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d) Pentateuque

  • Le péché ? Une attitude de méfiance à l'égard de la bienveillance de Dieu

    (26.7.1998)

    Genèse 3

    Le péché ? Une attitude de méfiance à l'égard de la bienveillance de Dieu

    Genèse 3 : 1-7.       Romains 8 : 1-4.   Marc 7 : 14-19. 

    télécharger le texte : P-1998-07-26.pdf

    Chères paroissiennes, chers paroissiens,

    Nous avons vu lors des deux précédentes prédications (12 et 19.7.98) comment Dieu avait créé le monde et l'être humain en recherchant le bonheur de l'humanité. Ce récit de création est immédiatement suivi du récit de l'irruption du péché dans le monde. Je vais essayer de vous parler du péché, même si c'est un sujet difficile; on a beaucoup de souvenirs, de mauvais souvenirs où le péché a été brandi pour nous culpabiliser. En effet, lorsqu'on parle de la chute de l'humanité, on cherche trop souvent le ou les coupables. Je voudrais éviter ce piège. Essayons d'oublier nos idées toutes faites pour nous concentrer sur le message du texte qui commence ainsi :

    "Le serpent était le plus rusé de tous les animaux sauvages que le Seigneur avait faits" Gn 3:1

    Après l'homme, les arbres, les animaux et la femme, une nouvelle figure apparaît dans la création, celle du serpent, "le plus rusé de tous les animaux que le Seigneur avait faits". C'est le serpent qui prend l'initiative du dialogue, c'est le serpent qui convainc la femme et l'homme de manger du fruit défendu. Plus tard, lorsque Dieu interrogera l'être humain sur ce qui s'était passé, l'homme dira : "c'est ma femme", et la femme "c'est le serpent". Dans quelque sens qu'on prenne cette histoire, on butte sur le serpent qui est désigné comme l'origine du mal, la cause de tout. Bien sûr, certains n'ont pas manqué de rajouter que si Dieu a fait le serpent, on peut rejeter la faute sur Dieu lui-même.

    Je crois que la figure du serpent est placée là — volontairement dans le texte — pour indiquer que la poursuite d'un responsable, d'un fautif est inutile. C'est une voie sans issue, une fausse route. L'important est ailleurs que dans la cause, l'origine. L'important, c'est le mécanisme qui a déclenché l'irruption du péché dans le monde.

    Mystérieusement, la possibilité du mal était déjà là, rampante et tapie (Gn 4:7) dans le monde, de la même manière que le malheur peut tomber à l'improviste sur n'importe qui, à n'importe quel moment, sans cause, sans faute de la part de quiconque.

    L'important est donc de porter notre regard sur ce qui se passe, sur le mécanisme qui met en route ce qu'on appelle le péché. Ce mécanisme est visible dans le dialogue mené par le serpent. Que dit-il ?

    v1. "Est-il vrai que Dieu vous a dit : “vous ne devez manger aucun fruit du jardin ?”

    Entendez-vous ce que fait le serpent ? Il met systématiquement en doute ce que Dieu a dit.

    v2. La femme répondit au serpent : “Nous pouvons manger les fruits du jardin. v3. Mais quant aux fruits de l'arbre qui est au centre du jardin, Dieu nous a dit : «Vous ne devez pas en manger, pas même y toucher, de peur d'en mourir»”.

    La femme est au clair sur ce que Dieu a dit et elle rectifie correctement le commandement de Dieu.

    v.4 Le serpent répliqua “ Pas du tous, vous ne mourrez pas. Mais Dieu le sait bien : dès que vous en aurez mangé, vous verrez les choses telles qu'elles sont, vous serez comme lui, capables de savoir ce qui est bien ou mal.”

    Alors le serpent utilise une autre ruse. Il suggère habilement que Dieu agit envers l'être humain avec une intention autre que celle qu'il affiche, avec une intention mauvaise.

    L'intention positive, favorable de Dieu à l'égard de l'homme et de la femme que nous avons vue dans le récit de création qui précède, l'attention de Dieu au bonheur de l'être humain, cette bonté de Dieu est transformée par le serpent en une intention perverse de Dieu.

    Dieu n'agit pas pour votre bien, dit le serpent, il ne cherche qu'à protéger son pouvoir (sur la vie ou la connaissance). L'abondance à laquelle vous croyez n'est qu'un leurre, une illusion pour vous cacher tout ce que vous pourriez avoir et devenir !” Le serpent fait croire à l'être humain que Dieu n'a qu'une intention : les priver de la vraie vie. Il instille la méfiance envers Dieu. Et cela marche, hélas ! A ce moment-là de l'histoire de l'humanité comme aujourd'hui. La méfiance envers Dieu s'installe et ils goûtent à l'arbre de la confusion du bien et du mal.

    Ce qu'on appelle le péché, ce n'est pas un acte ou un autre que la morale réprouve, c'est une attitude fondamentale de méfiance envers Dieu et envers les autres. Le péché n'est pas d'avoir mangé du fruit défendu, mais d'avoir mis en doute l'intention bonne de Dieu.

    Vous avez entendu dans la lecture de l'évangile que Jésus a dit : "ce n'est pas ce qui entre dans l'homme qui le rend impur, mais ce qui sort de lui, de son coeur" (Mc 7:15). Se méfier de ce qu'on mange, de ce qu'on reçoit, c'est se méfier des autres. Et Jésus nous invite à faire confiance à ce qu'on reçoit. Mais il nous invite à nous méfier de ce qui sort de nous, c'est-à-dire de toutes les occasions où nous répétons le mal qu'on nous a fait, que nous avons subi.

    Maintenant que le fruit est consommé, que la méfiance s'est installée entre l'être humain et Dieu : que faire, que Dieu peut-il faire ? Il y a deux pistes suivies :

    1) Vous vous souvenez que j'avais interprété l'arbre de la connaissance du bien et du mal comme l'expérience (courante dans le monde) de la confusion du bien et du mal (prédication du 12.7.98). Bien et mal sont inextricablement entremêlés dans le monde depuis cette histoire. Pour pallier à cette confusion, Dieu a donné sa loi, le Décalogue, de manière à ce que les humains puissent distinguer le bien du mal. Mais ce moyen est loin de réconcilier l'homme avec Dieu. La loi peut même faire empirer le problème de la méfiance (cf. Rm 7): celui qui dit la loi n'est-il pas un obstacle à la liberté ? On le voit souvent dans les rapports entre les parents et les enfants. Lorsqu'un parent dit "non", il est facile pour l'enfant de trouver le parent "méchant", utilisant son pouvoir contre lui.

    2) Il fallait donc que Dieu fasse quelque chose d'autre pour mener à la réconciliation, pour restaurer la confiance brisée. Comment peut-on restaurer la confiance ? Le premier pas ne peut pas venir de celui qui se méfie. Le premier pas ne peut qu'aller à la rencontre de celui qui s'est détourné. Cela ne peut être qu'un don gratuit, bienveillant, qui témoigne d'une volonté de réconciliation, un amour offert gratuitement.

    C'est ce que Dieu a fait en envoyant son Fils dans le monde, pour vivre une vie d'être humain (Rm 8:3) et donner sa vie pour ses amis. Voilà l'acte d'amour gratuit, le geste de réconciliation que Dieu nous offre. A nous d'accepter ou de refuser cette offre, à nous de décider de faire confiance ou non, cette confiance qu'on appelle dans notre vocabulaire d'Eglise : la foi.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2021

     

  • La loi protège la part de l'étranger, de la veuve et de l'orphelin

    (21.6.1998) Pour le dimanche des réfugiés

    Deutéronome 24

    La loi protège la part de l'étranger, de la veuve et de l'orphelin

    Deutéronome 24 : 17-22.      Romains 12 : 9-13.     Luc 6 : 6-11.

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    Chères paroissiennes, chers paroissiens,

    Cette semaine j'ai eu le plaisir de passer dans les classes primaires pour parler avec les enfants de leur programme d'histoire biblique. En fait, c'est l'occasion pour les enfants de poser au pasteur toutes les questions qui les préoccupent sur la bible, Dieu, Jésus, ou le métier de pasteur. Ces enfants n'ont pas peur de poser leurs questions et certaines sont de véritables colles !

    J'ai été frappé par le nombre de questions qui tournent autour de la filiation, de la généalogie, des origines. Quand ou comment Dieu est-il né ? Qui est le père d'Abraham ? Qui est le père de Jésus, Dieu ou Joseph ? Ces questions reflètent nos interrogations à tous : d'où venons-nous ? A quoi nous rattachons-nous ? Qu'est-ce qui nous inspire et nous guide ? Quelles sont nos racines ?

    Bien sûr, nous faisons la différence entre nos généalogies biologiques et nos généalogies culturelles et spirituelles. En tant que chrétiens et croyants, nous aimons nous rattacher aux généalogies bibliques, à Abraham, le prototype du croyant en marche — comme j'en ai parlé dimanche dernier.

    Alors, sommes-nous bien des enfants d'Abraham sur le plan de la foi ? Sommes-nous bien des enfants de Moïse sur le plan de notre obéissance pratique, de notre éthique ? Sommes-nous des frères et des soeurs de Jésus qui est venu accomplir la loi et les prophètes ?

    Vous avez entendu quelques prescriptions tirées du livre du Deutéronome. Ces prescriptions sont accompagnées de la raison, du moteur qui motive à les respecter et à les mettre en pratique :

    "Souvenez-vous que vous avez été esclaves en Egypte, et que le Seigneur votre Dieu vous a libérés." (Dt 24:18)

    Il y a là deux éléments fondamentaux. Le premier, c'est que l'obéissance — spécialement à des prescriptions qui concernent la justice et la solidarité — est motivée par la conscience d'avoir été soi-même dans une situation de souffrance, d'injustice, d'oppression et de dénuement. La conscience du mal subi (symboliquement le séjour en Egypte) est essentielle pour s'ouvrir à la souffrance de l'autre, pour que notre coeur et notre esprit puisse compatir et exprimer sa sympathie, sa solidarité.

    Nous avons tous des blessures intérieures, des souffrances affichées ou secrètes. Nous avons tous eu notre temps d'esclavage en Egypte ou notre main droite paralysée. De cette souffrance, si possible guérie, nous pouvons puiser des forces et des trésors de compassion.

