12.11.2009

Matthieu 5. Le monde n'a pas besoin de plus d'objets, mais de plus de présence.

Matthieu 5

1.11.2009
Le monde n'a pas besoin de plus d'objets, mais de plus de présence.
Jn 14 : 15-17    Mt 5 : 1-10

Chères paroissiennes, chers paroissiens,
Les bénévoles engagés dans la Fête paroissiale ont reçu une invitation à participer à ce culte et à l'apéritif qui suivra tout à l'heure. Jésus de son côté est venu sur terre apporter l'invitation de Dieu à entrer dans le Royaume des cieux.
Cette invitation de Jésus s'inscrit dans une longue tradition. Dieu s'est fait connaître à Abraham, un homme, une famille, puis à tout un peuple à travers Moïse, à une nation à travers David et les prophètes. Jésus ouvre cette invitation encore plus largement.
C'est en voyant les foules autour de lui, qu'il voit à quel point chacun sur la terre a besoin de découvrir la présence de Dieu, découvrir la vraie forme de la Présence de Dieu auprès de tous les humains. En filigrane de son texte, Matthieu nous présent Jésus comme un nouveau Moïse. Depuis la montagne, il donne son enseignement. Les disciples sont à ses pieds et les foules en arrière-plan. Jésus, avec les Béatitudes et le Sermon sur la montagne, va donner un enseignement destiné aux croyants, mais dont la portée est universelle.
Les huit Béatitudes présentent un enseignement choquant, paradoxal, qui confronte directement les valeurs du monde présent.
Nous vivons dans une société de la performance, de l'efficience, de la production. Ce qui donne, aujourd'hui, de l'importance aux gens, c'est leur pouvoir d'achat, c'est leur visibilité médiatique, leurs coups d'éclat, leur agitation. Les gens ordinaires que nous sommes sont laissés de côté. Mais sommes-nous pour autant sans valeur ?
A qui Jésus s'adresse-t-il depuis sa montagne ? A qui s'adressent les Béatitudes ? Qui sont ceux à qui Jésus offre son attention et ses promesses de bonheur ?
Eh bien il parle (v.3) à ceux qui se savent pauvres en eux-mêmes, "pauvres en esprit", ce qui ne veut pas dire "faibles d'esprit" mais plutôt à court de souffle, essoufflés de courir tout le temps après la vie.
(v.4) Il parle à ceux qui pleurent, à ceux qui sont affligés, à ceux qui vivent avec des blessures affectives, relationnelles.
(v.5) Il parle aux doux, à ceux qui ne savent pas s'imposer, jouer des coudes, revendiquer haut et fort, qui s'effacent et s'inclinent.
(v.6) Il parle à ceux qui aspirent au changement, qui en ont marre des passe-droits, des bonus indécents, qui sont scandalisé par le mépris des puissants.
(v.7) Il parle à ceux qui sont miséricordieux (comme le mot à vieilli, nous sommes sûrement les seuls à l'utiliser encore !). Oui, il parle à ceux qui ont le cœur sur la main, à ceux qui écoutent leurs tripes, qui ouvrent leurs bras face à la souffrance des autres, ceux que leurs émotions submergent quand ils entendent parler du malheur des autres.
