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k) Matthieu

  • Ouverture du catéchisme 1ère année : Prendre la peine de construire sa personnalité

    (29.9.2002)

    Matthieu 7

    Ouverture du catéchisme 1ère année : Prendre la peine de construire sa personnalité

    Psaume 127 : 1-5.        1 Pierre 2 : 4-7.       Matthieu 7 : 24-27

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  • Un regard neuf…

    (22.5.2005)

    Matthieu 9

    Un regard neuf…

    Genèse 18 : 1-8        Matthieu 9 : 9-13       Matthieu 9 : 35-36

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    Chères paroissiennes, chers paroissiens,

    Pour commencer notre réflexion sur les textes bibliques qui vous ont été lus, je vous demande de regarder les personnes qui sont autour de vous, celle qui sont proches (que vous connaissez probablement) et celle qui sont plus loin.

    Voilà, vous avez pu échanger des regards, voir des gens que vous reconnaissez, en découvrir d'autres qui vous sont inconnus. En regardant un groupe de personnes, notre esprit fait rapidement des catégories, il y a les gens connus et les inconnus, les plus jeunes et le moins jeunes que soi, les paroissiens habituels et les autres, et dans la rue, les suisses et les étrangers, les passants correctes et les marginaux douteux, etc… Toute société génère ses catégories.

    Du temps de Jésus, il y avait aussi des catégories, celles qu'on pouvait côtoyer, avec qui on pouvait partager un repas et celles qui étaient infréquentables : par exemple certains malades comme les lépreux; certaines ethnies, comme les samaritains; certaines professions, comme les collecteurs d'impôts.

    Les pharisiens étaient passés maîtres dans l'art d'établir des listes de gens fréquentables (on disait "purs") et infréquentables (on disait "impurs"). Le problème, c'est qu'ils le faisaient "au nom de Dieu." Cela, Jésus ne pouvait pas l'accepter.

    C'est pourquoi l'Evangéliste nous raconte cet épisode du repas que Jésus prend chez Matthieu, le péager, le collecteur d'impôt, l'agent du fisc romain. Jésus a passé devant Matthieu au péage. Matthieu est à son poste de travail (comme la caissière d'un péage d'autoroute française).

    Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, quand je passe au péage d'autoroute, je m'occupe d'avoir la monnaie, de tendre mon ticket et de récupérer ma monnaie. Je regarde à peine celui ou celle qui travaille. Ce n'est pas quelqu'un dont je vais faire la connaissance. C'est la même chose avec la caissière de la Coop ou le buraliste postal. Il y a des gens avec qui on a une relation purement commerciale, purement mécanique. D'ailleurs les entreprises l'ont bien compris, elles qui remplacent les employés par des automates !

    Eh bien, Jésus, lui, il a eu un autre regard pour Matthieu le péager ! Un regard de personne à personne, au point qu'il a vu en lui quelqu'un à appeler à devenir disciple ! Jésus n'a pas été retenu par des idées préconçues, il n'a pas pensé : "de toute façon, c'est un péager, de toute façon, on n'a pas le temps". Jésus a vu en Matthieu une personne. Jésus a vu au-delà des apparences, au-delà de la façade et du rôle. Jésus a regardé jusqu'au cœur de la personne.

    Il s'en est suivi un repas, un repas avec les amis de Jésus et tous les collègues de Matthieu, des gens infréquentables aux yeux des pharisiens. D'où leur question : "Pourquoi Jésus mange-t-il avec des gens de mauvaise réputation ?" (Mt 9:10)

    Vous aurez remarqué que les pharisiens parlent de ces gens en termes de groupe, pas en termes d'individu, de personne. C'est comme la question des homosexuels dans l'Eglise.
    — On ne peut pas accueillir ces gens-là !
    — Mais, tu connais Untel, il est très correct…
    — Oui, alors celui-là ça va.

    Là où les pharisiens voient une catégorie de personnes, Jésus voit des individus et des individus qui souffrent de leur exclusion, de leur stigmatisation. Et Jésus refuse de participer à leur mise à l'écart de la société. C'est pourquoi il vient partager un repas avec eux, il communie avec eux, lui qui va vivre cette exclusion jusqu'à la mort sur la croix.

    Jésus mange avec les exclus et explique à ceux qui le critiquent que les étiquettes humaines n'expriment pas la pensée de Dieu. Toute étiquette est une barrière qui nous empêche d'appréhender la réalité telle qu'elle est. Personne ne peut être réduit à une idée que nous nous faisons d'elle. L'être humain n'est pas réductible à sa profession, sa nationalité, sa couleur, son apparence ou ses gestes.

    Connaître vraiment quelqu'un, c'est dépasser toutes ces étiquettes, tous les qualificatifs pour accéder à la personne. C'est accueillir l'autre en lui laissant la place de devenir réellement qui il est et non tel que nous voudrions le voir.

    Abraham nous a laissé le souvenir d'un homme qui sait accueillir. En fait, il accueille ses visiteurs comme cela parce qu'il pense que c'est Dieu lui-même qui vient le visiter, c'est-à-dire comme des personnes dont il ne fera jamais le tour, dont il n'épuisera jamais la personnalité.

    C'est comme cela que Jésus regarde tous ceux qui se trouvent autour de lui. Même lorsque la foule l'entoure, il ne perçoit pas des anonymes, mais des êtres qui souffrent, qui portent des fardeaux — derrière l'apparence, derrière la façade que nous entretenons au mieux pour être aimés. Combien de fois pensons-nous (par exemple lorsque nous recevons un compliment) : "Ah, s'il savait qui je suis vraiment à l'intérieur de moi !" Qui n'a pas peur d'être démasqué ?

    Il y a de quoi avoir peur si nos faiblesses sont retournées contre nous pour nous démolir. Mais si c'est le contraire ? En réponse aux pharisiens, Jésus se présente comme le médecin de ces souffrances intérieures : "Les bien-portants n'ont pas besoin de médecins, ce sont les souffrants qui en ont besoin." (Mt 9:12) Jésus vient non pas pour juger selon les catégories des hommes, mais pour guérir, pour soulager.

    Jésus regarde les humains, nous regarde, avec les yeux de l'amour inconditionnel et nous invite à deux choses : d'abord, il nous invite à accepter d'être regardé ainsi, d'être accueilli, aimé, invité à vivre avec lui, partager son repas. Jésus nous appelle — comme Matthieu — à partager sa vie. Ensuite, dans les pas d'Abraham et de Jésus, nous sommes encouragés à adopter ce même regard envers les autres.

    C'est le culte que Jésus nous invite à rendre à Dieu : "Je désire la bonté, non les sacrifices." (Mt 9:13). Parce que nous avons été reçus, accueillis par Dieu, nous pouvons à notre tour accueillir notre prochain et marcher dans les pas du Christ.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2022

  • "Des choses cachées depuis la fondation du monde"

    (23.4.2000)

    Matthieu 23

    "Des choses cachées depuis la fondation du monde"

    Matthieu 13 : 34-35         Matthieu 23 : 29-35        Marc 16 : 1-8

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    Chaque fois que je relis le récit de la Passion dans l'Evangile de Marc, je suis frappé par le déséquilibre qu'il y a entre la longueur du récit de la Passion de Jésus et les quelques lignes consacrées à la résurrection, ou plus précisément au tombeau vide.

    Dans les manuscrits les plus anciens de Marc, il y a 8 versets — ceux qu'on vient d'entendre — versets qui décrivent la découverte du tombeau vide par quelques femmes. Ces femmes qui ne vont rien oser dire aux autres disciples parce qu'elles ont trop peur. Par contre, il y a 139 versets qui décrivent le processus et les événements qui conduisent à la mort de Jésus.

    Cela laisse penser que pour les évangélistes, la résurrection pose moins de problèmes de communication ou de compréhension que le fait de la mort de Jésus. Je ne sous-entends pas que le nombre de versets implique une différence d'importance entre la mort et la résurrection de Jésus, mais qu'il était probablement plus difficile de faire comprendre aux auditeurs contemporains des disciples le sens de la mort de Jésus que le sens de sa résurrection. On trouve également cet accent sur la mort de Jésus chez l'apôtre Paul, lui qui proclame prêcher Jésus-Christ, mais Jésus-Christ crucifié :

    "Quand je suis allé chez vous, frères, pour vous annoncer la vérité secrète de Dieu, je n'ai pas employé un langage compliqué ou des connaissances impressionnantes. Car j'avais décidé de ne rien savoir d'autre, durant mon séjour parmi vous, que Jésus-Christ et, plus précisément, Jésus-Christ crucifié." (1 Co 2:1-2)

    Paul parle à ce propos de "vérité secrète de Dieu". Jésus lui-même a pensé son ministère en terme de révélation, de "choses cachées depuis la fondation du monde" (Mt 13:35). Non seulement Jésus a parlé en paraboles, en langage codé, mais sa vie et sa mort est parabole, révélation d'un secret enfoui, occulté depuis la fondation des sociétés humaines. Jésus est venu révéler quelque chose et sa mort dévoile et dénonce totalement ce quelque chose. Mais de quoi s'agit-il ? Jésus l'a dit assez clairement dans les malédictions contre les maîtres de la loi et les Pharisiens :

    "Malheur à vous, maîtres de la loi et Pharisiens, hypocrites ! vous construisez de belles tombes pour les prophètes, vous décorez les tombeaux de ceux qui ont eu une vie juste, et vous dites : « Si nous avions vécu au temps de nos ancêtres, nous n'aurions pas été leurs complices pour tuer les prophètes. » (...) C'est pourquoi, écoutez : je vais vous envoyer des prophètes, des sages et des hommes instruits. Vous tuerez les uns, vous en clouerez d'autres sur des croix, vous en frapperez d'autres encore à coups de fouet dans vos synagogues et vous les poursuivrez de ville en ville. Ainsi, c'est sur vous que retombera la punition méritée pour tous les meurtres d'innocents qui ont été commis depuis le meurtre d'Abel le juste jusqu'au meurtre de Zacharie" (Mt 23 : 29ss).