    Le deuxième élément fondamental est la libération. Dieu a libéré son peuple de l'esclavage. Et Dieu donne sa loi comme moyen de ne pas retourner en esclavage, comme moyen de maintenir cet espace de liberté instauré par Dieu. La loi n'est pas un carcan, mais la condition du maintien de la liberté de tous. L'ensemble des lois écrites doit bien garder cet objectif en vue, sous peine de tomber dans le légalisme, c'est-à-dire un système où la loi opprime au lieu de libérer et protéger.

    C'est bien ce qui se passe lorsque Jésus est confronté aux Pharisiens, qui l'épient pour voir s'il transgressera le grand commandement du sabbat. Jésus se permet d'interroger la loi écrite au nom de sa visée libératrice et solidaire :

    "Que permet notre loi ? de faire du bien le jour du sabbat ou de faire du mal ? de sauver la vie d'un homme ou de la détruire ?" (Luc 6:9).

    Pour apprécier des prescriptions qui se contredisent, Jésus commence par replacer l'homme au centre. Physiquement, devant ses adversaires il replace au centre l'homme souffrant. Ensuite Jésus interroge la visée fondamentale de la loi, la volonté première de Dieu : enfermer l'homme dans son mal ou le libérer de l'oppression du mal subi ?

    Le commandement de Dieu que Jésus met en pratique par sa guérison crée un espace de vie au sein du chaos que le mal répand, crée un espace de vie pour les plus faibles, les plus démunis. Jésus guérit l'homme, parce que la loi n'a pas à détruire sa vie, mais que son rôle est de favoriser la vie, son rôle est d'assurer un espace de vie.

    Cette attitude n'est pas sans provoquer des réactions, le texte nous dit même que cela remplit de fureur une partie des spectateurs qui, dès lors, vont chercher le moyen d'éliminer Jésus. La fonction de la loi, protectrice de la part du pauvre — ne pas revenir chercher les épis oubliés dans le champ — est détestée par eux qui voudraient avoir les mains libres pour maximaliser la rentabilité de leur travail au détriment des plus faibles et des plus démunis. Les prises de positions de Jésus contre les lois injustes ou inhumaines provoquent la colère, comme aujourd'hui lorsque les Eglises relayent fidèlement les paroles de Jésus à propos de situations présentes.

    Selon notre réaction, se repose la question de notre filiation. A qui nous rattachons-nous, pratiquement, dans nos comportements, dans nos choix politiques et économiques ? En ce dimanche dédié aux hommes et aux femmes qui ont dû fuir leur pays pour se réfugier chez nous ou ailleurs, serons-nous sensible à ces paroles du Deutéronome ?

    "Lorsque vous moissonnerez, si vous avez oublié une gerbe dans le champ, vous ne retournerez pas la prendre; vous la laisserez pour les étrangers, les orphelins et les veuves. Alors le Seigneur votre Dieu vous bénira dans tout ce que vous entreprendrez." (Dt 24:19).

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2021

     

  • Cheminer avec Abraham

    (14.6.1998) Pour l'Abbaye des Laboureurs de Bussigny

    Genèse 12

    Cheminer avec Abraham

    Genèse 12 : 1-7.       Luc 24:13-27.

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    Chers frères et soeurs en Christ,

    Ce matin, nous allons faire route, cheminer avec Abraham. Ce matin, vous vous êtes mis en route, en cortège pour venir ici et vous reformerez un cortège plus tard pour aller à la fête et j'espère que ce personnage d'Abraham vous accompagnera sur votre route.

    Abraham, c'est l'ancêtre par excellence, ancêtre des croyants, ancêtre des trois religions monothéistes. Par son fils Isaac, il est reconnu comme ancêtre par le peuple d'Israël et par les chrétiens. Par son fils Ismaël, il est reconnu comme ancêtre par les musulmans.

    Ancêtre de trois religions, mais qui connaît ses actes religieux ? Il n'était ni moine, ni prophète. Abraham, c'est l'homme qui voyage, qui part de Charan en Chaldée (dans le sud de l'Irak actuel), qui va en Palestine, puis en Egypte, remonte au Liban, retourne en Egypte, etc... Abraham, c'est l'homme toujours en route, toujours en chemin. Pourtant les carnets de route d'Abraham sont moins passionnants que ceux d'Ella Maillard ou Nicolas Bouvier !

    Ce ne sont pas les voyages d'Abraham qui nous intéressent, mais le voyage initiatique que ces déplacements représentent. Il faut lire les pérégrinations d'Abraham comme représentatifs d'un parcours spirituel, un voyage à l'intérieur de soi-même, un voyage de l'âme sur les sentiers de l'existence.

    Nous avons entendu tout à l'heure dans la Bible, le départ d'Abraham :

    "Va, pars, quitte ton pays, ton clan, la maison de ton père, pour aller dans le pays que je te montrerai." (Gn 12:1).

    Abraham entend un appel au départ, assorti d'une double promesse : (1) recevoir un pays, (2) recevoir une large bénédiction pour toute sa vie, une bénédiction qui s'étend aux générations futures. L'appel d'Abraham à partir n'est pas une incitation à l'abandon, à la fuite en avant. C'est une invitation à chercher son propre projet, au milieu de tous ceux qui se présentent à nous. Il s'agit de cherche le fil de sa propre existence, chercher sa propre vocation.

    Vous avez certainement remarqué, il y a tout autour de nous des gens qui ont des idées sur ce qu'on devrait faire, sur ce qu'on devrait être, sur la meilleure façon de réagir, sur ce qu'on devrait acheter, etc. Nos parents avaient des projets pour nous. Les publicitaires ont des projets pour nous. Les partis politiques ont des projets pour nous ! Qui sommes-nous ? Qui suis-je ? Vais-je suivre l'un ou l'autre de ces projets ? Ou bien vais-je faire moi-même mon chemin ? Est-ce que nous nous laissons balader ou est-ce que nous dirigeons notre vie en fonction de notre vocation profonde ?

    Dieu nous appelle à quitter les cadres tout faits, les vies toutes programmées, pour répondre à l'appel du large, à l'appel de nos talents, de notre vocation. Certes, ce n'est pas facile, c'est désécurisant de quitter ainsi les chemins battus, mais n'est-ce pas le prix de la liberté, le prix de la vraie vie, de la vie qui vaut vraiment la peine d'être vécue ?

    On n'avance pas assis dans son fauteuil ! On avance en se levant, en se donnant un but, une route.

    Cette marche, ce cheminement porte une promesse, la promesse de trouver de vrais moments, une vraie vie. Bien sûr, on peut aussi marcher comme les disciples dont nous avons entendu le récit, qui s'éloignent de Jérusalem, avec le désespoir d'avoir vu mourir Jésus, et ils s'en vont, sans joie, sans espoir, inconscient de la présence de Jésus les accompagnant sur leur chemin.

    A nous de choisir notre route, notre façon de marcher, en qui nous plaçons notre confiance, notre foi. Abraham est devenu le prototype de l'homme de foi parce qu'il a regardé en avant, il a osé partir, affronter l'inconnu pour aller à la découverte de lui-même. Comme le laboureur, il a planté sa charrue et il n'a cessé de regarder devant lui pour voir où il allait faire son sillon. On ne fait pas de sillon droit, en regardant en arrière.

    Quand vous reprendrez le cortège, quand vous reprendrez votre voiture ou votre vélo pour aller au travail ou en commission, demandez-vous : où vais-je ? Est-ce que je vais à reculons, en regardant en arrière ? Ou est-ce que je vais en avant, là où mon coeur, ma vocation m'appelle ? Vais-je où se trouve la promesse de la vraie vie ?

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2021

  • Le Christ en croix est le repère que Dieu a élevé pour être vu de tous

    pour le dimanche 7 juin

    Nombres 21

    Le Christ en croix est le repère que Dieu a élevé pour être vu de tous

    Nombres 21 : 4-9.      Ephésiens 5 : 1-2.       Jean 3 : 7-15

    télécharger le texte : P-2020-06-07.pdf

    Chers frères et soeurs en Christ,

    Dimanche dernier, dimanche de Pentecôte, nous avons vu comment — par le don de l'Esprit saint — Dieu a manifesté sa volonté de faire de nous des fils, ou des filles, et non des esclaves dans notre relation avec lui. Ce rang de fils, auquel Dieu nous élève, nous place comme héritiers et cogestionnaires du monde avec Dieu. Ce rang de fils, ou de fille, nous dit également à quelle communion, avec Lui, Dieu nous invite. En nous faisant fils, il reconnaît notre liberté, notre autonomie à diriger notre vie, à choisir notre chemin de vie.

    J'avais utilisé l'image du voilier, à ce propos, parce que le voilier peut prendre toutes sortes de routes sur l'eau pour parvenir à la destination qu'il s'est fixée, selon les vents qui soufflent. Dieu ne nous fixe pas la route à prendre, mais il nous invite à choisir une destination : aller à Lui pour trouver la vraie vie.

    Pour aller vers cette destination, Dieu a placé un repère — comme un phare qui guide le voilier dans la nuit — c'est le Christ qui a été élevé sur la croix.

    Presque tous les jours, nous entendons dans les médias que notre société est déboussolée, qu'elle est sans repères, que nos jeunes n'ont plus de repères et partent à la dérive. Oui, c'est vrai — mais en partie seulement. Si nos jeunes manquent de repères, c'est que notre génération n'ose plus leur dire où on en trouve. Ou pire, c'est que notre génération a perdu ses repères, mais n'ose pas le dire et reporte la faute sur ses enfants.

    Or les repères sont toujours-là, mais on ne les trouve plus attrayants parce qu'apprendre à les connaître, les assimiler, les intégrer cela demande un effort sur soi-même, cela demande des changements d'attitudes, des transformations et — mot tabou — des renoncements. Suivre un repère, se tenir à une ligne de conduite, ce n'est pas facile, cela demande des efforts.

    C'est exactement ce qui se passe avec les Israélites qui se trouvent avec Moïse dans le désert. Ils posent la question : "Pourquoi nous avoir fait sortir d'Egypte ?" Etait-ce pour nous faire mourir dans le désert ?" (Nbr 21:5).