(v.8) Il parle à ceux qui ont le cœur pur. Un cœur pur, c'est un cœur entier, sans mélange comme on le dirait d'une couleur, d'un pot de peinture. Ceux qui n'arrivent pas à mentir, à s'accommoder des petites compromissions si confortables pour justifier des comportements troubles.
(v.9) Il parle à ceux qui recherchent la paix, que tout désaccord trouble, que les désunions rendent malheureux et donc qui mettent leur énergie à réconcilier, à rétablir le dialogue.
(v.10) Il parle à tous ceux qui se font rabrouer parce qu'ils ont protesté contre les magouilles, de qui on s'est moqués parce qu'ils ont refusé d'aller dans le même sens que tout le monde, au nom de l'honnêteté et de l'intégrité.
Dans ces Béatitudes, Jésus relève des attitudes simples, humbles, souvent silencieuses, mais toujours courageuses, droites, relevant de la fidélité à sa conscience. Et Jésus dit : c'est à vous qu'est ouvert le Royaume des cieux. Il ne cherche pas à débusquer les prix Nobel et les héros. Il ouvre le Royaume de son Père à chacun, à nous tous, qui nous reconnaissons dans ces portraits.
Jésus ne va pas chercher les puissants, les performants, ceux qui ont réussi et sont au sommet. Jésus s'adresse à tous, à nous tous, même si nous nous sentons faibles, pas à la hauteur, malheureux, plein de chagrin ou de colère. Notre situation, quelle qu'elle soit, n'est pas un obstacle, elle est le lieu où Dieu nous rejoint. Elle n'est pas un obstacle, elle est le chemin qui nous conduit au Royaume des cieux.
Jésus retourne les valeurs de notre société, du monde, les valeurs qui reposent sur l'accroissement du matériel, sur la productivité et la performance.
Quand nous sommes jeunes, nous pouvons nous laisser aller à cette illusion de bonheur. Mais maintenant, quand notre position ou notre situation change, quand l'âge diminue nos forces, nous ne pouvons plus croire à cette illusion. Nous avons à changer de valeurs, à nous convertir et passer de la production matérielle au service, passer du service à la relation, passer de la relation à la présence.
A travers les Béatitudes, Jésus nous montre un chemin qui quitte le monde du faire (faire toujours plus) pour aller vers l'être. L'être avec les autres, et l'être devant Dieu.
Le monde n'a pas besoin de plus d'objets, mais de plus de présence. Jésus nous enseigne à être présent, à nous-mêmes et aux autres, en nous révélant la Présence du Père. Le Royaume des cieux promis, c'est un espace de relations, où personne n'est seul, où personne ne pleure sans être consolé, ne porte sa peine sans recevoir du soutien, où personne ne reste dépourvu devant l'injustice, où chacun peut manifester sa compassion, où la présence de Dieu se voit dans les regards d'affection des uns pour les autres, où la paix fait son chemin, où ceux qui souffrent de moqueries ou du dénigrement sont portés et réconfortés.
Voilà le Royaume des cieux que Jésus offre. Voici le Royaume des cieux que le Christ nous invite  à construire, ici, ensemble. Je rêve que l'Eglise, la paroisse, puisse en être le commencement. Allons-nous le faire ensemble ?
Amen
© Jean-Marie Thévoz, 2009