    Jésus dénonce le fait que les gouvernants — cela concerne n'importe quelle société — construisent la société sur des meurtres qu'ils camouflent et pour lesquels ils rejettent toute culpabilité. Ils ne cessent de prétendre et de répéter que c'est la victime qui était coupable, sa mise à mort était nécessaire et légitime.

    C'est aujourd'hui un donné ethnographique établi que toute société est fondée sur une violence collective première qui l'unit, la rassemble, lui donne corps. Quelques exemples historiques : Romulus tue Remus et fonde Rome; Caïn tue Abel et devient le fondateur de la société Caïnite; les révolutionnaires tuent Louis XVI; Guillaume Tell tue le bailli Gessler; les Vaudois tuent le Major Davel, etc. Toutes ces victimes ont été trouvées coupables de quelque chose... Toutes ? Sauf Abel. En effet, comme je l'ai dit dans une précédente prédication (12.3.2000), la Bible se fait un point d'honneur — et c'est sa spécificité — de prendre le parti des victimes.

    Jésus, donc, dans la ligne de l'Ancien Testament, dénonce ces meurtres, d'Abel à Zacharie, du début à la fin de la Bible, de A à Z, tous... Jésus va plus loin, il dénonce le mécanisme lui-même de cette violence collective qui diabolise la victime et justifie les persécuteurs. Jésus l'a fait par ses paroles — celles entendues ce matin. Jésus l'a fait par sa mort même. La mise à mort de Jésus est la révélation ultime de ce mécanisme, de cette violence institutionnelle. C'est pourquoi les évangélistes doivent décrire cette mort et tout le processus qui y conduit avec une précision extrême, avec une exactitude de détail, sans pathos ni romantisme. Il faut que ce soit un véritable procès-verbal. Cela est fait afin que chacun puisse comprendre ce que tous ont toujours voulu cacher, dissimuler, occulter "depuis la fondation du monde".

    Ce qui est révélé, c'est la contagion de l'accusation — tous se liguent contre Jésus, même les disciples finissent par se laisser contaminer. Ce qui est révélé, c'est l'unanimité contre la victime — personne ne se dresse pour défendre Jésus, même Pierre renie son maître, même Pilate, qui ne voit rien de condamnable en Jésus, cède à la pression de la foule.

    La révélation, c'est que Jésus accepte de vivre ce processus pour qu'il soit révélé au monde et qu'il ne puisse pas se renouveler sans qu'une voix s'élève qui dise : "Regardez ! C'est comme pour Jésus, on persécute une victime innocente, on fait de celui-ci un bouc émissaire". Et c'est bien ce qui se passe aujourd'hui, en cette fin de XXe siècle.

    Bien sûr le mécanisme, hélas, se répète encore, il y a encore des victimes innocentes et des gens qui gagnent des voix en désignant des boucs émissaires. Mais aujourd'hui, il y a des voix, des centaines de voix qui s'élèvent pour dénoncer les bourreaux, les persécuteurs, les violents et pour aider, pour relever les victimes.

    Le monde est inondé de cette idée de rechercher les victimes et de partir les secourir. Le mécanisme est révélé — bien que beaucoup ne savent pas d'où vient cette révélation. Aujourd'hui, on ne peut plus voir les guerres comme justifiées par la culpabilité des victimes. Qui croit à la culpabilité des Tchétchènes [(2000) ou des Ukrainiens (2022)] pour justifier la guerre des Russes ?

    Aujourd'hui, plus que l'Eglise, ce sont les journalistes qui révèlent ce mécanisme au monde. Le monde a assimilé cette pensée où toute victime est à l'image de Jésus injustement persécuté et mis à mort. Il n'y a pas un jour où les journaux ne publient un récit similaire à la Passion du Christ, une victime injustement traitée qui a droit à une réhabilitation, à une reconnaissance de son innocence, de son besoin de justice.

    Cette réhabilitation, c'est ce que Dieu a offert à Jésus au travers de la résurrection. Une résurrection que les évangiles racontent sous la forme d'un tombeau vide. C'est l'image de la fondation nouvelle d'une société qui ne repose pas sur un cadavre dissimulé dans un tombeau, mais qui repose sur la vie, la vie de Dieu, la vie respectée du plus petit d'entre nous.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2022

     

  • "J'ai appelé mon fils à sortir d'Egypte"

    (7.1.2001)

    Matthieu 2

    "J'ai appelé mon fils à sortir d'Egypte"

    Deutéronome 16 : 1-3.          Matthieu 2 : 1-15

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    Chers amis,

    Vous avez sûrement mangé de la couronne des rois, le 6 janvier, date traditionnelle de la fête des Rois, aussi appelée Epiphanie. Traditionnellement, les rois mages, venus d'Orient n'arrivent pas vers Jésus le soir de sa naissance comme les bergers. Ils arrivent plus tard, car ils voient l'étoile qui paraît lors de la naissance de Jésus. Puis ils voyagent jusqu'à Jérusalem pour savoir où on peut trouver le futur roi des Juifs (tient, ce titre de "roi des Juifs" sera celui inscrit sur l'écriteau qui surmonte la croix !). Ensuite, il faut encore rassembler les autorités, les savant pour percer ce mystère. Finalement, c'est l'Ecriture sainte (Michée 5:1) qui révèle l'endroit où doit naître le Messie. La vérité ne se trouve pas dans les étoiles, mais dans l'Ecriture sainte.

    Plus on lit le récit biblique de l'avenue des mages, plus on se rend compte des différences et des contrastes qu'il y a entre la légende des rois mages — qui se raconte de Noël à l'Epiphanie — et le récit biblique qui n'a rien d'un conte de Noël.

    Matthieu ne nous raconte pas un conte où la naissance de Jésus apporte joie et paix dans le monde ! Matthieu nous montre comment — dès la naissance de Jésus — la venue de Dieu qui réclame sa royauté sur le coeur des humains crée des tensions, suscite des conflits.

    Que le règne de Dieu s'approche et le pouvoir temporel tremble de peur — ici Hérode. La venue de Jésus ne débouche pas sur un paradis, la venue de Jésus amorce un rapport de force — qui va persister tout au long du ministère de Jésus — entre les forces de la mort et les forces de vie de Dieu. Dès le moment de sa naissance, Jésus est l'objet de menaces : "Hérode cherche l'enfant pour le faire mourir" (Mt 2:13).

    Ce premier affrontement va être esquivé, car Dieu avertit Joseph de prendre l'enfant et sa mère et de fuir en Egypte. Peut-être une indication, un conseil pour les parents pour leur dire : Votre enfant devra affronter la réalité — et elle n'est pas facile — mais votre rôle pour le moment, tant que l'enfant n'est pas mûr, c'est de le protéger, en lui évitant, autant que possible, le moment de faire face au mal qui viendra bien assez tôt.

    Dieu avertit Joseph de prendre l'enfant et sa mère et de fuir en Egypte. L'Egypte — dans l'histoire et la pensée israélite — est un pays symbole. Symbole de l'esclavage et de l'oppression. C'est le pays du malheur, des dix plaies. C'est le pays du passé — où l'on a vécu — mais dont il faut sortir pour vivre vraiment.

    Il est intéressant et significatif que Matthieu nous montre que Jésus a aussi passé par l'Egypte, son Egypte intérieure, le pays de la frustration, le pays des blessures intérieures, de la violence subie — le massacre des innocents d'Hérode n'est pas sans rappeler le massacre des bébés hébreux ordonné par Pharaon autour de la naissance de Moïse !

    Personne — pas même Jésus, nous dit l'Evangile de Matthieu — personne n'échappe à un passage en Egypte, le plus souvent pendant son enfance. Malgré tous les soins, toutes les attentions que des parents peuvent porter à leurs enfants, il est impossible que l'enfant ne ressente pas des frustrations, des injustices, des malchances blessantes, des humiliations, des vexations. Le monde n'est pas le paradis... la vie n'est pas un conte de fée, malgré tous les cadeaux — et les trois rois mages en apportent d'importants — il y a une réalité qui fait que nous existons dans un monde limité où le malheur, à toutes les échelles, surgit, sans que ce soit la faute de quelqu'un en particulier. Peut-on reprocher aux mages d'avoir contacté Hérode et enflammé sa colère ?