    La voie de la liberté n'est pas toujours plus facile que de rester dans le confort de l'esclavage où tout est décidé, tracé pour vous. Il y a des moments où le malheur ne semble pas plus effrayant que le changement.

    Max Frisch avait cette phrase superbe et effrayante :

    "Quand on a encore plus peur du changement que du malheur,
    comment éviter le malheur?"

    C'est la situation des Israélites au désert, c'est la situation de Nicodème face à Jésus. Il y a souvent des situations comme cela dans nos vies, où le changement nous fait plus peur que le malheur.

    Dans cette situation, Dieu dit à Moïse de faire un serpent en bronze et de le fixer en haut d'une perche, bien visible, avec cette promesse :

    "Quiconque aura été mordu et le regardera aura la vie sauve !" (Nbr 21:8)

    Dieu ne propose pas un antidote, un vaccin ou un sérum au venin du serpent, il commande à Moïse de placer bien en vue la cause du malheur et de le regarder pour être sauvé. Est-ce à dire qu'il faut regarder le malheur bien en face pour en sortir ? Pourquoi pas ? C'est peut-être en regardant lucidement en face le mal, la souffrance, l'échec, que nous pouvons recevoir le vrai désir et l'énergie de lui préférer le changement.

    Ce qui est plus étonnant encore, c'est que l'évangéliste Jean reprend cette image du serpent sur la perche et y substitue Jésus élevé sur la croix ! Jésus, le Christ en croix, est le repère que Dieu a élevé pour être vu de tous, pour que nous puissions nous diriger d'après lui vers notre destination qui est une vie pleine, une vie en abondance, une vie riche en relations, ce que l'Evangile appelle la vie éternelle.

    Jésus sur la croix est celui qui porte tous nos malheurs, tous nos échecs et celui qui nous indique un chemin vers le bonheur. Lui qui a vécu le plus grand changement imaginable : mourir et revenir à la vie, lui nous invite à le regarder lorsque nous hésitons entre le malheur et le changement.

    Nous sommes invités à regarder le Christ, sa vie, son enseignement, sa mort et sa résurrection, pour naître de nouveau, pour naître par l'Esprit.

     

    Dans notre lassitude,

    regarder au Christ

    pour voir renaître notre énergie.

     

    Dans nos échecs,

    regarder au Christ

    pour retrouver l'espérance.

     

    Dans nos colères, notre énervement,

    regarder au Christ

    pour refaire provision de patience.

     

    Dans nos envies de vengeances,

    regarder au Christ

    pour recevoir le pardon et pardonner à notre tour.

     

    Lorsque l'ombre nous envahit,

    regarder au Christ

    pour voir resurgir la lumière.

     

    Lorsque le malheur semble gagner,

    regarder au Christ

    pour recevoir la vraie vie.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2020

  • Saynète : Le roi Salomon

    8.3.2020

    1 Rois 3

    Saynète : Le roi Salomon

    1 Rois 3 : 4-28       1 Corinthiens 3 : 16-17

    télécharger les textes : Saynète 2020-03-08.pdf        P-2020-03-08.pdf

     

    Saynète des enfants :

    1. Salomon enfant joue avec son épée sur la musique « je voudrais déjà être roi »

    Narratrice : Nous allons vous raconter l’histoire de Salomon, fils du roi David.

    Salomon enfant: Je suis Salomon, le fils du roi ; plus tard je serai le roi du monde.

     

    2. David est sur son trône. A ses côtés les gardes, Salomon jeune et Nathan le prophète.

    Narratrice : Plusieurs années ont passé. Salomon a bien grandi et va devenir roi à son tour. Venez avec nous assister à son couronnement. Le prophète Nathan va verser de l’huile sacrée sur le nouveau roi.

    David : Mon fils bien-aimé, tu as acquis de l’expérience et de la sagesse ; il est temps maintenant d'être désigné officiellement comme le prochain roi. Le prophète Nathan va te bénir.

    Salomon s’approche de Nathan pour oindre le jeune roi Salomon.

    La foule : Vive le roi Salomon ! Vive le roi Salomon ! Vive le roi Salomon !

    La foule acclame le nouveau roi avec de la musique.

     

    3. David est couché sur un lit et Salomon debout à ses côtés.

    Narratrice : Le temps passe, David est très vieux et il va bientôt quitter ce monde. Il parle avec Salomon et lui transmet ses dernières volontés…

    David : Mon fils, moi je m’en vais où va tout ce qui est terrestre. Sois fort et sois un homme ! Observe l’ordre de Dieu en marchant dans ses voies et en gardant ses commandements écrits dans la Loi de Moïse.

    Salomon : Mais… je ne suis pas encore assez grand, je n’ai pas assez d’expérience, je ne vais pas savoir faire. J’ai besoin de toi et de tes conseils.

    David : Je te fais confiance, tu vas gagner en expérience. Mais surtout confies-toi en Dieu; demande-lui toujours ce dont tu as besoin. Il te guidera. Fais-lui confiance.

    Narratrice : David meurt et il est enterré avec ses pères, ses ancêtres. Salomon prend sa succession.

     

    4. Salomon est couché dans son lit. Il dort.

    Narratrice : Salomon est devenu roi. Il s’est marié. Il s’occupe maintenant des affaires du pays comme il peut. Un soir qu’il dort, il fait un rêve.

    Dieu : Salomon, Salomon, écoute : Demande-moi ce que tu veux ; je te le donnerai.

    Salomon : ô Dieu, tu as été bon avec mon père David car il était un roi juste et bon. Moi je suis un roi débutant, je suis tout jeune et je ne sais pas gouverner. Donne-moi donc un esprit ouvert et un cœur attentif à mon peuple.

    Dieu : Tu ne me demandes pas la richesse, tu ne me demandes pas de vivre longtemps, tu ne me demandes pas la mort de tes ennemis, mais tu me demandes l’intelligence et la sagesse pour bien gouverner. Alors, je vais te donner ce que tu demandes et je te donnerai en plus la richesse, une longue vie et la paix dans ton royaume.

     

    5. Salomon est assis sur son trône. Il a un garde de chaque côté.

    Narratrice : David avait construit le palais royal du temps de son vivant mais à cause des guerres il n’a pas pu construire le temple de Dieu à Jérusalem. Maintenant qu’il n’y a plus de guerre, Salomon va pouvoir accomplir cette mission.

    Salomon : Qu'on fasse venir mes architectes ! Je vais faire construire le temple de Jérusalem.

    Les architectes arrivent avec leurs aides qui portent le plan. Ils déroulent un très grand plan.

    Architecte 1 : Voici notre projet majesté. Comme vous nous l'avez demandé - Majesté - nous avons prévu un Temple magnifique. Le Temple sera constitué de trois espaces. D'abord une grande cour tout public. Elle pourra accueillir le peuple et les visiteurs de tous les pays. Tout le monde y aura accès.

    Architecte 2 : Ensuite, il y aura le bâtiment du Temple lui-même. Il sera allongé, de 30 mètres de long sur 10 mètres de large et de 15 mètres de hauteur. En pierre à l'extérieur et tout tapissé de bois précieux à l'intérieur. Le Temple sera réservé au peuple d'Israël, à ceux qui vénèrent notre Seigneur Dieu. C'est là qu'aura lieu le culte.

    Architecte 1 : Enfin le troisième espace sera une pièce entièrement fermée, plus petite, qui contiendra l'arche de l'alliance avec les tables de la Loi. Elle sera toute tapissée d'or fin. Cet endroit est réservé à Dieu seul. Personne ne peut y entrer, sauf le grand-prêtre une seule fois par année pour obtenir le Grand Pardon pour tout le peuple.

    Architecte 2 : Nous vous proposons - Majesté - de voir avec le roi du Liban pour obtenir le bois de cèdre et les objets en bronze pour le culte. Les plans sont prêts. Nous attendons les ordres pour commencer à bâtir ce Temple magnifique qui honorera grandement le Dieu d'Israël.

    Salomon adulte: Vous avez bien travaillé, je suis content d'accomplir la promesse de mon père David et de faire construire un Temple à Jérusalem. Que les travaux commencent !

     

    6. Salomon, les gardes et les experts.

    Salomon : Ce sera vraiment un beau temple, un temple magnifique, un temple digne de mon règne...

    Deux femmes arrivent en se disputant et en tirant un bébé chacune vers soi.

    Femme 1 : C’est mon enfant !!

    Femme 2 : Lâche-le ; il est à moi.

    Femme 1 : Menteuse ! Je vais me plaindre au roi.

    Salomon : Silence !! Que se passe-t-il ?

    Femme 1 : Nous allons tout vous expliquer. Nous habitons dans la même maison sans personne d’autre avec nous.

    Femme 2 : Nous avons accouché à quelques jours près. Pendant la nuit nous avions chacune notre bébé à côté de nous. Son bébé est mort. Pendant que je dormais, elle a échangé nos bébés.

    Femme 1 : Non, ce n'est pas vrai, tu mens !!

    Femme 2 : Quand je me suis réveillée, j’ai vu que ce n’était pas mon bébé.

    Femme 1 : C’est le contraire. C’est mon enfant qui est vivant.

    Femme 2 : Non, c’est le mien qui est vivant.

    Salomon : STOP !! Je vais juger votre affaire mais je vais d’abord consulter mes experts. Quelle solution est-ce que vous proposez ?

    Expert 1 : Il faut attendre que l’enfant soit assez grand pour voir à quelle mère il ressemble.

    Expert 2 : Je propose d’aller voir dans la maison s’il y a des traces qui nous permettent de voir dans quel lit l’enfant est mort.

    Expert 3 : Je propose que les deux mères gardent l’enfant à tour de rôle.

    Salomon : Hum hum, hum…. Ça va prendre beaucoup de temps tout ça. Gardes ! amenez-moi mon épée !

    Salomon : Je vais couper l’enfant en deux, chacune en aura une moitié.

    Femme 2 : NON !!!!! Laissez-le vivre ! Donnez-lui l’enfant vivant.

    Femme 1 : Il ne sera ni à moi, ni à toi, coupez-le en deux !

    Salomon : Donnez l’enfant vivant à cette femme. C’est celle qui voulait que l’enfant vive qui est la vraie mère.

    Applaudissements de la foule - tous les enfants et les catéchumènes - Chant d’allégresse.