10.03.2009

Matthieu 26. Les chemins divergents de Judas et de Pierre.

Matthieu 26

8.3.2009
Les chemins divergents de Judas et de Pierre.
Mt 26 : 14-25    Mt 26 : 31-35

Nous sommes entrés dans le temps de la Passion et nous lisons depuis dimanche passé les récits des Evangiles qui racontent les derniers jours de Jésus. Jésus vit une dernière fois la fête de la Pâque juive avec ses disciples. Le récit nous fait suivre deux histoires en parallèle : ce que Jésus vit avec ses disciples et ce qui se prépare en coulisse pour le piéger, l'arrêter et l'exécuter.
Jésus a conscience de ce qui se prépare derrière son dos. Il est prêt à assumer son destin, sa mission, et il essaie de préparer ses disciples, ses compagnons, à cette tragédie qui s'annonce. Jésus n'hésite pas à leur dire que les nouvelles sont mauvaises ! Il le fait par deux annonces, scandaleuses pour les disciples :
— l'un de vous me trahira (Mt 26:21) et
— vous allez tous m'abandonner (Mt 26:31).
La première annonce "l'un de vous me trahira" est doublement surprenante pour les disciples. D'abord, c'est qu'il y a à l'intérieur du groupe quelqu'un qui va trahir Jésus, c'est l'un de Douze, un de ces hommes que Jésus a appelé, choisi pour faire partie de son équipe. Ensuite, personne ne sait qui c'est et tous les disciples se demandent en leur for intérieur si c'est lui. Et chaque disciple, l'un après l'autre de demander à Jésus : "Ce n'est pas moi, dis ?" (Mt 26:22). Que de doute intérieur. Que de peur aussi ! Pourrais-je le trahir d'un geste, d'une parole déplacée, quasi à mon insu ? Le pays est quand même occupé par les Romains, il doit y avoir des espions.
Mais cela ne nous arrive-t-il pas aussi dans notre vie de tous les jours ? Nos silences gênés quand quelqu'un critique Jésus, ou l'Eglise ou les croyants ?
Judas finit par être désigné et il est plaint par Jésus. Le traître désigné, on pourrait penser que le groupe est ressoudé et que tout va bien aller.  Non ! Jésus enchaîne : "Vous allez tous m'abandonner."
Alors là, c'en est trop pour Pierre, le bouillonnant disciple. Lui, ça jamais, jamais il n'abandonnera Jésus, plutôt mourir que l'abandonner ! Jésus ne blâme pas Pierre, ni pour sa fierté, sa bravoure affichée, ni pour son reniement futur. Jésus dit juste ce qui est, ce qui sera : personne ne pourra résister à la pression, à la peur. Une façon de dire à tous : Acceptez-vous tels que vous êtes, acceptez-vous avec vos faiblesses et vos défaillances. Acceptez-vous tels que je vous ai choisi, tels que je vous accepte, tels que vous êtes.
L'important n'est pas tellement ce qui va vous arriver. L'important, c'est comment vous allez réagir après ce qui va vous arriver. Les événements surgissent, les accidents arrivent, les malheurs surviennent, on n'y peut rien. La première réaction, la première émotion monte en nous et nous envahit. Elle est là, elle arrive, elle nous arrive et nous devons la découvrir et la nommer : peur, ou colère, ou tristesse, ou honte. Ce qui nous appartient, c'est ce que nous allons faire de cette réaction, de cette émotion qui est là.
Divers chemins s'ouvrent à nous et les Evangiles nous montrent que Judas, face à la honte, a choisi la fuite, la mort. Après son geste de trahison, il n'a plus pu regarder Jésus, il n'a pas voulu affronter le regard de Jésus sur lui, il a choisi la mort.
Pour Pierre, il nous est dit plus loin qu'il a pleuré (Mt 26:75). Pleurs de rage, de colère de ne pas avoir pu tenir sa parole "je ne t'abandonnerai jamais." Pleurs de tristesse sur lui-même "alors, je ne suis pas plus courageux, plus fort que n'importe qui ?" Pleurs de repentance "ah, comme Jésus avait raison, comme il me connaît bien, mieux que moi-même !"
Destins opposés que ceux de Judas et de Pierre, destins opposés par les regards qu'ils portent chacun sur eux-mêmes : Judas est impitoyable avec lui-même, "après ce que j'ai fait, je ne mérite pas de vivre." Pierre est triste, mais il garde espoir, en lui-même et surtout en Jésus "il me connaît et il m'aime." Regards opposés sur Dieu. Judas désespère et craint le jugement de Dieu. Pierre espère et demande le pardon de Dieu.
Dans ce début du temps de la Pâque et de sa Passion, Jésus avait deux mauvaises nouvelles : "l'un de vous me trahira" et "vous m'abandonnerez tous", mais il leur donne une raison d'espérer, il ajoute : "quand je serai de nouveau vivant, j'irai vous attendre en Galilée" (Mt 26:32).
C'est bizarre comme Jésus dit à la suite "vous m'abandonnerez" et "j'irai vous attendre en Galilée." C'est que Jésus fait confiance à ses disciples — par delà leurs défaillances. Jésus leur fixe un rendez-vous. Rendez-vous en Galilée, dans votre région, dans votre village, au bord de votre lac, dans votre vie de tous les jours, je vous attendrai.
Au-delà de nos trahisons, de nos abandons, des périodes où nous oublions, où nous nous éloignons de Dieu, au-delà de nos faiblesses, de nos échecs et de nos fuites, Jésus nous donne rendez-vous. Jésus nous attends, ici à Bussigny, à Villars-Ste-Croix, dans nos vies, dans notre famille, dans notre école, dans notre vie professionnelle, dans notre paroisse.
Jésus nous attend au bord de notre vie, il attend que nous fassions un pas vers lui, il attend que nous lui fassions confiance, il attend que nous lui ouvrions la porte pour entrer dans nos vies, avec son amour et son pardon.
Amen
© Jean-Marie Thévoz, 2009