    L'Egypte intérieure existe pour chacun. Le malheur n'est pas d'y avoir été exilé, c'est inévitable, le malheur c'est d'y rester, de ne pas en sortir, de ne pas entendre l'appel de Dieu : "J'ai appelé mon fils à sortir d'Egypte" (Mt 2:15).

    Descendre en Egypte et remonter d'Egypte, c'est le parcours historique du peuple d'Israël, Abraham, Jacob, Moïse. Descendre et sortir d'Egypte, c'est aussi comme un parcours initiatique qui marque l'appartenance au peuple d'Israël (dans la liturgie de la Pâque, "vous vous souviendrez à jamais du jour où vous êtes sortis d'Egypte"); un parcours qui marque aussi la vie du croyant aujourd'hui; un parcours qui passe par l'association à la mort et à la résurrection de Jésus-Christ, au travers du baptême.

    Chacun, à l'âge où il se rend compte qu'il séjourne en Egypte, peut entendre l'appel de Dieu pour lui : "J'ai appelé mon fils à sortir d'Egypte". « Je t'appelle, mon fils, ma fille, à sortir d'Egypte.»

    Nous avons accueilli, N N , aujourd'hui dans notre communauté, avec l'espérance qu'un jour il entende lui-même cette appel, et qu'à ce moment il puisse demander lui-même son baptême, pour sortir d'Egypte et entrer dans le Royaume de Dieu.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2021

  • Dieu place dans notre monde des signes discrets, fragiles — à l'image d'un nouveau-né

    (16.12.2001)

    Matthieu 10-11

    Dieu place dans notre monde des signes discrets, fragiles — à l'image d'un nouveau-né

    Esaïe 35:1-7.       Jacques 5:7-8.      Matthieu 10:40 — 11:6

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    Chères paroissiennes, chers paroissiens,

    Il y a des moments où l'on voudrait bien avoir un signe clair de la présence et de l'action de Dieu dans notre monde, surtout après la période troublée que nous avons vécue cet automne.

    Il nous arrive bien quelque fois d'avoir le sentiment que les choses n'arrivent pas par hasard — ou arrivent par hasarD avec un grand D, un D majuscule — mais on se dit souvent vite : "Ce n'est qu'une coïncidence" et on tourne la page, même si on aurait bien voulu que cela soit un signe ! Recevoir un signe, un signal, et à partir de ce moment-là se sentir soutenu, encouragé, affermi.

    Savez-vous qu'aux Etats-Unis et en Europe, plusieurs millions de dollars sont investis chaque année pour financer des radars et des équipes de scientifiques qui écoutent l'univers, pour tenter de capter les émissions d'une intelligence extraterrestre !

    Mais comment reconnaître un signal intelligent parmi le brouhaha de l'univers. On ne va tout de même pas recevoir un message radio en anglais ou en français. Comment reconnaître une langue, un signal extraterrestre ?

    Pour nous se pose le même problème : Comment reconnaître, parmi tous les messages, le message qui vient de Dieu ? Comment reconnaître, parmi toutes les personnes que nous croisons, la personne porteuse d'un message divin. Comment Jean Baptiste peut-il reconnaître parmi tous ses contemporains : « celui qui doit venir » ?

    Jean Baptiste est à la recherche du Messie, de « celui qui doit venir », celui qui est annoncé, promis, par l'Ecriture. Bien qu'il soit en prison, Jean Baptiste persiste dans sa quête et envoie ses disciples questionner Jésus : "Es-tu « celui qui doit venir » ?"

    Jésus va donner une réponse indirecte à cette question : il dit en quelque sorte à Jean-Baptiste : "Observe les signes, scrute ce qui se passe ! N'est-ce pas ce qui était annoncé dans l'Ecriture ?"

    En effet, ce qui est impossible aux hommes se réalise : "les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts reviennent à la vie, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres". (Mt 11:5)

    Jean Baptiste a vu ces signes-là, ils nous ont été transmis dans les quatre évangiles, mais lorsque j'ouvre les yeux sur notre monde, aujourd'hui, je ne vois pas ces signes-là ! Le signe que je vois aujourd'hui, c'est seulement le signe de Noël que nous attendons, une naissance, la venue d'un nouveau-né. Des enfants continuent à naître dans notre monde ! Est-ce bien raisonnable ?

    Le signe que Dieu nous donne, sa signature, c'est la venue d'un bébé dans un pays occupé par les Romains, où des rébellions se déclenchent, suivies de représailles répressives, exactement la situation de la Palestine d'aujourd'hui ! Dans ce monde d'alors, comme dans notre monde d'aujourd'hui, Dieu donne comme seul signe "un nouveau-né, emmailloté et couché dans une crèche" (Luc 2:12).

    Un signe dérisoire face à nos attentes ! Dieu se moque-t-il de nous ? Quel est son plan ? Ce bébé Jésus est-il vraiment « celui qui doit venir » ?

    C'est à douter de tout, de Dieu, de Jésus, du salut ! Probablement est-ce pour cela que Jésus ajoute cette phrase — après les signes énumérés : "Heureux celui qui n'abandonnera pas la foi en moi, ou à cause de moi" (Mt 11:6). Oui, Jésus, tel qu'il est né, tel qu'il s'est présenté, tel qu'il a vécu, tel qu'il est mort, ne vient pas remplir nos désirs de toute puissance, nos attentes de bouleversements soudains, d'anéantissement radical et rapide du mal.

    Nous voudrions bien que Dieu intervienne radicalement dans notre monde d'aujourd'hui pour mettre fin à nos guerres, à nos injustices, à nos incapacités à partager... Mais il ne le fait pas. Il n'en a pas l'intention. Ce n'est pas sa façon de nous aimer et de nous respecter.

    Dieu place dans notre monde des signes discrets, fragiles — à l'image d'un nouveau-né. Des signes qui ne s'imposent pas, qui n'éblouissent pas, qui ne retiennent pas l'attention des médias. Des signes discrets, mais qui sont partout, qui sont dans tous nos gestes, qui sont dans tous les gestes faits à notre égard.

     

    "L'homme qui vous reçoit, me reçoit; et l'homme qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé (Mt10:40) Celui qui donne même un simple verre d'eau à l'un de ces petits, recevra sa récompense." (Mt 11:42).

    Chaque geste est un signe, un signal qu'il faut recevoir comme venant de Dieu. Chaque geste que nous faisons, veillons à le faire comme un geste qui peut porter la signature de Dieu.

    Cessons de porter nos regards vers le ciel comme des radars fixés vers l'immensité vide de l'espace en attendant un signal extra-terrestre. La venue de Dieu sur la terre, que nous attendons dans cette période de l'Avent et qui se réalise à Noël, signifie que les signes de Dieu se réalisent maintenant sur notre terre, directement autour de nous et au travers de nous, à travers nos gestes, des gestes tout humains.

    Croire à l'incarnation de Dieu, c'est ouvrir les yeux sur notre réalité présente et y chercher, y voir sa trace, ses signes, sa signature.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2021

  • Pardonner pour devenir libre

    (4.3.2001)  Matthieu 18

    Pardonner pour devenir libre

    Nombres 14 : 11-20.        Ephésiens 4 : 17-24.         Matthieu 18 : 21-34

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    Chers amis,

    Alors que je préparais cette prédication sur le pardon à partir de la parabole du serviteur qui refuse de pardonner, qu'on connaît aussi sous le titre du "serviteur impitoyable", je suis tombé par hasard (mais y a-t-il des hasards ?) sur cette exclamation :

    "Voulez-vous être heureux un instant ? Vengez-vous !

    Voulez-vous être heureux toujours ? Pardonnez !"

    (Henri Larcordaire, in Un chemin pour renaître, le pardon, Ed., Ouvertures)

    Ces deux sentences reflètent les deux scénarios, les deux attitudes qui nous sont dépeintes dans la parabole de Jésus. D'un côté, le serviteur qui veut être remboursé tout de suite et qui se venge sur son collègue, de l'autre le roi qui voit qu'il ne sera jamais remboursé et qui laisse aller la dette, qui renonce à récupérer quoi que ce soit. Lequel des deux est le plus heureux en fin de compte ?

    L'épilogue, la fin de la parabole nous dit que le serviteur finit par être livré au bourreau (la traduction française édulcore en disant qu'il est puni, littéralement, il est livré au tortionnaire !). Une façon claire de nous dire que c'est une voie sans issue, sans bonheur possible.