    © Paroisse St-Jean (EERV) - Lausanne, 2020

    (Le droit de publication commerciale est réservé, le droit de jouer la saynète est libre, merci de citer la source.)

     

    Message :

    Chers frères et soeurs en Christ,

    Salomon est le roi qui a construit le premier Temple de Jérusalem, nous dit la Bible. Ce Temple est divisé — comme le sera plus tard le Temple reconstruit par Hérode, celui qu'a fréquenté Jésus — en trois espaces.

    Ces trois espaces sont imbriqués les uns dans les autres, comme des boîtes ou des poupées russes. Le plus grand espace est une grande cour, à ciel ouvert, qui accueille tout le monde. C'est l'espace public, pour les croyants comme pour les visiteurs. A l'intérieur de cette cour se trouve le bâtiment du Temple. Seuls les prêtres entrent dans ce bâtiment, dans cet espace. C'est un espace réservé. A l'intérieur de ce bâtiment se trouve une chambre plus petite, qui est le lieu saint, même le saint des saints, un espace où étaient placées l'arche de l'alliance et les tables de la Loi. C'est le lieu sacré de la présence divine. Personne n'a le droit d'y entrer, sauf un prêtre, qui y entre une fois par année pour le Grand Pardon. Voilà pour l'architecture et l'organisation du Temple de Salomon.

    Mais voilà que l'apôtre Paul nous dit que nous sommes — nous-mêmes — le Temple de Dieu et que l'Esprit saint habite en nous. Paul nous invite à faire une analogie entre le Temple et nous, nos personnes, nos corps. C'est ce que les enfants ont représenté sur les deux panneaux que vous pouvez voir derrière moi. Le coeur y représente l'espace sacré.

    Notre coprs est notre interface avec le monde, avec notre environnement. C'est par notre corps, nos sens, que nous entrons en relation avec les autres. Notre relation au monde se joue aussi en trois espaces : un espace public, un espace personnel et un espace privé, sacré. Notre espace public commence à peu près à une distance de coude autour de nous. Nous ne sommes pas génés quand un inconnu se place à cette distance. Par contre cela nous dérange s'il se colle à nous ou s'il vient s'asseoir sur nos genoux. Il serait clairement entré dans notre espace personnel. Notre espace personnel est comme une bulle proche de notre corps. C'est un espace réservé, personne n'a le droit d'y entrer sans notre accord, notre consentement.

    Et puis nous avons un espace tout à fait privé, intime, celui de nos pensées secrètes. C'est là que se trouve notre être profond, ce qui fait que nous sommes uniques. Personne ne peut y entrer sauf nous-mêmes. Nous y habitons — et mystérieusement, c'est aussi là que Dieu habite en nous. C'est un espace que Dieu protège en nous — c'est pourquoi l'apôtre Paul dit que si quelqu'un voulait détruire cet espace en nous, Dieu s'en prendrait à lui pour nous défendre. Nous sommes le Temple de Dieu, Dieu habite en nous parce qu'il trouve que nous avons de la valeur. Dieu trouve que c'est le plus beau lieu où habiter. Nous valons tous infiniment, nous sommes précieux aux yeux de Dieu.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2020

  • La croix est le paratonnerre qui attire sur elle la violence du monde.

    Genèse 4

    23.2.2020

    La croix est le paratonnerre qui attire sur elle la violence du monde.

    Genèse 4 : 1-11.      Matthieu 5 : 2-24

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    Chers frères et soeurs en Christ,

    Comme vous le savez, j'aborde la question de la violence dans le programme d'études bibliques de cette année, sous le titre : “La violence dans la Bible : un problème ?” La violence est présente dans la Bible, dans nombres de récits, comme elle l'est dans notre monde. La Bible n'est pas hors du monde, elle reflète la réalité quotidienne de la vie humaine.

    Mais la Bible a aussi un regard sur la violence. Elle ne se contente pas de mettre en scène des hommes violents, des violences étatiques ou même de la violence divine — dans une Histoire (l'Exil) lue comme punition de Dieu. Dans ses récits de violence, l'écrivain biblique prend une position, pose un regard particulier sur les actes de violence décrit. Et c'est cela qu'il est intéressant d'analyser. De quel côté se situe le narrateur biblique ?

    Les violences guerrières ou l'exploitation économique des multi-nationales nous paraissent vraiment hors de notre portée. Aussi, je souhaite aujourd'hui que nous nous concentrions sur les violences qui nous touchent ou dont nous sommes ou nous pourrions être les acteurs, ici, dans nos environnements, sur les violences qui nous concernent, qu'elles soient subies ou commises, à la maison, sur la route, à l'école ou au travail. Pour cela, il est important de comprendre les mécanismes de la violence.

    Vous avez entendu deux textes bibliques qui parlent de la violence, l'un dans l'Ancien Testament, l'histoire de Caïn et Abel et l'autre dans le Nouveau Testament, où Jésus met en garde sur les commencements, les racines de la violence.

    Caïn et Abel, c'est l'histoire d'un meurtre, d'une violence ultime, qui est décortiquée. Le texte nous montre les étapes qui conduisent à la violence. Au départ, deux hommes différents, mais frères. Différents parce que l'un, Caïn, est cultivateur, l'autre, Abel est berger, éleveur. Chacun a son domaine d'activité, ce qui réduit la rivalité possible. Ils peuvent cohabiter et prospérer l'un à côté de l'autre, ensemble, sans se marcher sur les pieds, tout va bien.

    Les choses se gâtent lorsqu'ils décident de faire la même chose et de comparer les résultats. Tous deux, comme en miroir, font une offrande. L'une est acceptée, l'autre pas. Pourquoi cela se passe-t-il comme cela ? Pourquoi Dieu prend-il, nous dit le texte, cette décision ? Le texte ne nous le dit pas. L'offrande étant dépendante de la prospérité, tout au plus peut-on penser que Caïn a subi un revers et Abel a-t-il eu une bonne année.

    On ne sait rien des faits. Par contre on nous parle précisément de ce que Caïn ressent : "Caïn éprouva un profond dépit (du ressentiment), il faisait triste mine !" (Gn 4:5). Caïn vit une émotion très forte, il ne se sent pas reconnu pour ce qu'il a fait, il se sent probablement rejeté, il se sent dévalorisé par la réussite de son frère, il est fâché, il devient jaloux. Assurément Caïn a subi un tort, une violence. Cette violence ressentie, il va la diriger vers son frère, ce qui aboutira au meurtre.

    Entre la colère ressentie... et le meurtre, il y a cependant un espace dans lequel se glisse un petit dialogue, une phrase qui montre que le meurtre n'est pas inévitable, inéluctable, nécessaire : "Si tu réagis comme il faut, tu reprendras le dessus; sinon le péché est comme un monstre tapi à ta porte. Il désire te dominer, mais c'est à toi d'en être le maître." (Gn 4:7). Le mot "péché" peut être remplacé ici par "violence". "La violence est comme un monstre tapi à ta porte". La violence que tu as subie, tu as le choix de la laisser dominer sur toi ou de lui résister ! La violence commise n'est jamais une fatalité, mais toujours le résultat d'un choix intérieur.

    L'origine de la violence est mystérieuse, personne ne veut dire qu'il en est — lui — le commencement. On a toujours l'impression d'être d'abord victime et que cela justifie l'acte violent qu'on va commettre en réaction.

    Caïn se sent victime du rejet de son offrande et il légitime par là son acte meurtrier. Mais le narrateur est assez habile pour nous dire qu'il tient pour Abel, contre Caïn. Dieu parle à Caïn pour retenir sa colère et son geste fatal, pas pour le justifier.

    C'est là qu'on voit que la violence se manifeste comme une spirale. La violence surgit, comme un malheur qui arrive et qu'on subit. Mais il nous appartient de savoir si on veut être un élément dans cette spirale pour transmettre cette violence plus loin. Nous pouvons rarement éviter d'être touchés par la violence, mais nous pouvons éviter de la transmettre.

    La violence, dans son cycle, va en augmentant. On connaît le mécanisme dans les cours de récréation. L'un dit un mot un peu haut, l'autre profère une injure, il s'en suit une tape, puis un coup et c'est la bagarre déchaînée.

    C'est pourquoi Jésus peut dire que celui qui injurie son frère est aussi coupable que le meurtrier. L'un et l'autre sont acteurs dans le même processus de violence qui n'a pas de fin. Pas de fin... sauf ? Sauf si quelqu'un démasque le procédé et joue le rôle du paratonnerre.

    Je crois que c'est ce que Jésus a fait en mourant sur la croix. La croix est le paratonnerre qui attire sur elle la violence du monde. Il n'y avait aucune bonne raison que Jésus soit mis à mort, sauf qu'il a pris sur lui la violence du monde pour nous en délivrer, pour nous apprendre comment nous sortir du cycle infernal de la violence. En termes d'Eglise, cela se dit "Sur la croix, Jésus a pris sur lui tous nos péchés, pour que nous vivions".

    Jésus, durant toute sa vie, a rompu le cycle de la violence, il a accepté que la violence termine son chemin en lui. Il a refusé d'être un passeur de violence, un transmetteur de violence. Il a été un tel court-circuit au moyen du pardon. Même sur la croix, lieu ultime de la violence à son égard, Jésus a dit au sujet de ceux qui le condamnaient : “Père, pardonne-leur, car ils ne savant pas ce qu'ils font” (Luc 23:34).

    Nous aussi, dans nos situations de vie particulières, nous pouvons être les disciples de Jésus en décidant — à l'inverse de Caïn — que la violence ne passera pas par nous.

    Ce n'est pas un chemin facile, c'est un vrai défi, mais celui qui veut devenir le héros de sa propre vie n'a-t-il pas des défis à relever et des combats à gagner ? Dire non à la violence, en cessant de la transmettre, c'est marcher à la suite du Christ.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2020

  • Prendre conscience de la finitude du monde (II)

    Genèse 1

    Prendre conscience de la finitude du monde

    Genèse 1 : 24-31     Luc 12 : 13-20

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Il nous a été proposé — depuis quelques années — de réfléchir au thème de la Création pendant le mois de septembre. J'ai déjà abordé ce thème lors de ma précédente prédication développant l'idée que le capitalisme pur et dur d'aujourd'hui avait pris la moitié de l'enseignement du Christianisme, à savoir la liberté, en oubliant l'amour du prochain comme limite et humanisation de cette liberté.