03.03.2009

Matthieu 26. La priorité du moment : être avec Jésus, être dans sa Présence

Matthieu 26

1.3.2009
La priorité du moment : être avec Jésus, être dans sa Présence
Ex 30 : 22-32        Mt 26 : 1-13

Chères paroissiennes, chers paroissiens,
Cette semaine, depuis mercredi dernier, nous sommes entrés dans le temps de la Passion, le temps du Carême, quarante jours depuis le mercredi des Cendres jusqu'au dimanche des Rameaux. En tant que chrétiens, nous essayons de faire de cette période un temps de réflexion et de recentrage de notre vie sur notre relation à Dieu.
Le calendrier Pain Pour le Prochain nous aide  dans cette voie en nous proposant des thèmes de méditations, des prières, des projets d'entraide. Nos paroisses organisent des soupes de Carême, pour nous réunir de manière conviviale, partager un repas léger et nous ouvrir au don, pour soutenir des projets d'entraide pour des populations moins favorisées que nous. Certaines associations nous invitent envore à renoncer à l'un de nos comportements habituels — renoncer temporairement au café, à la cigarette, au vin ou à la télé — pour nous rendre compte de la place ou de l'importance que nous accordons à cette habitude dans nos vies.
Consommer moins pour donner un peu plus à d'autres, voilà qui est bien, une bonne action qui ouvre notre esprit à nous-mêmes et aux autres ! Cela profite à tout le monde, aux pauvres, à la société, à l'Eglise et… à notre ligne. Mais n'est-ce pas un peu triste, un peu rabat-joie d'avoir à témoigner de notre attachement au Christ et à son message par la privation, le renoncement, le jeûne ?
N'est-ce pas tout cela que cette femme brise en versant un parfum de luxe sur la tête de Jésus ?
Le récit du geste extra-ordinaire de cette femme est placé exprès au commencement du temps de la Passion. Jésus vient d'annoncer la croix pour la troisième fois. Les autorités complotent pour arrêter Jésus sans faire de vagues. Jésus s'est retiré à Béthanie, comme en retraite, avant sa dernière Pâque à Jérusalem.
Et là une femme — anonyme dans le récit de Matthieu — oint la tête de Jésus d'une huile parfumée hors de prix. Cela nous rappelle le Ps 23 "Tu m'accueilles en versant sur ma tête un peu d'huile parfumée" (Ps 23:5). Un geste d'hommage de l'hôte à son invité.
Cette femme accueille la présence de Jésus, lui rend hommage, l'honore d'un geste et d'un cadeau sans prix, à la mesure de la grandeur de son invité. Mais cette démesure, cet excès choque les disciples. Les disciples ont bien enregistré les paroles de Jésus, tout son programme de partage et d'entraide. Les disciples sont de bons soldats zélés et obéissants, ils savent ce qui est utile et bon, ce qui leur est demandé : aider les autres, aider les pauvres.
Mais parmi cette assemblée, seule cette femme réalise ce qui se passe réellement, seule cette femme voit que ce programme ne tient qu'à la personne de Jésus.
En versant de l'huile parfumée sur la tête de Jésus, non seulement elle l'honore, mais elle le place à nouveau au centre de tous les regards, au centre des préoccupations de tous les disciples. Rien d'autre n'est important — en ce moment — que ce Jésus dont nous partageons les derniers instants.
Jésus va reformuler ce geste — pour détourner les disciples de leurs considérations éthiques, valables, mais déplacées — avec ces mots : "vous aurez toujours des pauvres avec vous, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours avec vous" (Mt 26:11). Les disciples se trompent de priorité.
Le geste du parfum réoriente tout le monde sur la priorité du moment : être avec Jésus, être dans sa Présence.
Mais Jésus va encore plus loin, il voit encore plus loin que la femme ne pouvait voir. Au-delà de l'honneur que Jésus reçoit au travers de ce geste, il perçoit un hommage au don de sa vie qui va suivre. A ce geste excessif du parfum versé, va correspondre le don excessif de Jésus : il va verser son sang pour le salut de la multitude. A ce gaspillage du parfum va correspondre, pour les disciples, la perte de Jésus.
"Vous aurez toujours des pauvres avec vous, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours avec vous." Vous allez me perdre — ce n'est pas le moment de discuter du prix de ce parfum. C'est le moment de parler du prix de la grâce ! C'est le moment de réaliser la grandeur du don que Jésus nous fait pour nous sauver.
Le temps du Carême, c'est le moment de réaliser la grandeur, l'étendue du don que Jésus nous fait. C'est le moment d'abandonner tous nos petits calculs, toutes nos pensées utilitaristes et comptables. C'est le moment de verser du parfum hors de prix sur la tête de Jésus.
Comment vivre le temps du Carême avec la joie débordante de cette femme qui veut honorer Jésus ? Comment restituer à nos proches, à nos voisins le débordement de grâce, l'immensité du don du Christ dans le temps de la Passion et de Pâques ?
Si le jeûne et les renoncements nous rendent tristes et nous montrent avec des visages défaits (Mt 6:16-18) pendant ce temps de Carême, alors nous sommes dans le contre témoignage ! Qui voudrait d'un Dieu content de nous voir tristes et la mine défaite ?
Marchons sur les pas de cette femme qui marque sa joie de rencontrer Jésus, qui montre qu'on peut se réjouir de l'immensité du don de Jésus pour chacun. Le temps du Carême, c'est aussi se réjouir du don immense que Dieu nous fait de son amour. Si nous recevons pleinement ce cadeau de Dieu, nous saurons toujours quoi faire avec les pauvres.
Amen
© Jean-Marie Thévoz, 2009