    * * *

    Mais j'ai été un peu vite et nous allons reprendre tout cela. En ce premier dimanche de la passion, j'ai souhaité parler du pardon, parce que le pardon est, non seulement au coeur de l'enseignement de Jésus, mais aussi au coeur du mystère de la Passion. Jésus est mort en pardonnant à ses bourreaux : "Père, pardonne leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font" (Luc 23:34). Ensuite, les apôtres — il suffit de lire le livre des Actes ou les épîtres pour le voir — ont affirmé avec force que Jésus est mort pour le pardon de nos péchés. Ainsi nous le dit la lettre aux Ephésiens :

    "Pardonnez-vous réciproquement comme Dieu vous a pardonné dans le Christ" (Eph. 4:32).

    Comment ça marche, le pardon ? D'abord, il a une offense. Une agression et une blessure. Un mal commis et un mal subi. Un offenseur et un offensé. Un "malfaiteur" (celui qui fait du mal) et un lésé, une victime.

    Du côté du lésé, de la victime, il y a préjudice. Il peut être matériel, mais même dans ce cas il laisse une empreinte intérieure, donc le préjudice, au-delà du matériel est essentiellement une atteinte intérieure. Cela peut être un sentiment de perte de confiance, de perte de l'estime de soi. Un sentiment de peur, d'insécurité (est-ce que cela ne va pas recommencer ?). Un sentiment de colère aussi, contre l'injustice (pourquoi moi ?), colère contre ce qui a été cassé à l'intérieur, et qui ne sera plus comme avant.

    Tout cela appelle une réparation. Ce qui a été brisé doit être reconstitué, reconstruit. Ce qui a été dévasté doit retrouver son intégrité. La victime doit vivre un processus de reconstruction, de réparation, de reconstitution pour redevenir elle-même et laisser aller le mal qui lui a été fait.

    Du côté de celui qui a fait du mal, il y a deux possibilités. Il peut y avoir reconnaissance du mal commis et bonne volonté d'y remédier, cela s'appelle la repentance, et cela aide la victime à obtenir réparation, au moins une réparation partielle. Au contraire, s'il n'y a pas reconnaissance du tort, il n'y aura jamais de réparation pour la victime de la part de l'offenseur. La victime se retrouve seule à devoir affronter l'absence de réparation, à devoir se reconstruire.

    C'est là qu'intervient un choix pour la victime : choisir entre la vengeance et le pardon. La vengeance consiste à égaliser les situations en infligeant le même tort à l'offenseur. Puisque l'agresseur ne veut, ne peut pas comprendre la situation de la victime, la vengeance le forcera à comprendre puisqu'il deviendra victime à son tour ! Il y a égalisation par le bas ! Victime et bourreau seront liés à tout jamais par la même douleur.

    Le pardon consiste au contraire à se libérer de toute attache avec son bourreau et ne pas traîner avec soi le poids du mal subi.

     

    "Voulez-vous être heureux un instant ? Vengez-vous ! (et devenez semblable à ce que vous haïssiez !)

    Voulez-vous être heureux toujours ? Pardonnez !"

    Le pardon intervient lorsqu'on a réalisé qu'il n'y a pas de réparation (totale) possible, lorsqu'on réalise qu'il vaut mieux lâcher, laisser aller, faire une croix sur ce qu'on espérait encore plutôt que d'espérer en vain quelque chose qui ne viendra jamais.

    Le pardon est associé à la grandeur d'âme, à la possibilité d'élargir son coeur, ce que fait le roi dans le premier scénario de la parabole. Lorsqu'il pardonne la dette incroyable de son serviteur, il le fait parce qu'il est "ému de compassion".

    Dans ce premier scénario, Jésus appelle cet homme "un roi"; dans l'épilogue, lorsqu'il doit punir le serviteur, cet homme n'est plus qu'un "maître" dans la bouche de Jésus. Pardonner est l'attitude royale de celui qui a le pouvoir, le pouvoir de gracier, le pouvoir de diriger sa vie.

    Celui qui se venge n'est pas maître de sa vie, il est mû par les forces violentes du mal, même du mal qu'il a subi, ce mal qui cherche à se répandre et à se répéter. Tant qu'on ne cherche pas à avancer sur le chemin du pardon — et cela peut prendre du temps — on n'est pas un être libre qui dispose de sa vie.

    Celui qui cherche à pardonner, cherche la voie de la libération et de la liberté. Il cherche à se détacher de son agresseur, ou de son offenseur, ou des forces qui lui ont fait du tort. En pardonnant, la victime abandonne son rôle de victime pour endosser le rôle du roi, un rôle royal où il retrouve le pouvoir sur sa vie.

    Ce pouvoir de pardonner, Dieu nous l'a confié explicitement, à nous les humains. Il nous l'a confié en agissant, lui en premier, comme le roi de la parabole. Quelle que soit la dette que nous pouvons ressentir envers Dieu ou envers les autres — aussi incommensurable soit-elle — Dieu nous en a libéré, par le Christ, sur la croix.

    Aussi pouvons-nous, à l'inverse du serviteur de la parabole, pardonner à notre tour pour être libres, libérés des torts qui nous ont été faits, et vivre heureux, toujours...

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2021

  • Comment un homme si ordinaire, peut-il être le Fils de Dieu ?

    (12.12.2004) Matthieu 1

    Comment un homme si ordinaire, peut-il être le Fils de Dieu ?

    Matthieu 13 : 53-58.       Luc 2 : 1-20.         Matthieu 1 : 18-25.

    télécharger le texte : P-2004-12-12.pdf

     

    Chers frères et soeurs en Christ,

    J'ai longtemps séché devant ma page blanche avant de préparer ce message. Pour tout vous dire, les textes de Noël des Evangiles ne m'inspirent pas tellement. En fait, ce qui me gène de devoir parler à partir de ces récits de la naissance de Jésus, c'est que je n'arrive pas à y croire — tels qu'ils sont racontés.

    En disant cela, je pense que je vais choquer certains d'entre vous, mais peut-être en soulager aussi quelques autres qui pensent peut-être : "Ah, je ne suis pas le seul, pour moi aussi c'est difficile !" Alors, je vais essayer d'expliquer ce que je ne peux pas croire et — malgré cela — ce que ces textes peuvent prendre comme sens pour nous aujourd'hui.

    Vous avez entendu le récit de l'annonce de la naissance de Jésus qui se trouve dans l'Evangile de Matthieu. Luc, dans son Evangile, présente un autre récit où c'est Marie qui reçoit le message sur cette future naissance. Les récits de Matthieu et Luc sont donc tout différents. C'est donc difficile — voire impossible — de les ramener à un seul événement-source.

    Dans le Nouveau Testament, Paul est le premier à s'exprimer. Il ne mentionne pas Marie, il dit seulement : "Jésus, né d'une femme..." (Ga 4:4). Ensuite, de son côté, Marc, le premier qui ait rédigé un Evangile, ne dit absolument rien au sujet de la naissance de Jésus, tout comme l'évangéliste Jean qui a écrit son Evangile après les trois autres. Donc, nous n'avons que deux récits et deux récits très divergents.

    Les divergences portent sur toutes les circonstances matérielles : Qui donne le message et qui le reçoit. Pour Joseph, c'est en rêve; pour Marie, c'est à travers un ange, un messager. Chez Matthieu, tout se passe dans l'intimité, entre Joseph et Marie, alors que chez Luc, c'est toute la famille avec les cousins, cousines (Elisabeth, Zacharie, Jean-Baptiste) qui participent à l'attente de Jésus (pourtant, ils seront seuls dans l'étable !).

    Toutes les circonstances divergent, mais les deux récits coïncident sur le but de cette mise en scène : expliquer que Marie a un enfant sans l'intervention de Joseph et faire intervenir Dieu dans la filiation de Jésus, pour que la venue de Jésus soit le résultat de la volonté divine. Dieu a voulu que Jésus naisse.

    Aujourd'hui, avec les éléments que nous connaissons ou plutôt que nous ne connaissons plus, il est impossible de dire : a) si les Evangiles font intervenir Dieu pour défendre l'honneur de Marie mis en cause par des adversaires (cf. Mc 6:3) ou b) si c'est pour mettre en valeur l'intervention divine, que Joseph est écarté de son rôle de père.

    Ce qui ajoute à l'étrangeté de ces récits — je veux parler du caractère peu crédible de leur historicité, c'est-à-dire de rapporter des faits, des événements tels qu'ils auraient eu lieu — c'est que ces récits de naissance n'ont aucunes conséquences dans la suite des Evangiles. Jamais, dans le corps des Evangiles, il n'est fait mention de quelque chose d'exceptionnel autour de la naissance de Jésus, même là où l'on parle de ses parents ou de sa famille.

    Dans l'autre passage de l'Evangile de Matthieu que vous avez entendu (Mt 13:53-58) où il est question de Jésus, les habitants de Nazareth se demandent à son propos : "N'est-il pas le fils du charpentier ? Marie, n'est-elle pas sa mère ? Jacques, Joseph, Simon et Jude ne sont-ils pas ses frères ?" (Mt 13:55). En résumé, ils demandent : Comment cet homme si ordinaire, dont nous connaissons toute la famille, peut-il se prendre — ou être considéré — comme un prophète, comme un messager de Dieu ?