    Aujourd'hui, je vais aborder ce thème de la Création sous l'angle de la finitude. Dans le récit de l'Evangile, Jésus raconte une parabole qui souligne la finitude humaine. L'être humain fait de grands projets, mais tout peut s’écrouler en perdant la vie.

    Jésus pose cet avertissement : « La vraie vie ne dépend pas des biens, fussent-ils très grands. » (Luc 12:15). Il fait donc la différence entre la vie et la vraie vie. Il nous alerte sur cette différence. Il y a la routine, le mouvement du monde qui nous dit de consommer ou d'accumuler des biens, et il y a la vie qui a du sens et qui se vit dans les relations.

    Cela est bien résumé dans cet aphorisme : « Nous avons tous deux vies, la seconde commence lorsque nous réalisons que nous n'en avons qu'une ! » C'est notre finitude, la perspective de mourir un jour, qui nous secoue pour chercher la vraie vie.

    Aujourd'hui il est urgent que notre société réalise que notre planète est limitée. Nous avons la difficile tâche de prendre conscience de la finitude du monde, de notre terre. Ce n'est pas facile, surtout dans notre tradition judéo-chrétienne.

    Le récit de Genèse 1, le récit de la création exposé dans un poème — se déployant sur sept jours — nous a stimulé à la croissance et à la domination. Dans les jours 5 et 6 — où sont créés tous les êtres vivants — il y a des injonctions de multiplication (Gn 1 :22 et 28). Après la création de l'être humain, on lit « Croissez et multipliez, remplissez la terre et dominez-la. Soumettez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et toute bête qui remue sur la terre. » (v28). Croissance, multiplication, domination. On a là tous les objectifs de nos sociétés occidentales, en terme d'influence, de territoire, de marché, d'économie.

    Mais le récit de Genèse 1 doit être compris dans son contexte. Avant Jésus-Christ, le rapport au monde est pensé dans d'autres termes qu'aujourd'hui. Un groupe humain se considère comme un îlot au milieu d'un monde sauvage et menaçant. L'être humain est à la merci de la nature, il y est minuscule. L'îlot de sécurité est son village au milieu d'un environnement sauvage. Personne ne pouvait penser à l'époque de la rédaction de Genèse 1 que l'être humain puisse épuiser la nature.

    Aujourd'hui, nous avons une vision inversée, nous ne sommes pas dans des petites cités entourées d'une grande nature. La nature est confinée dans des parcs naturels qui sont menacés par la civilisation agricole et urbaine. Nous sommes arrivés à la domination du monde, au point que nous menaçons sérieusement notre planète.

    Un élément chiffré pour se rendre compte de ce retournement. Si nous mesurons le poids de l'ensemble des mammifères qui vivent aujourd'hui sur notre terre, nous arrivons aux chiffres suivants : 60% de la masse des mammifères, c'est le bétail destiné à notre alimentation. Ensuite, 36% c'est le poids des humains et il reste 4% pour le poids de tous les mammifères sauvages.

    Cela nous dit deux choses :

    1. La part sauvage est minuscule.

    2. Avec 60% de bétail, nous pouvons voir que nous pourrions nourrir tous ceux qui ont faim aujourd'hui et une population humaine encore plus grande qu'aujourd'hui en réduisant ce cheptel et les cultures intensives qui servent à l'alimenter.

     

    Dans ce récit de Genèse 1, nous avons donc privilégié le verset qui dit « Croissez, multipliez, dominez » (v28), mais nous avons complètement occulté, oublié le verset suivant (v29) qui dit : « Je vous donnerai pour nourriture les plantes et les arbres qui portent du fruit. » Et au verset suivant, même régime végétarien pour tous les animaux !

    Dans la création première, il n'y a pas de place pour la prédation. Qui y a été attentif ? Qui a retenu cet aspect ? Cette création se veut non-violente. On ne fait pas couler le sang, même pour se nourrir, même pour survivre. C'est seulement après le Déluge qu'il sera autorisé de tuer des animaux, mais avec interdiction de manger le sang qui est assimilé à la vie.

    Pour le peuple d'Israël, le livre du Lévitique détaillera les animaux purs — donc consommables. Et on se rend compte que seuls les animaux qui se nourrissent exclusivement de fourrage sont autorisés. C'est pourquoi le porc qui est omnivore est interdit.

    Il y a dans la Bible le souci de ne pas se livrer à la prédation. Genèse 1 n'a en tête que la prédation animale, mais les injonctions à se soucier de son prochain, du pauvre, de l'étranger, etc. nous montrent qu'on peut étendre cette réprobation de la prédation au monde économique, à l'appropriation des terres ou des matières premières.

    Une seconde particularité du texte de ces mêmes versets est l'insistance sur les plantes et les arbres (littéralement:) « ensemençants leurs semences », c'est-à-dire produisant et portant leurs graines et leurs fruits. J'y vois l'accentuation de l'idée de durabilité.

    Comment ne pas être émerveillé de cette nature qui ne cesse de pousser et de semer à nouveau ses graines pour que le cycle de la vie reprenne à chaque printemps. Toujours à nouveau on peut cueillir des nouveaux fruits et semer de nouveaux champs.

    Si l’on observe bien, la nature a inventé le mouvement perpétuel dans le cycle des saisons et le cycle de la vie, des générations.

    C'est bien éloigné des productions de semences OGM qui produisent des plantes stériles obligeant les paysans à racheter des semences années après années.

    Ainsi le récit de Genèse 1 comprend — en même temps que la responsabilité de la domination de la terre — l'interdiction de la prédation et le souci de la durabilité, pour le maintien de la vie sur notre planète.

    Dieu conclut son oeuvre de création en répétant pour la septième fois que cette oeuvre est bonne.

    Saurons-nous en respecter la finitude plutôt que de la détruire ?

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

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  • Voir Dieu après-coup.

     

    Exode 33

    26.5.2019

    Voir Dieu après-coup.

    Exode 33 : 18-23          Jean 14 : 8-11

     

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Moïse, et Philippe le disciple, font la même demande, ils veulent voir Dieu ! C'est notre aspiration humaine, une aspiration qui traverse le temps et l'espace, qui agite tout humain. Voir Dieu. Enfin savoir, enfin avoir une certitude. Plus encore, pouvoir maîtriser, contrôler notre vie, notre chemin, notre destin.

    Mais la Bible nous dit qu'il est impossible, incompatible de voir Dieu et de vivre. La Bible pose cela comme un principe, un axiome, sans explication, comme une évidence. Cela souligne la différence, la distance entre Dieu et l'humain, une distance de fait, comme l'eau et le feu, comme la matière et l'anti-matière, ou encore comme l'obscurité et la lumière. L'obscurité ne peut pas se maintenir dans la lumière, c'est incompatible, de fait. Voilà pour la distance.

    Pourtant, Dieu n'a de cesse de vouloir s'approcher de l'humain. Dieu n'a de cesse de nous adresser la parole. Dieu n'a de cesse d'attirer notre attention ! Dieu n'a de cesse de vouloir rompre cette distance, nouer un contact, créer une relation.

    Mais cette relation ne peut pas être directe, sans intermédiaire, sans médiation. C'est ce que disent, parallèlement, le récit de Moïse et l'entretien entre Jésus et Philippe.

    Dans l'Ancien Testament, la relation directe est symbolisée par la vue, le regard, la vision. La relation indirecte est symbolisée par l'ouïe. Dieu parle aux prophètes, aux rois, à Moïse et ces derniers retransmettent ces paroles au peuple.

    Un interdit sur la vue de Dieu est placé dans le Décalogue : "Tu ne te feras pas d'image de Dieu." Faire une image, c'est enfermer Dieu dans notre vision de lui, c'est en prendre possession, prétendre à le contrôler, à le maîtriser. C'est outrepasser la juste relation à Dieu.

    Comment conjuguer l'impossibilité de voir Dieu et son désir de se révéler, de se faire connaître ? Comment conjuguer l'impossibilité de voir Dieu avec notre soif de le connaître, de le découvrir ? Le récit de la demande de Moïse à voir Dieu nous en donne quelques pistes.

    Remarquez : Dieu ne repousse pas la demande de Moïse, il y répond même : il va faire passer sa gloire et proclamer son nom. Mais ce processus va être accompagné de mesures de protection et d'explications sur ce que Dieu va montrer de lui-même. C'est Dieu lui-même qui va, en même temps, exaucer la demande de Moïse et le protéger du danger de sa demande.

    Il y a trois mesures de protection :

    La première, c'est que Moïse se place dans le creux du rocher, protection terrestre, abri naturel. On peut comparer cela aux mesures de protection physiques, matérielles que nous sommes tous invités à utiliser pour nous protéger le mieux possible des risques et des dangers de l'existence. Ne pas prendre inutilement des risques qui mettent notre vie en danger.

    La deuxième protection, c'est que Dieu lui-même va placer la paume de sa main sur Moïse pour le protéger. C'est la protection divine qui recouvre Moïse. C'est la protection que nous pouvons demander à Dieu dans la prière, pour tout ce que nos propres protections ne peuvent pas protéger.

    La troisième protection que Dieu offre, c'est de ne pas montrer sa face, son visage, mais de se laisser entre apercevoir, "de dos" nous dit le texte. Dieu va soulever sa main de dessus Moïse pour que celui-ci puisse apercevoir Dieu de dos, à la fin de son passage au-dessus de Moïse.

     

    C'est une vision furtive qui est offerte à Moïse, c'est une vision d'après-coup. Cela me fait penser à la vision des pèlerins d'Emmaüs, qui reconnaissent Jésus après-coup, dans la fraction du pain, alors que Jésus disparaît de leurs yeux. Je reviendrai sur cette vision "après-coup" et sa signification.

    Dieu dit aussi ce qu'il va montrer à Moïse, et c'est surprenant. Moïse demande à voir la gloire de Dieu. En termes laïcs, la "gloire", en hébreu, c'est la valeur, même la valeur marchande. La "gloire" du Liban, ce sont ses cèdres, le bois de ses cèdres. C'est la ressource du pays, ce qui en fait la valeur.

