nous renvoyer à quelque chose d'autre. Sans eau, sans boire, nous ne pouvons vivre bien longtemps. Boire et un besoin fondamental, vital. L'eau renvoie à nos besoins fondamentaux. Lesquels sont-ils ? De quoi avons-nous fondamentalement besoin ? Où s'oriente notre quête ? Qu'est-ce qui nous fait courir ou lever le matin ?

    Directement après nos besoins vitaux corporels (air, boisson, nourriture) viennent nos besoins de sécurité et de contacts. Nous avons besoin de la proximité des autres — mais pas simplement une juxtaposition anonyme — nous avons besoin de nous voir exister dans le cœur et les yeux des autres. Nous avons besoin de signes concrets de reconnaissance, de signes positifs d'appréciation, de compliments, de marques physiques d'affection. Ces signes, ces marques, ces gestes, en recevons-nous autant que nous en souhaitons ? Osons-nous en donner aux autres autant qu'ils en souhaitent ? Osons-nous en demander aux autres autant que nous en souhaitons ?

    Dans sa rencontre avec la Samaritaine, Jésus ose demander à cette femme ce dont il a besoin.

    — Donne-moi à boire

    — Mais tu es Juif ! Comment oses-tu donc me demander à boire, à moi qui suis Samaritaine ? (Jn4:7-9)

    N'y a-t-il pas mille obstacles, ne trouvons-nous pas mille excuses pour ne pas oser demander aux autres ce dont nous avons besoin, ce qui nous ferait plaisir ?

    Jésus ne sous-estime pas la nature généreuse de l'être humain. Il demande et le dialogue s'engage, la relation se noue et chacun en ressort enrichi. S'il n'avait rien demandé pensant à l'avance qu'elle allait opposer un refus, il n'aurait rien obtenu et il aurait renforcé la croyance première selon laquelle les gens sont fermés, et il n'aurait pas vécu la richesse de cette rencontre.

    Les grandes théories économiques ont forgé l’idée d’un homme égoïste toujours à la recherche de son intérêt (avec l’idée qu’il est vain d’aller contre cette nature humaine et que l’altruisme est contre nature). Pourtant, les recherches actuelles — bien résumées dans le livre : L’entraide, l’autre loi de la jungle* — montrent au contraire, que c’est l’altruisme qui est inné. L’être humain est naturellement porté à aider les autres, d’autant plus que l’environnement est difficile. Etonnament, l’égoïsme n’est possible qu’en situation de sur-abondance.

    Jésus table toujours sur cet élan à l’entraide. C’est pourquoi il ose demander, et il reçoit. La demande de Jésus permet d'entrer en relation. La discussion sur l'eau et la soif met en évidence la quête de cette femme, la quête de la Samaritaine. Lorsqu'elle demande de recevoir cette eau, pour ne plus avoir soif — image d'un amour qui ne laisse pas insatisfait — Jésus lui demande de chercher son mari, une façon de lui demander à quelle source elle puisait son amour jusqu'à présent. La réponse de la femme nous éclaire sur sa soif d'amour — "J'ai eu 5 maris et je vis avec un autre homme."

    Jésus ne lui jette pas la pierre. Il comprend son besoin et son problème. Elle cherche à l'extérieur, au puits, une eau qui n'étanchera jamais sa soif intérieure. Elle est dans la situation décrite par Esaïe : "A quoi bon dépenser de l'argent pour un pain qui ne nourrit pas, à quoi bon vous donner du mal pour ne pas être satisfaits ?" (Es 55:2) Elle a besoin — comme chacun d'entre nous — d'une eau qui étanche la soif, d'un amour qui comble. Elle a besoin, comme nous, de l'amour inconditionnel qui vient de Dieu.

    Jésus dit à chacun d'entre nous : — "Car l'eau que je donne deviendra en chacun.e une source d'où coulera la vie totale, en plénitude". Ce que Jésus nous promet, c'est de vivifier en nous cette source, de sorte que nous n'ayons plus à passer notre temps et notre vie à courir après les gratifications et les satisfactions destinées à nous combler.

    L'Eglise est la communauté de ceux qui sont à la recherche de cette source, de ceux qui cherchent à la vivifier en eux et de ceux qui l'ont trouvée et qui s'y abreuvent chaque jour. Ici nous devrions pouvoir demander, donner, échanger — selon nos soifs et nos sources — cette eau qui nous a été donnée gratuitement depuis le jour de notre baptême et chaque jour depuis lors.

    Comme le dit le prophète Esaïe :

    « Holà, vous tous qui avez soif, je vous offre de l'eau, venez. Même si vous n'avez pas d'argent, venez vous procurer de quoi manger, c'est gratuit; prenez du vin ou du lait, c'est pour rien. (...) Accordez-moi votre attention et venez jusqu'à moi. Ecoutez-moi et vous revivrez. “Je m'engage pour toujours, dit le Seigneur, à vous accorder les bienfaits que j'avais assurés à David.” (...) Tournez-vous vers le Seigneur, maintenant qu'il se laisse trouver. Faites appel à lui, maintenant qu'il est près de vous. » (Es 55:1,3,6).

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

    * Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Paris, Les liens qui libèrent, 2019