    Voilà probablement la racine, le point de départ à l'origine des récits de la naissance de Jésus : Comment un homme si ordinaire peut-il être le messager de Dieu ou plus encore le Fils de Dieu ?

    Il faut alors apporter des éléments, des circonstances spéciales, des preuves de cette origine, de cette filiation. Il faut prouver que Dieu est bien à l'origine du "projet Jésus." Et alors, les évangélistes se mettent à broder des récits merveilleux. Et alors, ils font remonter le caractère extraordinaire de Jésus jusqu'à sa naissance et avant sa naissance.

    Et bien, je trouve dommage qu'on fasse de Jésus un personnage merveilleux, miraculeux qu'on entoure d'étoiles et de paillettes. Moi, je préfère un Jésus "trop ordinaire" pour être reconnu comme le messager de Dieu "au premier coup d'oeil" ! Je préfère un Jésus qui ne m'est pas imposé à coup de miracles.

    Si Dieu a vraiment voulu se faire proche de l'humanité, de l'humanité réelle, avec sa pesanteur, ses fardeaux, sa fragilité et ses vulnérabilités, je le préfère en homme trop ordinaire dont la naissance — comme celle de tous les communs des mortels — est passée totalement inaperçue sauf pour un père et une mère, pour qui c'est le plus grand événement de leur vie. Considérer Jésus comme un homme très ordinaire, né dans un famille ordinaire, me le rend plus proche, plus compagnon de route, plus vrai.

    Alors, je peux relire les récits bibliques de la naissance de Jésus dépouillés de leur prétention à l'historicité, dépouillés d'une volonté naturaliste et biologique, et entendre le message théologique imagé mais plein de sens : Oui, Dieu a bien préparé la venue de Jésus. Oui, Dieu a glissé — depuis très longtemps — des indices discrets dans l'Ecriture pour annoncer cette venue, car de tout temps, il avait cette intention "être un Dieu proche", "être Dieu avec nous — Emmanuel."

    Alors cela ne m'empêche pas de croire — avec Mathieu et Luc — que c'est vraiment Dieu qui s'est fait connaître à travers Jésus, à travers une vie d'homme vécue pleinement, de la naissance jusqu'à la mort, et qu'en cela, Jésus est le Fils de Dieu.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2020

  • Notre Père (7)

    19.7.2020

    Matthieu 20

    Notre Père (7)

    1 Samuel 8 : 1-9.    Esaïe 42 : 1-4.    Matthieu 20 : 20-28

    télécharger le texte : P-2020-07-19.pdf (pour lire toute la série sur le Notre Père, cliquer dans la colonne de droite la catégorie "Notre Père")

    Chers frères et soeurs en Christ,

    La deuxième demande que nous prononçons dans le Notre Père est : « Que ton règne vienne. » Cette venu du règne de Dieu peut être vue — au moins — de trois façons :

    a) comme le jugement dernier — à la fin des temps, à la fin du monde — au moment où Dieu établira une nouvelle terre et de nouveaux cieux, comme annoncé dans le livre de l'Apocalypse (Ap 21:1). Compris comme cela, nous demanderions la fin de ce monde.

    b) ou bien il s'agit de demander à Dieu qu'il établisse son règne sur la terre actuelle, dans notre monde. Cela consisterait à abolir le désordre pour rétablir l'ordre et la justice, faire droit aux humiliés et renvoyer les riches les mains vides (Luc 1:53).

    c) enfin la demande peut aussi porter sur nous-mêmes, demander que Dieu règne sur notre cœur, selon la prédication de Jésus résumée par Marc : « Le règne de Dieu s'est approché, convertissez-vous et acceptez la bonne nouvelle. » (Mc 1:15).

    Pouvons-nous trancher ? Mais devons-nous choisir ?

    Faisons un petit détour par l'Ancien Testament. Les textes nous montrent diverses façons d'agir de Dieu. Il donne ses commandements à Moïse. Il fait se lever des Juges en Israël, il désigne des prophètes pour gouverner.

    Enfin le peuple demande au prophète Samuel un roi pour les gouverner. Dieu voit cela comme une trahison, mais il accepte. Saül est le premier roi, mais ce n'est pas une réussite. Vient David. Le règne commence bien, mais se termine mal ; David finit par abuser de son pouvoir, et il en est de même avec chacun des rois suivants.

    Avec l'Exil, Dieu met fin à l'expérience de la royauté. Les prophètes annoncent — surtout Esaïe avec les poèmes du Serviteur souffrant — qu'il pourrait y avoir une autre forme de souveraineté, un Messie.

    Comme chrétiens, nous reconnaissons Jésus comme Messie, comme Christ. Et Jésus a beaucoup parlé du règne de Dieu, notamment à travers les paraboles du Royaume.

    Le Royaume est en même temps pour le temps présent (paraboles des quatre terrains (Mc 4:1-9), du levain (Mt 13:33), de la graine de moutarde (Mc 4:30-32)) et pour les temps futurs (parabole de l'ivraie (Mt 13:24-30) ou des blés qui poussent pendant le sommeil du semeur (Mc 4:26-29)).

    L'expression la plus claire de Jésus concernant le pouvoir ou le règne est exprimé dans le lavement des pieds des disciples et dans sa réponse à la mère des fils de Zébédée : « Si l'un de vous veut être le premier, il doit être votre serviteur. Le Fils de l'homme n'est pas venu pour être servi, mais pour servir. » (Mt 20:27-28)

    Jésus retourne complètement la problématique du règne et du pouvoir. Dans le monde, le pouvoir ne peut rien être d'autre que la réduction des autres à l'esclavage, leur asservissement. De son côté, Dieu est à l'opposé de cette logique de domination et de pouvoir. Le vrai règne est dans le service, le vrai règne est dans le renoncement au pouvoir, à la domination.

    Ce n'est pas une façon plus subtile ou plus douce d'exercer le pouvoir, c'est vraiment renoncer au pouvoir, à la contrainte, à la domination.

    Il nous est difficile de penser que Dieu y a vraiment renoncé. C'est pourtant ce que Jésus nous dit et nous montre en se faisant serviteur et en acceptant la croix. Il a renoncé au pouvoir de descendre de la croix, à appeler des légions d'anges pour établir son règne. Je pense même qu'il a renoncé à revenir avec tambours et trompettes pour mettre fin à notre monde et procéder au jugement dernier.

    Si Dieu est amour, il ne peut être que dans la proposition, dans l'offre, dans l'appel à recevoir une réponse. Dieu fait sa déclaration d'amour à chacun... à nous de répondre, sans contrainte, car l'amour ne peut être forcé sans être dénaturé.

    Mais ici dans le Notre Père, il est question du règne, donc de justice, de droit plutôt que d'amour. Et bien je pense que là aussi, Dieu renonce au pouvoir. Par rapport à la justice, Dieu est aussi seulement appel. Comme à travers tous les prophètes qui appellent à la justice et au droit, comme nous l'avons entendu précédemment (prédication Notre Père (6)).

    Cet appel de Dieu a la même force et la même faiblesse que la Déclaration des Droits humains. C'est juste un écrit avec des articles. Et pourtant, cette Déclaration des Droits humains fait trembler les dictateurs.

    Les dictateurs mettent en place des arsenaux législatifs et répressifs pour que ces Droits humains ne puissent plus être dits, proclamés, revendiqués. Voyez ce qui se passe entre la Chine et Hong Kong ! Un simple appel à la justice — des lettres imprimées sur du papier — fait trembler le président de 1,5 milliards de chinois.

    A Hong Kong, avec la nouvelle loi sur la sédition, toute parole et tout écrit peut vous envoyer en prison. Et pourtant, il y a encore des centaines de citoyens de Hong Kong qui manifestent pour la liberté et le droit.

    Je ne sais pas si vous avez vu comment ils manifestent ? Ils sont sur les balcons intérieurs des grands magasins et tiennent devant eux une feuille blanche. Tous les mots, tous les slogans sont devenus dangereux. Mais peut-on réprimer le fait de montrer que le pouvoir marque sa volonté de retirer tous les mots des pancartes en brandissant des feuilles blanches ? Le pouvoir va-t-il interdire le papier blanc ?

    L'appel à la justice, qu'il soit dans le bouche de Dieu ou imprimé sur la Déclaration des Droits humains est en même temps faiblesse totale et force irrépressible, et pourtant sans force de contrainte.

    Nous participons à cet appel à la justice chaque fois que nous prononçons le Notre Père et disons : « Que ton règne vienne. »

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2020

     

  • Notre Père (4)

    14.6.2020

    Matthieu 9

    Notre Père (4)

    Matthieu 18 : 21-35.          Matthieu 9 : 1-8

    télécharger le texte : P-2020-06-14.pdf

    Chers frères et soeurs en Christ,

    Depuis quelques semaines, j'ai commencé une série de prédications sur le Notre Père (pour lire toute la série sur le Notre Père, cliquer dans la colonne de droite la catégorie "Notre Père"). Celle-ci est la quatrième.