    Ce que Moïse demande à voir de Dieu, c'est ce qui en fait la valeur, sa ressource, sa qualité première. Et voici la réponse que Dieu donne à Moïse, si vous vous en rappelez : "Je vais passer devant toi en te montrant toutes mes bontés et en proclamant mon vrai nom." (Ex 33:19). Et il ajoute : ce qui me caractérise, c'est que je fais grâce et que je m'émeus de compassion.

    Le visage de Dieu présenté — en paroles — à Moïse, c'est celui de la bonté, de la grâce et de la compassion. Ce sont les qualités que l'Evangéliste Jean attribue à Jésus, celles qu'il a reçues du Père. Dans le jeu de renvoi de Jésus au Père, dans l'Evangile de Jean, il y a ce même évitement de la vue face à face. Quand Philippe demande à Jésus de "voir le Père", celui-ci lui répond : "Celui qui m'a vu a vu le Père" (Jn 14:9).

    Jésus ne peut pas montrer le visage de Dieu au ciel, mais il est lui-même le visage de Dieu sur terre, mais un visage que personne ne voit directement. En tout cas pas les adversaires de Jésus qui cherchent toujours à le mettre à mort. Mais même les disciples — et Philippe en est un exemple — n'arrivent pas à voir vraiment le visage de Dieu. Même avec Jésus parmi eux, ils ne voient Dieu que "de dos."

    Voir Dieu "de dos" signifie que l'on ne peut voir de Dieu que la trace qu'il laisse en passant. Ce n’est qu’après coup que nous nous apercevons que Dieu a passé dans notre vie.

    Notre travail, c'est de chercher sa trace, de voir son dos lorsqu'il a passé dans un moment de notre existence. Ce travail — car c'est un travail, un travail auquel renoncent nombres de nos contemporains — ce travail c'est de relire notre journée, relire notre existence, revenir sur nos faits et gestes et voir chaque fois que nous avons été protégés, accompagnés, guidés, soutenus.

    Nous pouvons, chaque soir, monter sur la montagne, nous blottir au creux du rocher et tenter d'apercevoir, furtivement, après-coup, quelle trace Dieu a laissé dans notre journée.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Après nous le Déluge ?

    Genèse 6

    5.5.2019

    Après nous le Déluge ?

    Genèse 6 : 9-22      Deutéronome 30 : 15-18

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    Chers frères et soeurs en Christ,

    Le récit du Déluge est choquant ! Nous dire que l’humanité est pourrie (fr c.), que le monde est dévoyé et qu’en conséquence, Dieu veut éliminer l’être humain de la surface de la terre et qu’il le fait ! Oui c’est choquant. Mais n’est-ce pas aussi ce que nous voyons aujourd’hui autour de nous dans le monde. Il y a la violence humaine directe, à travers les guerres, le terrorisme et tous les mauvais traitements. Il y a aussi la violence indirecte de nos sociétés qui conduit à la sixième extinction et au réchauffement climatique. Aussi, je crois que ce texte a du sens. Ce récit veut nous dire quelque chose d'important pour nous aujourd'hui.

    Aussi farfelus que soient les détails et le déroulement, il est maintenant presque certain qu'un fait réel est à la base de ce récit de Déluge, récit qu'on retrouve dans toutes les civilisations du Moyen Orient Ancien. Deux scientifiques américains (William Ryan et Walter Pitman*) — des géophysiciens — ont découvert le cataclysme qui est à l'origine de ces récits et qui s'est déroulé vers 5'500 ans av. J.-C.

    Pour le comprendre, il faut remonter à l'ère glaciaire. Lorsque les glaciers recouvraient toute l'Europe et une bonne partie de l'hémisphère Nord, le niveau des océans était beaucoup plus bas qu'aujourd'hui. Avec la fonte des glaces, les océans se sont mis à remonter, lentement. La Méditerranée s'est donc aussi mise à remonter. Parallèlement, ce qui est aujourd'hui la Mer Noire, était un lac d'eau douce à environ 120 mètres en-dessous de son niveau actuel. Vers 5'500 ans av. J.-C. le niveau de la Mer Méditerranée est monté au-dessus de la barrière rocheuse qui sépare la Mer de Marmara, au delà d'Istanbul, du Bosphore, et dans un cataclysme inimaginable, la mer à commencé à se déverser dans le bassin de la Mer Noire actuelle, provoquant une inondation démesurée. En quelques mois les niveaux se sont équilibrés, mais au prix de nombreuses terres définitivement englouties.

    Cet événement — cataclysmique pour les populations locales — est resté dans les mémoires de tous les peuples du Moyen-Orient Ancien. On en retrouve des traces dans leurs récits mythologiques.

    Le texte biblique — appelé communément le Déluge, mais dont le terme utilisé signifie "inondation" ou "cataclysme" — essaie de faire, longtemps après, une interprétation théologique de cet événement !

    On peut donc voir dans ce récit le travail de pensée, de réflexion de croyants qui se demandent : d'où vient une pareille catastrophe ? Quelle est l'implication de Dieu ? Sommes-nous tous, toujours menacés ? L'existence est-elle alors absurde, ou bien y a-t-il pour nous une promesse de vie ? Y a-t-il un signe qui nous rappelle cette promesse ?

    Ce récit nous donne donc à réfléchir et cherche à nous donner des réponses qui ont du sens, des réponses qui prennent sérieusement en compte l'existence du mal dans le monde.

    Si l’on écoute attentivement les experts, aujourd’hui il n’y a pas besoin d’un jugement de Dieu pour que la planète soit en danger. Nous allons tout seul vers notre propre destruction. Les signes sont là, visibles. Nous sommes avertis.

    C’est là que le récit du Déluge est intéressant. Il a un message pour nous aujourd’hui. Comment le récit est-il construit ? Il y a trois éléments qui se succèdent :

    1. D’abord la constatation du mal et le jugement sur ce mal. Il y a un mal si grand sur la terre que cela constitue une menace, une menace sur la vie, autant animale qu’humaine. Il faut s’occuper de ce mal, le traiter pour permettre un nouveau départ. Cela passe par l’anéantissement de l’humanité !
    2. Ensuite, il y a une cependant une grâce, un salut, une volonté de préservation. La destruction ne doit pas être totale, il faut la possibilité d’un nouveau départ. Noé est avertit. Dieu lui fait part d’un plan.
    3. Enfin, il y a l’action qui conduit au salut. Comment cela se passe-t-il ? Il y a deux phases. La part de Dieu et l’œuvre de l’humain.

    L’action divine consiste à avertir Noé de ce qui va se passer et de lui donner quelques informations pratiques. Ensuite, c’est à Noé de mettre en œuvre, à prendre les mesures concrètes. Pratiquement, il doit croire que l’avertissement est sérieux, il doit mobiliser ses ressources et sa volonté et se mettre au travail pour construire l’arche. Cela nous enseigne trois choses.

    1. Il y a des avertissements. Nous avons assez de rapports sur l’état de la planète, de la nature pour prendre conscience que notre société humaine ne peut pas continuer à vouloir croître, en confort, en consommation et en nombre sur une planète limitée. Nous sommes avertis, comme Noé l’a été de ce qui va advenir.
    2. Il n’y aura pas de sauvetage matériel miraculeux de la part de Dieu. La part de Dieu c’est de nous ouvrir les yeux. Sa Providence nous a donné une intelligence et une science qui nous permettent d’observer le monde et de voir ce qu’il va arriver. Le constat est fait, il est évident. Tout est entre nos mains.
    3. C’est donc à nous de nous mobiliser. Comme le dit la jeune Greta Thunberg, les outils et les solutions pour sauver la planète sont déjà là, ils sont connus, ils sont disponibles. Mais il manque la volonté de se mettre en marche.

    Nous sommes comme un Noé qui a reçu l’avertissement du Déluge, mais qui se dit : « buvons encore une bière et profitons de ce beau coucher de soleil. Je ne vais pas m’embêter à renoncer à mon confort, dépenser mes sous à construire un bateau et chercher tous ses animaux. Encore moins à m’enfermer tout ce temps, inconfortablement, dans un espace restreint... Je transmettrai l’information à mes enfants et ils s’en occuperont... »

    Est-ce responsable ? Le problème actuel de notre société, c’est notre peur de perdre. Nous ne voulons pas renoncer à nos acquis, à notre confort, à notre luxe. Nous ne voulons rien sacrifier aujourd’hui, pour infléchir l’avenir. Mais plus nous attendons, plus il sera difficile de prendre le virage indispensable à la survie de l’humanité sur notre planète. Noé aurait-il pu construire son arche avec les pieds dans l’eau ?

    Nos Eglises ont un rôle à jouer dans la transition écologique vers une société durable, c’est-à-dire vers une société qui vive sur ce que produit réellement la planète et pas en puisant de manière illimitée dans ses réserves.

    Nous confessons un Dieu bienveillant pour l’humanité, un Dieu qui prend soin des humains. Un Dieu qui nous a confié le monde comme un jardin pour l’entretenir, pas pour le détruire. Mais il ne va pas nous fournir une seconde planète après que nous ayons détruit la première. Il nous a donné un code de conduite et une intelligence pour recevoir les avertissements — à la manière de Noé pour choisir la VIE (Deut. 30:15-18).

    Qu’allons-nous faire de cela ? Aurons-nous le courage de Noé de recevoir l’avertissement que la planète est au bord de la destruction ? Allons-nous nous mettre au travail — même avant les autres — pour sauver le monde vivant ? Allons-nous changer de mode d’existence pour que la vie sur terre soit encore possible pour les générations suivantes, qui sont celles de nos enfants et de nos petits-enfants ?

    Ou bien serons-nous ceux qui disent « Après nous le Déluge... ? »

    Amen

     

    * William Ryan et Walter Pitman, Noah’s Flood, New York, Simon & Schuster, 2000.

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Trois idées fausses sur Dieu Créateur

    Genèse 1

    8.7.2018

    Trois idées fausses sur Dieu Créateur

    Genèse 1 : 1-10         Genèse 1 : 11-23       Genèse 1 : 24-31

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    La plupart de nos confessions de foi commencent en affirmant que nous croyons en Dieu « créateur du ciel et de la terre». Cette parole est enracinée dans le récit de Genèse 1 que vous venez d’entendre. Mais cette affirmation « Dieu créateur du ciel et de la terre » est très problématique aujourd’hui, parce qu’elle laisse entendre bien d’autres choses qui ne sont pas présentes dans le récit de Genèse 1.