    Pour récapituler, je prends le Notre Père à l'envers. Remonter dans le Notre Père nous permet de suivre en parallèle l'histoire du peuple d'Israël. « Amen » et la doxologie finale correspondent à l'enracinement en Dieu du peuple d'Israël. « Délivre-nous du mal » correspond à la sortie d'Egypte et à la délivrance de l'esclavage. « Ne nous laisse pas entrer en tentation » au parcours dans le désert, où Dieu acccompagne et soutien son peuple sur un chemin difficile.

    Aujourd'hui, nous abordons les phrases sur le pardon. « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés » sont les phrases liturgiques de notre prière.

    Mais le texte, autant chez Matthieu que chez Luc parle de remise de dette (Mt) ou de remise des péchés (Luc). Il s'agit de vocabulaire économique et pas moral. Il y a interaction entre un créancier et un débiteur. Celui qui réclame de l'argent (ou un bien) et celui qui le doit, qui doit rembourser.

    Jésus a illustré ces rapports dans la parabole dite du « serviteur impitoyable », mais qui devrait plutôt s'appeler du « créancier généreux ».

    Dans la parabole, la dette est remise, elle est effacée, alors qu'il s'agissait d'une somme énorme. Elle est effacée sans condition préalable, par compassion, par générosité, par grandeur d'âme. Voilà comment Jésus nous présente le « Royaume de Dieu », donc l'agir de Dieu. Il remet notre dette.

    Aujourd'hui, nous n'avons pas tellement le sentiment d'être redevable, d'avoir une dette envers Dieu ou la Vie, ou nos parents. Nous ne le ressentons pas comme nos ancêtres ou les contemporains de Jésus.

    Peut-être est-ce parce que nous ne percevons plus le coût d'avoir reçu la vie et de nous maintenir en vie. Nous n'avons pas le sentiment que notre naissance a mis la vie de notre mère en danger.

    Nous ne percevons pas le coût, en peine et en vies, de notre nourriture : nous ne récoltons ni ne moissonnons, nous ne tuons pas de nos mains les animaux dont nous consommons la viande. Nous ne percevons pas la sueur des cueilleurs de bananes ou d'avocats, d'oranges ou de tomates.

    Nous ne percevons pas la pollution des puits de pétrole ou des mines dont sont extraits les minerais de nos téléphones et de nos ordinateurs.

    Nous sommes déconnectés du coût réel du fait de vivre. On nous cache le poids de destruction de la planète et de la biodiversité que nous engendrons.

    Peut-être faudrait-il se reconnecter à cette dette-là pour comprendre l'immensité de la générosité de Dieu de ne pas nous en faire porter le poids moral et nous ouvrir à la responsabilité qui en découle.

    C'est là qu'on passe de la dette au péché ou à la faute. Il y a ici deux aspects à relever.

    A. La culpabilité est inscrite dès la petite enfance dans notre fonctionnement. Un enfant se voit comme le centre du monde. Tout tourne autour de lui. Aussi, quand il lui arrive quelque chose de négatif, pense-t-il qu'il en est la cause, l'origine. Il se sent coupable de ses malheurs, voire des malheurs de ceux qui vivent autour de lui. L'enfant retourne le malheur contre lui sous forme de faute commise, alors qu'il n'y peut rien.

    Nous gardons tous quelque chose de cette attitude lorsque nous disons : « Mais qu'est-ce que j'ai fait au bon dieu pour mériter cela, ce malheur ? » Nous avons besoin d'être guéris de ce dysfonctionnement.

    B. Le second aspect à relever est que la culpabilité a un effet paralysant. A compter tous les effets de nos comportements sur le climat et l'état de la planète, nous pourrions arriver à nous dire : il vaut mieux que j'arrête tout, voire que j'arrête de vivre.

    Le deuxième récit, où Jésus associe le pardon des péchés et la guérison du paralysé est instructive à cet égard. Jésus commence par remettre les péchés de cet homme. Il efface l'ardoise sans condition, ce n'est pas accompagné d'une demande de changement ou de conversion, ni suivi d'un ordre « Va et en pèche plus. » La remise est inconditionnelle.

    Mais pourquoi est-il question de péchés. Nous avons vu dans la prédication sur « délivre-nous du mal » que la Bible ne fait pas de différence, dans le mal, entre le mal subi et le mal commis. Il y a « du malheur ». Il y a de l'injustice et de l'infortune et il en découle du mal et de la répétition du mal, donc du mal commis.

    C'est tout ce malheur qui paralyse et qui doit être ôté, allégé, remis. La traversée du désert du peuple d'Israël débouche sur l'entrée dans le pays de Canaan. C'est un peuple régénéré qui entre dans la terre promise.

    La guérison porte autant sur nos fautes que sur les malheurs que nous avons subis, sous lesquels nous sommes écrasés. Ce sont de ces malheurs que Jésus veut nous relever.

    Il est intéressant de noter que le mot utilisé pour dire « se lever » est aussi utilisé, dans les Evangiles, pour la résurrection de Jésus qui se lève d'entre les morts.

    Ce que Jésus fait dans cette guérison, c'est non seulement de faire disparaître les blocages de la paralysie, mais c'est redonner la vie avec le mouvement. Permettre à nouveau la vie, malgré et au-delà de la dette.

    Nous voir remettre notre dette de vie, c'est nous remettre en marche, nous relever, pour avoir l'énergie de remplir notre mission, nos responsabilités. Notre responsabilité, c'est d'imiter Dieu et Jésus dans la remise des dettes à ceux qui nous doivent quelque chose.

    Nous sommes appelés à cette réciprocité dans la deuxième partie de la phrase de notre prière. Non pas comme une condition, mais par reconnaissance.

    Quant à la remise de notre dette par rapport à notre poids sur la planète, elle doit nous encourager à la responsabilité. Sous la forme, d'abord, de la prise de conscience de notre emprise destructrice. Si nous sommes allégés de notre sentiment de culpabilité, c'est pour sortir de notre paralysie et agir : prendre nos responsabilités pour diminuer ce poids ; pour renforcer la responsabilité légale de nos entreprises et de nos multinationales.

    Pour que nous ayons davantage d'énergie pour nous battre « en faveur de » plutôt que de nous replier dans le désespoir de notre impuissance.

    Notre dette est remise, soyons reconnaissants et devenons acteurs et responsables.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2020

     

     

  • Notre Père (3)

    pour le dimanche 24 mai

    Matthieu 4

    Notre Père (3)

    Exode 16 : 1-5.      Matthieu 4 : 1-11.       Matthieu 6 : 13

    télécharger le texte : P-2020-05-24.pdf

     

    Chers frères et soeurs en Christ,

    Dans notre exploration du Notre Père (pour lire toute la série sur le Notre Père, cliquer dans la colonne de droite la catégorie "Notre Père"), nous voyons maintenant la phrase « Ne nous laisse pas entrer en tentation », forme liturgique depuis 2018 qui a remplacé la phrase « Ne nous soumets pas à la tentation » qui résultait d'un accord oecuménique depuis 1966. Cette formulation « ne nous soumets pas » a été trouvée comme impliquant trop l'action de Dieu dans la mise à l'épreuve de l'être humain, ce qui a conduit à son remplacement par la formule plus détachée « ne nous laisse pas entrer... »

    Nous ne pouvons pas savoir quels mots araméens Jésus a prononcé, et le texte grec lui-même peut se laisser traduire par les deux formules utilisées. La question du rôle de Dieu dans la tentation ou la mise à l'épreuve est une questin théologique plus large qu'une question de vocabulaire.

    Quel est le rôle de Dieu dans les épreuves qui nous arrivent ? Avant de questionner ce rôle particulier, il faut se demander quelle place Dieu occupe dans l'univers de la pensée.

    Si l'on considère — comme c'était le cas pour les écrivains bibliques et la pensée philosophique avant le siècle des Lumières — que Dieu est le principe explicatif total de l'univers (jusqu'au Dieu horloger de Voltaire), alors, tout vient de Dieu. Pour le dire autrement, si Dieu et les lois de la nature ne font qu'un, alors tout ce qui se produit vient de Dieu, du microbe aux tremblements de terre.

    Dans ce cas, la tentation ou les épreuves viennent aussi de lui et l'on ne peut que demander qu'il modère ou allège ses offensives contre nous.

    Avec cette vision de Dieu et du monde, nous nous retrouvons dans l'impasse d'un Dieu tout-puissant qui ne peut être en même temps soit compréhensible s'il est bon, soit bon s'il doit être compréhensible (voir ma prédication du 15 septembre 2019).

    Ce rôle total se retrouve dans certaines pages de l'Ancien Testament. Dans d'autres pages, on trouve un Dieu qui teste ses fidèles, comme Abraham (Gn 22:1) ou le peuple d'Israël avec le don de la manne. Un façon de tester l'obéissance du peuple face au don journalier de la manne : vont-ils croire et attendre la portion du lendemain ou faire des provisions ?

    Le Dieu qui tente, qui teste, est bien présent dans la Bible avec un Dieu qui dirige l'Histoire. Mais dans le Nouveau Testament et divers passages de l'Ancien Testament, dont le livre de Job, le rôle du tentateur est laissé à Satan (en hébreu) ou au diable (en grec), ce qui veut dire celui qui divise.

    On voit cette répartition des tâches dans l'introduction au récit des tentations de Jésus. Il est conduit au désert par l'Esprit, mais il y est tenté par le diable.

    Mais peut-être que la question « d'où vient l'épreuve ? » n'est pas pertinente ! La provenance n'est pas aussi importante que l'enjeu de l'épreuve. Que le virus vienne de Chine ou d'ailleurs ne change pas la prise en charge des malades.

    Ce qui est pertinent, c'est qu'il faut faire quelque chose. Un événement a surgit qui demande une action. Tout à coup, l'épreuve est devant nous. La Bible rattache ce temps spécial au « désert » comme un symbole de cet « à côté », de cet « en-dehors » du normal, ce temps qui bouleverse la normalité et nous projette dans un ailleurs qui fait réfléchir et demande à penser le présent et l'avenir autrement. En cela notre confinement a été un « désert » qui soulève des questions et des défis quant à tous nos modes de vie.

    Quelques mots sur les tentations ou épreuves auxquelles Jésus est soumis. Il y a trois tentations, celle de changer les pierres en pain, celle de se lancer dans le vide sans dommage et celle de dominer tous les peuples ou gens de la terre.

    Ces trois tentations offrent un pouvoir hors de portée des humains, un pouvoir de transformer la matière, donc une puissance matérielle illimitée. Un pouvoir d'invulnérabilité, une puissance sur la vie et la mort. Enfin, un pouvoir sur les autres, une domination idéologique sur la pensée des autres.

    Chaque fois, il y a l'offre de passer du fini à l'infini, de sortir des limites du monde. Y céder, ce serait croire à l'illimitation de la planète, de la durée de vie et croire à sa propre supériorité sur les autres.

    Ce qui fait la tentation, dans ces exemples avec Jésus, c'est de devoir choisir entre des valeurs. La tentation n'est pas de succomber à l'envie de s'acheter une pâtisserie. La tentation est de devoir faire un choix éthique, un choix de valeur qui va orienter ma vie, ou le monde, ou la vie des autres vers la vie ou vers la mort.

    C'est une épreuve, dans le sens où cela éprouve, cela challenge les valeurs sur lesquelles on s'appuie, sur lesquelles on bâtit sa vie. Quelqu'un fait une erreur monétaire en ma faveur. Vais-je le signaler ou empocher la somme en me disant que c'est sa faute ? Quelle valeur guide mon action ?

    La pandémie actuelle est une épreuve dans ce sens de challenge éthique, dans ce sens qu'elle révèle les valeurs de notre société. C'est une tentation, au sens théologique : un révélateur de valeurs.

    Les premières réactions et mesures prises ont révélé que, pour nous, la vie a du prix, la protection des personnes est plus importante que les profits économiques, d'où la décision de tout arrêter. Ensuite, on a vu que le même principe de protection des personnes, dans l'aspect « sauvegarde de sa subsistance » demandait de rouvrir l'économie. (Il n'y a pas de sens à opposer « sauver des vies » et « sauver l'économie » parce que notre travail nous nourrit et nous permet de payer le système de santé qui sauve des vies). Sur l'action immédiate, actuelle, l'épreuve dans laquelle nous avons été plongés a révélé une réaction de bonne qualité éthique.

    Par contre, elle révèle que les bases de notre système économique est intenablement fragile et anti-social. Il ne respecte pas la limitation de notre planète (n'est-il pas fou de croire à une croissance infinie sur une planète finie?). Il ne respecte pas la valeur du travail effectué (les métiers les plus essentiels sont les plus mal payés et relégués essentiellement aux femmes). Il ne respecte pas le lien social (il est plus important de faire du profit en délocalisant que de donner du travail et assurer un approvisionnement sûr de la population).

    Cette pandémie est pour nous un « désert » au sens théologique, c'est-à-dire un espace de réflexion à saisir. Comment allons-nous sortir du désert. En retournant à nos marmites pleines en Egypte (Ex 16:3) ou en adoptant un nouveau décalogue pour une société respectueuse de la planète, de soi (avec nos vulnérabilités) et des autres ?

    Quelle que soit la formulation de la phrase du Notre Père d'aujourd'hui, notre demande —lorsque l'épreuve survient — c'est que Dieu ne nous laisse pas tomber au milieu de l'épreuve. C'est qu'il nous accompagne dans nos choix — comme il a accompagné les Israëlites au désert pour les mener dans le pays de Canaan, comme il a accompagné Jésus pour qu'il puisse accomplir son ministère.

    Oui, Seigneur, ne nous laisse pas tomber quand nous traversons l'épreuve. Aide-nous à choisir les valeurs qui préserve notre planète finie, à choisir les valeur les plus humaines et les plus solidaires.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2020

  • Notre Père (1)

    pour le dimanche 10 mai

    Matthieu 6

    Notre Père (1)

    Matthieu 6 : 5-13

    télécharger le texte ici : P-2020-05-10.pdf

     

    Chers frères et soeurs en Christ,

    Je commence ici une suite de prédication sur le Notre Père (pour lire toute la série sur le Notre Père, cliquer dans la colonne de droite la catégorie "Notre Père"). Cette prière a été adoptée par la première Eglise et n'a cessé d'être dite depuis lors dans toutes les Eglises chrétiennes de la terre. Elle est dite dans une forme liturgique ancrée dans le texte des Evangiles.

    Deux Evangiles nous rapportent ces paroles de Jésus : Luc dans une version courte et Matthieu avec deux phrases de plus : la phrase sur la volonté et la phrase sur la délivrance du mal, chacune de ces deux phrases étant un développement ou une explication de la phrase précédente.

    La formule finale « Car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire, aux siècles des siècles, amen » a été ajoutée dans les manuscrits à partir du IIe siècle, mais était probablement prononcée bien avant. C'est une finale classique des prières juives.

    Tout laisse penser que cette prière a été prononcée par Jésus lui-même. Le vocabulaire est celui de la prière juive des synagogues. Mais le Notre Père « ne comporte aucune trace de la théologie des premiers chrétiens » nous dit Jean Zumstein*, pas de mention du Saint-Esprit ni de la foi en Jésus, ni de sa mort. Par contre le Notre Père accentue le thème du règne, du Royaume cher à Jésus et celui de la bienveillance divine.

    Ces deux thèmes : le Royaume de Dieu et la sollicitude divine structurent le Notre Père. La première partie, avec ses trois demandes, concernent Dieu. Les demandes sont en « tu » et appellent à la venue du règne et de la volonté de Dieu. La seconde partie en « nous » se centre sur les besoins des humains : le pain, le pardon et la confrontation au mal.

    L'énoncé de ces besoins est presque en style télégraphique. Cela concorde bien avec l'enseignement de Jésus sur la prière dans le Sermon sur la Montagne : « Quand vous priez, ne prononcez pas un grand nombre de paroles comme les païens... car Dieu sait ce dont vous avez besoin. » (Mt 6:7-8).

    L'enseignement de Jésus sur la prière est très paradoxal et très peu favorable à l'Eglise et à la vie communautaire ! Jésus demande d'abord de quitter les lieux publics et de s'enfermer dans sa chambre. La prière est de l'ordre de l'intime. Jésus aussi se retirait pour prier, dans le désert (Mc 1:35), sur la montagne (Luc 9:29) ou à l'écart des disciples dans le jardin de Gethsémané (Mc 14:32). C'est dans ce lieu secret que se passe la rencontre avec Dieu « qui voit dans le secret » (v.6), dans l'intime.

    Et puis Jésus nous coupe l'herbe sous les pieds : « Votre Père sait déjà de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez » (v.8). Alors, pas de vaines paroles, pas de quantité, pas d'exposé sans fin de ses besoins... que reste-t-il à faire quand on prie ? Il reste la posture. Une posture de louange (Dieu est saint), de désir ardent (du règne et de la volonté divine) et les demandes qui disent que nous ne nous suffisons pas à nous-mêmes.

    Une fois cela posé, nous pouvons entrer dans le texte de cette prière enseignée par Jésus. Au cours des prochains dimanches, nous allons voir ces mots, ces phrases. Mais nous allons le faire en remontant le texte, en partant de la fin pour revenir au début.

    Cette prière est un peu comme l'échelle de Jacob (Genèse 28:10-15) que les anges montent et descendent. Nous la prions en descendant du Père vers les humains, du règne de Dieu vers notre engluement dans le malheur. Pour comprendre et approfondir cette prière, je vous propose de partir de notre situation — en bas de l'échelle — et voir comment par cette prière, Dieu nous attire à lui, par étapes.

    Jésus lui-même a descendu le Notre Père parce qu'il vient du Père. Nous avons besoin de le remonter pour l'assimiler et pouvoir le prier en redescendant.