    Dans « Dieu créateur du ciel et de la terre», aujourd’hui nous entendons trois choses qui ne cadrent ni avec le récit de Genèse 1, ni avec notre compréhension contemporaine du monde :

    1. a) La première chose, c’est que nous serions créationnistes.
    2. b) La deuxième, il s’agirait d’une création ex nihilo (à partir de rien).
    3. c) La troisième chose problématique, c’est l’affirmation de la toute-puissance de Dieu sur l’univers. Je reprends ses trois points.
    4. D’abord les Réformés ne sont pas créationnistes, c’est à dire que nous ne croyons pas que le récit de Genèse 1 est une description de l’émergence de l’univers et de la terre. Clairement, pour nous, ce récit est un poème, une poésie.

    La poésie a un autre rôle que le mode d’emploi de votre frigo et un autre rôle qu’un article scientifique. Un poème est une proposition d’éclairage sur la réalité. Quelqu’un parle et — si possible — quelqu’un écoute. On lit un poème non pas pour trouver une explication, mais pour vivre une émotion, être transporté dans un ailleurs qui nous fait découvrir de la beauté. Un poème est quelque chose qui évoque, qui invoque, qui est fragile, qui joue sur les mots, qui emporte. Ce premier récit de la création veut emporter son auditeur vers la beauté d’un monde organisé et habitable, vers la bonté voulue au cœur du monde.

    Il est intéressant d’imaginer la première récitation aux premiers auditeurs : nos chercheur en Ancien Testament pensent que ce récit a été écrit pendant l’Exil à Babylone. Imaginez une petite communauté d’exilés, de migrants, installés précairement dans des habitats de fortune dans un pays étranger, au milieu d’un monde hostile. Et voilà qu’on leur dit que leur Dieu — qui n’a pas pu leur éviter cet exil et cette précarité — ce Dieu dit à chaque étape d’organisation du monde, qu’on peut y voir du bon. Que la finalité de l’existence, c’est la vie, et une vie bonne. C’est de l’espoir au cœur d’une situation qui pourrait faire perdre tout espoir. Le récit met en avant la bonté du résultat bien plus que l’agir même de Dieu.

    1. La deuxième fausse croyance nous vient d’une contagion du monde grec : croire à une création ex nihilo. Le récit hébreu dit clairement qu’au commencement était le tohu-wa-bohu : un monde informe et vide. Le travail de Dieu n’est pas un travail de création (à partir de rien), mais un travail d’organisation à partir du donné. L’organisation du monde se fait par des séparations successives (haut-bas, sec-mouillé, jour-nuit, etc.) Trois jours sont consacrés à faire des habitats et trois jours pour y placer des habitants, parce que le monde doit être habitable. Mais toute la suite de la Bible va rappeler la fragilité de ces séparations, toujours provisoires. Voyez le récit du Déluge, où la séparation entre les eaux d’en haut et les eaux d’en-bas se brise et tout est inondé.

    Dieu a fait du bon (la qualification de « bon » revient six fois dans le texte, autant que de strophes du poème), mais ce bon repose en surface d’un monde souterrain qui reste dangereux, risqué et imprévisible. Il y a le danger des catastrophes naturelles. Il y a les risques inhérents à la vie (manger ou être mangé). Et il y a surtout le plus imprévisible, le plus aléatoire : l’être humain qui n’est ni une marionnette ni un robot.

    Si le monde créé est voulu bon, il n’est pas dépourvu de mal et de malheur, contre lesquels Dieu ne peut rien. Dans le récit biblique, Dieu n’a pas la puissance d’un créateur qui part de zéro et maîtrise tout. Postuler la création ex nihilo conduit à devoir penser un Dieu qui ne prévient pas le mal qu’il pourrait éviter : on est vite avec un Dieu cruel sur les bras !

    1. Troisièmement le récit de Genèse 1 ne pose pas l’affirmation d’un Dieu tout-puissant, mais plutôt — selon l’expression du théologien américain John D. Caputo — d’une « force faible de Dieu » *. Si vous avez remarqué, dans le poème de la création, Dieu n’agit pas, il ne fait rien. Il parle seulement. Il n’y a pas d’outil, de pelle et de pioche, pour façonner la terre. La seule force de Dieu, nous dit le poème, c’est de dire des mots, c’est d’en appeler à ce qu’il se passe quelque chose. Et comme le poète a tous les pouvoirs, des choses se passent dans le poème. Mais il y a un pas (entre le poème et la réalité) que seuls les créationnistes franchissent, ce que nous ne sommes pas.

    Le poème nous dit que la seule force dont Dieu dispose, c’est sa parole, ce sont des mots, c’est un appel à ce que le monde soit organisé ; un appel à ce que le monde soit bon et que cette bonté soit vue (et nous reconnaissons souvent la bonté du monde) ; un appel à ce que cette beauté soit préservée, et que cette beauté nous donne espoir.

    Lorsque le poème dit « cela était bon », il le dit comme la Déclaration des Droits Humains dit : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux ». Non pas parce que cela se voit et se vérifie partout et tout le temps, mais parce que cela doit être et qu’il faut travailler pour que la liberté et l’égalité se développent sur la terre.

    Le poème place au tout début de la Bible non pas un état de fait (un paradis perdu), mais un programme pour l’horizon de notre monde. Nous voyons en même temps que le monde et la nature sont beaux, mais en même temps que tant de choses vont mal.

    Dieu prononce des paroles comme un appel à organiser et à humaniser le monde et comme rappel que, toujours, Dieu veut du bien, du bon et du juste. La force de Dieu est dans cet appel transmis à l’humanité. La faiblesse de Dieu est dans cet appel transmis l’humanité, qui n’est qu’un appel qui attend notre adhésion. Cet appel — la parole de Dieu — est cette force faible de Dieu. Pas plus de force qu’une demande, qu’une prière, pas moins de force qu’une demande pressante à préserver la beauté du monde et la bonté de l’être humain.

    Quand nous confessons notre foi en Dieu, avec ses mots : « créateur du ciel et de la terre » nous devons renoncer à y voir une explication de l’origine du monde, nous devons renoncer y voir l’existence d’un monde parfait dépourvu de mal, et nous devons renoncer à y chercher une toute-puissance divine qui gérerait tout — en fin de compte — à notre place.

    Quand nous confessons un Dieu créateur, nous reconnaissons par contre que le monde n’est pas contre nous, qu’il recèle (au milieu des risques et de l’aléatoire) de la beauté et de la bonté. Nous reconnaissons que Dieu nous lance un appel à préserver et développer cette beauté et cette bonté qui sont l’horizon du monde.

    Amen

     

    * John D. Caputo, La faiblesse de Dieu, Genève, Labor et Fides, 2016.

    © Jean-Marie Thévoz, 2018

  • « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »

    Lévitique 19

    17.6.2018

    « Tu aimeras ton prochain comme toi-même »

    Lévitique 19 : 13-18      Matthieu 7 : 1-5      Matthieu 22 : 34-44

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Nous vivons ce dimanche, le dimanche des Réfugiés. Un dimanche indiqué pour revenir à la base, aux fondamentaux de notre foi et de ce que Dieu attend de nous. On trouve dans le livre du Lévitique cette phrase : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lév. 19:18)

    Cette phrase est certainement la phrase la plus connue de toute la Bible, une phrase connue par tous ceux qui n'ont jamais ouvert une Bible depuis 10, 20 ou 30 ans; une phrase connue de tous, même de ceux qui ne se souviennent de rien de leur catéchisme.

    Cette phrase est reprise par Jésus. Il l'a mise au même rang que le premier des commandements en disant : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme et de tout ton esprit. C'est là le commandement le plus grand et le plus important. Et voici le second commandement, qui est d'une importance semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même !" (Mt 22 : 37-39).

    Cette phrase est — ou devrait être — à la base de l'action, des comportements de tous les chrétiens. Et pourtant, dans le christianisme et dans notre société, cette phrase, ce commandement est devenu une phrase insupportable à entendre ! Elle en est venue à illustrer un commandement déplacé (comme si l'amour se commandait — entend-on) ou un rêve idéaliste (comme si on pouvait aimer tout le monde) ou encore la perte de soi-même, de son identité (il faudrait se sacrifier soi-même se perdre dans les bonnes oeuvres). Ce commandement — que nous n'arrivons pas à mettre en pratique tellement nous l'avons étendu et idéalisé — devient contre nous une pesante accusation : "Tu n'arrives même pas à aimer, qu'est-ce que tu vaux ?"

    Oublions donc un moment tout ce que le Nouveau Testament a ajouté à cette phrase de l'Ancien Testament ! Faisons table rase de tout ce que nous avons ajouté à cette phrase. A l'origine, cette phase n'était pas au hit-parade des paroles bibliques, c'est même une petite phrase perdue dans une longue énumération de lois, des lois données au peuple d'Israël déporté à Babylone, en Exil.

    En tant que petite population déportée en terre étrangère, ce peuple d'Israël doit trouver les moyens de garder sa cohésion et son identité. Il doit repenser ses coutumes, ses lois, pour ne pas se perdre et se dissoudre dans son environnement. A l'intérieur d'une petite communauté, dans un environnement hostile, il est primordial de rester soudés, d'éviter de se diviser, et donc d'entrer en conflits les uns avec les autres. Ces lois sont donc d'abord destinées "à l'interne" comme on dit aujourd'hui. C'est entre proche, entre gens vivant ensemble que le risque d'accrochage est le plus grand.

    Cela, on le voit bien aujourd'hui où le groupe qui doit se serrer les coudes s'est le plus souvent réduit au cercle familial. C'est maintenant dans ce cercle que se passent le plus souvent les disputes et que les familles éclatent et se décomposent.

    La phrase "Tu aimeras ton prochain, ton proche comme toi-même" s'inscrit dans ce contexte précis des relations courtes et d'un haut potentiel de conflit dû à cette proximité. Mais cette phrase n'est pas lâchée toute seule et encore moins comme un commandement, un ordre qui tomberait du ciel. Cette phrase arrive comme la conclusion de remarques sur les relations conflictuelles et sur la façon de s'en sortir. En tant que conclusion replacée dans son contexte cette phrase dit à chacun : "alors c'est ainsi que tu aimeras concrètement ton proche comme toi-même." Il est donc important de (re)voir ce qui précède, ce qu'il y a avant cette conclusion, qui n'a rien d'un commandement culpabilisant.