    Le Notre Père se termine donc par ce qu'on appelle une doxologie, un énoncé de louange. On vient de dire que nous avons besoin de Dieu opur être délivré du mal et l'on finit la prière par une confession de foi : « Car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire, aux siècles des siècles. Amen ».

    Nous avons là le fondement, la fondation sur laquelle repose notre prière et notre foi. « Car ». C'est en raison de la nature de Dieu que nous pouvons prier et croire. C'est le socle sur lequel repose l'échelle (de Jacob).

    Dire que « le règne, la puissance et la gloire » appartiennent à Dieu, c'est, en creux, dire que cela n'appartient pas aux humains. Personne ne peut revendiquer le règne, la puissance et la gloire pour lui dans le monde. Ceux qui le font quand même, nous pouvons les démasquer comme des usurpateurs.

    En prononçant cette phrase, nous affirmons que notre confiance va à Dieu — qui en Jésus s'est fait serviteur de tous — et pas aux prétendus puissants de la terre qui cherchent nos faveurs ou notre obéissance. Notre salut n'est pas auprès ds multimilliardaires ou autres célébrités et héros télévisuels.

    Notre confiance va à « Notre Père » qui a montré son vrai visage en Jésus, sur la croix, transformant toute vaine idée de règne, de puissance et de gloire. Nous avons vu ces derniers temps que les vrais héros étaient des personnes humbles et trop souvent déconsidérées qui se mettaient au service des autres au risque de leur santé, aux caisses des supermarché et au chevet des malades.

    Le « Amen » final (qui ne veut pas dire « c'est fini ! ») signifie : voici ce qui est vrai. Amen en hébreu veut dire : être solide, ferme, être digne de confiance, vrai. Les Evangiles rapportent nombre de paroles de Jésus qui comprennent cette expression « en vérité je vous le dis... ». « En vérité » traduit chaque fois le mot Amen retranscrit tel quel de l'hébreu en grec. On trouve cette expression 30 fois chez Matthieu, 13 fois chez Marc, 10 fois chez Luc et 25 fois chez Jean.

    Cet Amen est donc la pierre solide sur laquelle nous pouvons poser l'échelle qui nous fera remonter le Notre Père. Cet Amen final est une approbation de ce qui précède, une façon de dire : c'est vrai, je suis sûr que c'est vrai, je le confirme et l'affirme.

    Amen.

    * Jean Zumstein, Notre Père, La prière de Jésus au cœur de notre vie, Poliez-le-Grand, Ed. du Moulins, 2001, p. 11.

    © Jean-Marie Thévoz, 2020

  • Ce que Judas nous révèle...

    Pour le dimanche 15 mars 2020

    Matthieu 26

    Ce que Judas nous révèle...

    Matthieu 26 : 14-16.     Matthieu 27 : 1-10

    télécharger le texte : P-2020-03-15.pdf

     

    Chers frères et soeurs en Christ,

    Dans le récit de la Passion, deux disciples tiennent des rôles particulièrement importants : Pierre et Judas. Le premier semble tenir un rôle côté lumière et le second un rôle côté ténèbres. Mais finalement, Jésus s'est quand même retrouvé tout seul face à la mort, abandonné de tous. Toutes les autorités ont condamné Jésus, tous les disciples ont abandonné Jésus, toute la foule a crié "Crucifie !" Il y a eu unanimité contre Jésus, ce jour-là.

    Mais dans la tradition chrétienne, dans les récits des Evangiles, c'est Judas qui est désigné comme "le mauvais", celui qui a livré et trahi Jésus. Déjà dans les listes des disciples que donne chaque Evangile, Judas est placé en dernier et désigné comme celui qui trahit, qui livre Jésus (Mt 10:4). Dans les Evangiles on ne crée pas de suspens.

    Ainsi, Judas porte la marque de l'infamie. Pourtant, il n'est qu'un rouage dans la grande machine qui a conduit à la condamnation de Jésus. Mais il est un rouage, le seul rouage qui vient de l'entourage immédiat de Jésus, il est l'un des Douze. Cela accentue l'incompréhensible.

    Comment un proche de Jésus, quelqu'un qui l'a suivi, qui l'a accompagné pendant des mois, qui l'a entendu prêcher, qui l'a vu faire des miracles, guérir, nourrir les foules, etc., comment Judas a-t-il pu trahir son maître ? On donne généralement trois explications différentes.

    1) Ce serait de la jalousie, comme Caïn à l'égard d'Abel. Cette raison est trop subjective et peu présente dans les Evangiles.

    2) Ce serait l'appât du gain. L'Evangile de Jean place plusieurs touches dans ce sens (Judas était le caissier du groupe, il blâme la femme qui verse du parfum sur les pieds de Jésus et crie au gaspillage, et, ajoute Jean, "il dit cela parce qu'il était voleur" (Jn 12:6)). Le fait que Judas soit payé pour livrer Jésus va dans ce sens, mais la somme est modeste pour un homme cupide.

    3) La troisième raison, qui a été souvent développée dans la littérature est une raison théologique et me semble la plus intéressante. Judas aurait livré Jésus pour qu'il puisse accomplir son destin messianique — en tout cas le destin messianique tel que Judas l'envisageait.

    Dans la liste des disciples — à la fin de la liste — on trouve Simon le nationaliste (ou le zélote) et Judas l'Iscariote. Iscariote pourrait venir de "sicaire", le poignard et distinguer Judas comme un résistant à l'occupant romain, comme Simon le nationaliste auquel il est rattaché dans les textes.

    Judas se serait joint aux disciples de Jésus parce qu'il était persuadé que Jésus était le Messie qui devait délivrer Israël de l'occupant romain. Judas aurait été sourd à l'enseignement de Jésus sur la messianité souffrante; il n'aurait pas été réceptif aux remises à l'ordre de Pierre par Jésus chaque fois que Pierre refusait les annonces de la Passion.

    Judas pouvait donc attendre de la montée à Jérusalem et de l'entrée triomphale de Jésus avec l'épisode des rameaux qu'elles soient suivies d'une révélation éclatante. Judas peut s'être vu investi d'une mission dans ce dévoilement. Qu'est-ce qui serait plus éclatant que des myriades d'anges venant délivrer le Messie des mains de l'occupant ? Il fallait donc provoquer l'arrestation de Jésus pour déclencher le processus, pour mettre Dieu en demeure de réagir, de sauver son Fils et de libérer le peuple d'Israël.

    Ainsi, à ses propres yeux, Judas aurait pu avoir un motif honorable de livrer Jésus. C'était une façon de collaborer au plan de Dieu. Et bien, cela a été une façon de collaborer à ce qui devait arriver, mais pas selon le plan de Judas. En effet, le plan ne tourne pas comme Judas l'attendait :

    "Lorsque Judas vit que Jésus avait été condamné, il fut pris de remords et rapporta les 30 pièces d'argent et dit : « J'ai péché en livrant un innocent à la mort »." (Mt 27:3-4)

    Judas se retrouve-là dans la même situation que Pierre juste après son reniement. Tous deux ont trahi leur maître. Mais leur destinée ne sera pas la même. Pierre vit, Judas meurt. Que se passe-t-il ?

    Pierre et Judas n'ont pas le même regard sur la messianité de Jésus et sur eux-mêmes. Après l'arrestation de Jésus, Pierre se voit tel qu'il est, avec sa faute. Judas voit sa faute, mais il veut l'effacer par la restitution de l'argent. Il veut effacer le passé, remonter le temps, retrouver le Jésus d'avant, et probablement réessayer autrement de faire advenir le Messie glorieux. Comme cela est désespérément impossible, il n'a plus d'espérance, tout est fini. Il va se pendre.

    Pierre de son côté a retenu l'enseignement de Jésus. Il garde un espoir dans le Messie, même s'il ne peut espérer l'incroyable, la résurrection.

    Judas a été marqué du sceau de l'infamie parce qu'il représente la tentation — toujours forte — de brusquer Dieu, de le mettre à l'épreuve, de le pousser vers la toute-puissance pour nos propres intérêts.

    En Jésus-Christ, Dieu a choisi la difficile voie de l'impuissance, de la faiblesse pour se révéler. C'est un amour qui se propose, mais ne s'impose pas. Face à cela, nous gardons toujours — comme Judas — la tentation de la trahison en réclamant de Dieu une manifestation plus vigoureuse, plus contraignante, plus imposante.

    Le temps de la Passion nous rappelle que Dieu a choisi la voie de la douceur et du pardon. Il a choisi de porter nos fardeaux, nos soucis, nos faiblesses, nos souffrances avec nous. Il n'est pas le Messie glorieux qui ôte les obstacles de notre route, il est le Messie souffrant qui traverse les difficultés avec nous, à nos côtés.

    Il est celui qui relève Pierre et tous ceux qui faiblissent sur le chemin. Ce visage, c'est celui de Dieu qui nous est révélé en Jésus-Christ, mort sur la croix et ressuscité le troisième jour.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2020