    Réécoutons ces deux versets : "N'aie aucune pensée de haine contre ton frère, mais n'hésite pas à reprendre ton compatriote pour ne pas te charger d'un péché à son égard. Ne te venge pas, et ne sois pas rancunier à l'égard du fils de ton peuple c'est ainsi que tu aimeras ton prochain comme toi-même. C'est moi le Seigneur." (Lév. 19 : 17-18 TOB)

    Nous sommes loin de relations idéales, idylliques. Il est question de haine, de vengeance et de rancune. Autant de sentiments qui mettent en danger la relation. Le texte ne nie pas que de tels sentiments puissent naître et se développer au fond de nous-mêmes.

    Le texte part de l'existence de ces émotions. Oui, cela arrive, il n'est possible ni de les éviter de naître en nous, ni de les faire disparaître en niant leur existence. Ces sentiments négatifs existent et souvent nous habitent. Reconnaissons-le ! C'est la première étape. Reconnaître ce qui est. A partir de là, on peut s'interroger sur les raisons, sur l'origine de ces sentiments. La piste que le texte nous ouvre, c'est qu'un frère, un proche est à cette origine. On a été blessé, on se sent victime, lésé, agressé.

    Eh bien ne nous laissons pas enfermer dans ce rôle en ruminant la rancune, en préparant la vengeance ! Non, l'idée est d'aller trouver ce frère, ce proche pour lui parler, "pour le reprendre / le réprimander" selon diverses traductions. L'important est de ne pas rester seul avec son sentiment négatif, avec sa blessure, ne pas doubler la rupture de la communication, de la communion, en ajoutant au mur de la blessure infligée par l'autre, le mur de sa propre haine, ou désir de vengeance.

    Il est essentiel de s'ouvrir à son frère, à son proche ou à d'autres. Le péché qui est évoqué ici c'est le mur, la rupture de la communication. Lorsque l'autre a brisé quelque chose dans la relation avec nous, ne nous chargeons pas d'une nouvelle rupture à son égard. Rien n'est perdu si nous ne tombons pas dans le piège de la réciprocité négative (le 2e mur). Il reste toujours à notre disposition d'user d'une réciprocité positive (j'enjambe le mur de l'autre pour lui proposer une réconciliation). C'est difficile, cela demande une emprise sur soi-même — reconnaître ses faiblesses et peut-être sa part de torts, la poutre qui est dans mon oeil — c'est difficile, mais cela est possible.

    S'ouvrir, sortir de l'enfermement dans lequel nous place le fait d'avoir été blessé, voilà qui constitue l'acte concret d'aimer. Chaque fois que nous y arrivons, alors nous aimons notre prochain comme nous-mêmes. "Tu aimeras ton prochain comme toi-même." Tu aimeras ton prochain comme toi-même, chaque fois que tu reconnaîtras que tu as été blessé, que ça fait mal, mais que tu ne veux pas te laisser enfermer dans ta douleur, parce qu'il est plus important de restaurer la relation.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2018

  • Joseph, à la place de Dieu ?

    Genèse 50

    13.5.2018

    Joseph, à la place de Dieu ?

    Genèse 50 : 12-22          Matthieu 23 : 1-12

     

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Nous revenons à Joseph, le fils de Jacob, pour conclure notre saison d’études bibliques. Nous sommes à la fin de la saga de Joseph. Joseph à pu faire descendre toute sa famille pour vivre en Égypte. Jacob y a achevé sa vie, il est mort. Joseph et ses frères ont pu l’enterrer dans la concession familiale à Makpela.

    Les frères se retrouvent donc seul, entre eux. Il n’y a plus l’autorité paternelle au-dessus d’eux : cela change fondamentalement la dynamique familiale, de sorte que les vieux démons ressurgissent. Et si Joseph — qui est toujours le premier ministre de l’Égypte — décidait de devenir le chef de la famille ? Il aurait tout pouvoir de se venger de ses frères — sans crainte d’une réprobation de son père — puisque Jacob n’est plus là.

    Les frères ont peur ! Leur imagination fait des scénarios qui ressemblent au premier rêve de Joseph : ils le voient les dominer, être leur maître. Bizarrement, ils font des choses contradictoires : d’un côté ils se mettent sous la protection d’une parole de Jacob qui invite Joseph au pardon, de l’autre il viennent proposer à Joseph d’être ses serviteurs, voir ses esclaves. Ils mettent eux-mêmes en œuvre leurs pires craintes !

    Ce qui est intéressant ici, c’est la réaction de Joseph. D’abord il pleure. Il est attristé de voir que ses frères se trompent sur ses intentions. Joseph les avait pourtant déjà rassuré. Joseph leur avait transmis son interprétation de son parcours lorsqu’il s’était fait reconnaître : « Ce n’est pas vous qui m’avez envoyé ici, mais Dieu. Et c’est encore lui qui a fait de moi le ministre de pharaon. » (Gn 45:8) Joseph leur a déjà pardonné depuis longtemps et maintenant ses frères reviennent avec leurs vieilles craintes.

    Ensuite Joseph les rassure avec cette formule classique : « N’ayez pas peur » ou « Ne craignez pas ». Formule classique que les prophètes utilisent de la part de Dieu pour rassurer son peuple (Joël 2:22, Aggée 2:5, Zach 8:13,15, 2 Ch 20:15). Formule que Jésus utilise deux fois envers ses disciples. D’abord lorsqu’il rejoint la barque des disciples sur le lac après avoir marché sur l’eau (Mt 14:27, Mc 6:50, Jn 6:20); ensuite lors de la transfiguration (Mt 17:7).

    Enfin Joseph leur pose une question — une question qui est habituellement traduite par : « Suis-je à la place de Dieu ? » Cette question appelle une réponse négative : non, Joseph n’est pas à la place de Dieu, il n’est pas au-dessus de tous les êtres humains, y compris ses frères.

    Cela implique qu’il est au même niveau que ses frères, que même après la mort de leur père, il forment toujours une fratrie, sans soumission : personne ne l’esclave d’un autre, ni domination : personne n’a une prééminence particulière. Joseph est un serviteur de Dieu, comme le sont ses frères (Gn 50:19). Ils sont sur pied d’égalité.

    Cette abolition des hiérarchies se retrouve dans l’enseignement de Jésus. Jésus conteste tous ceux qui s’élèvent par eux-mêmes pour dominer les autres. Il reproche particulièrement cela aux pharisiens qu’il accuse de s’être « assis sur la chaire de Moïse » (Mt 23:2) c’est-à-dire de se mettre à la place de Dieu pour commander. Aussi Jésus recommande-t-il de ne pas se prévaloir de titre de Maître, Père ou Chef (vv.8-10) pour asseoir sa domination.

    Lui-même renonce à tout pouvoir, comme le rappelle la lettre aux Philippiens qui dit de Jésus : « Il possédait depuis toujours la condition divine, mais il n’a pas cherché à être l’égal de Dieu, au contraire il a pris la condition de serviteur.» (Phil. 2:6-7) Jésus a donc décidé de se placer en dessous de sa condition, en dessous de Dieu.

    Or, dans le texte de la Genèse, le mot — qui est habituellement traduit par « à la place de » dans la question de Joseph à ses frères : « Suis-je à la place de Dieu » — veut littéralement dire aussi « en-dessous ». Donc une deuxième traduction possible de la question de Joseph est-elle : « Suis-je en dessous de Dieu ? » Ce qui sous-entendrait que Joseph se place en égal de Dieu !

    Nous avions vu dans nos études bibliques que ce n’était pas inhabituel dans cette saga de Joseph. Quand le pharaon demande à Joseph s’il peut interpréter ses rêves de vaches grasses, Joseph répond que Dieu seul peut interpréter les rêves, mais il continue en donnant son interprétation (Gn 41:16) !

    Ainsi lorsque Joseph dit à ses frères : « Je ne suis pas moins que le Dieu » (dans cette deuxième traduction) Joseph cherche à opérer un recadrage de l’image de Dieu pour ses frères (comme Jésus le fait fréquemment racontant des paraboles).

    En affirmant à ses frères : « je ne suis pas moins que Dieu» il leur dit qu’il a autant de pouvoir que Dieu sur eux, mais il va aussi leur montrer qu’ils se trompent sur l’exercice du pouvoir de Dieu. Qu’est-ce que les frères ont à craindre de Joseph s’il se mettait à agir à la place de Dieu ? Tout, si Dieu est méchant, dominateur. Rien, si Dieu est bienveillant ! C’est bien ce que Joseph veut leur dire. Il leur demande : « Suis-je en dessous de Dieu, suis-je en dessous de la bonté de Dieu ? suis-je moins bon, moins bienveillant que Dieu ? » Dieu n’est pas comme vous, ni comme vous le pensez.

    Joseph leur donne un exemple « Vous avez voulu me faire du mal, Dieu a voulu me faire du bien : faire vivre un peuple nombreux.» (Gn 50:20) Dieu est celui qui a retourné le mal commis contre Joseph en un bien qui rejaillit sur tout le clan, qui va devenir une nation nombreuse. Dieu est pour le bien, Dieu est pour la vie, c’est ce rôle là que Joseph va assurer envers ses frères.

    Les deux possibilités de traduction — dont la première indique la soumission à Dieu et la seconde l’égalité avec Dieu — nous présente deux positions. Deux positions qui sont assumées aussi bien par Joseph que par Jésus, ou par tout être humain.

    La première position est celle du service, de l’humilité, de la reconnaissance que Dieu est au-dessus de tous. Cette position fonde l’égalité entre tous les humains.

    La deuxième position montre que nous ne sommes pas au-dessous de Dieu quand nous agissons avec la même intention, les mêmes pensées que Dieu. Dieu élève à sa hauteur celui qui agit avec amour et bienveillance.

    Ces deux positions sont assumées autant par Joseph que par Jésus : vivre en frère, en fraternité et agir avec plein amour. Deux missions auxquelles nous sommes pareillement appelés.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2018