08.09.2008

Matthieu 16. Pierre est une fois dans le juste et une fois dans le faux

Matthieu 16

7.9.2008
Pierre est une fois dans le juste et une fois dans le faux
Mt 3 : 13-17    Mt 16 : 13-20    Mt 16 : 21-23

Les deux derniers textes que vous venez d'entendre peuvent se résumer en trois phrases de Jésus :
- Qui croit-on que je suis ?
- Qui croyez-vous que je suis ?
et - Je ne suis pas celui que vous croyez !
Du temps de Jésus, les gens pensaient qu'il pouvait être Jean-Baptiste, ou Elie, ou Jérémie : de grands prophètes, c'est-à-dire des porteurs, des transmetteurs de paroles, de messages venus de Dieu.
Que dit-on aujourd'hui — si l'on veut remplacer le vocabulaire biblique par des mots d'aujourd'hui ? On entendra : c'était un grand homme, un humaniste ou un humanitaire, un visionnaire ou un idéaliste, ou pourquoi pas un réformateur de la religion juive, un révolutionnaire social ou un doux rêveur.
Après les réponses de la société, Jésus retourne la question vers ses disciples, donc aujourd'hui vers son Eglise, vers nous. Qui est Jésus pour nous ? Qui est Jésus pour nous, sans utiliser de mots bibliques ? Quelqu'un veut-il risquer une réponse ?
Je pense que je peux dire qu'il est une inspiration, un modèle, le plus humain des humains, ou celui qui nous fait découvrir en même temps ce qu'il y a de plus humain en nous et ce qu'il y a de plus divin ou universel en nous. Mais c'est difficile de se passer du vocabulaire biblique !
Dans notre idée de Jésus, il y a ce qui vient de l'extérieur, ce qu'on nous a appris (peut-être au catéchisme), dicté, ce que nous avons entendu et enregistré. Et puis, il y a ce qui vient de l'intérieur, ce que nous avons cherché, élaboré, réfléchi. Ou ce qui s'est éclairé en nous : "Ah oui, c'est ça pour moi !"
Lorsque Pierre répond à Jésus : "Tu es le messie" il y a une conviction qui vient de l'intérieur : Jésus est en communion avec Dieu, il parle vrai, il touche le cœur, il libère des énergies en nous ! Et dans ce même mot "messie", il y a ce qui vient de l'extérieur, de la tradition juive, de l'époque où le peuple juif attendait un libérateur militaire pour chasser les Romains.
Jésus voit ces deux aspects, intérieur et extérieur, et il répond à Pierre ne prenant un aspect après l'autre. "Tu es heureux, Simon, fils de Jean, car ce n'est pas un être humain qui t'a révélé cette vérité, mais mon Père qui est dans les cieux." (Mt 16:17). Oui, Pierre peut être heureux de reconnaître ce lien entre Jésus et Dieu, cette communion. En découvrant ce lien, Pierre peut entrer dans cette communion et être lui-même en lien avec Dieu. Ce lien fait de Pierre un membre fondateur de l'Eglise.
Mais Jésus doit aborder le second aspect, l'espérance d'une libération militaire. Jésus doit dire à ses disciples : "Je ne suis pas celui que vous croyez !" Et Jésus leur parle — dès ce moment — "ouvertement" dit l'Evangile, de ce qui doit lui arriver. Il dévoile ce qu'on a appelé sa "messianité souffrante." C'est dans la faiblesse, c'est dans l'acceptation totale de son humanité mortelle que Jésus va accomplir son destin d'envoyé de Dieu.
Il y a là un retournement que Pierre ne peut accepter et qui lui vaudra le fameux "Vade retro Satanas" (arrière de moi Satan, Mt 16:23). Mais Pierre n'est pas le seul ! Chaque fois que quelqu'un dit : "Si Dieu existait, il ne laisserait pas faire cela, les guerres, les accidents, la souffrance des enfants, etc." Chaque fois, c'est un Pierre qui s'ignore, c'est un Pierre qui dit "Dieu t'en garde, cela n'arrivera pas !" (Mt 16:22).
Oui, c'est incroyable, Dieu a renoncé à sa toute-puissance, Dieu a renoncé à son pouvoir, à sa suprématie. Dieu change son mode d'intervention. Il accepte la condition humaine, il accepte la fragilité, la vulnérabilité, il accepte de souffrir et de mourir.
C'est — aujourd'hui encore — aussi inacceptable et incompréhensible pour nous que pour Pierre ! Et pourtant, il l'a fait ! Et ce même Pierre — qui était une fois dans le juste et une fois dans le faux — est resté le disciple de Jésus. Jésus ne recherche pas des gens infaillibles, invulnérables, tout-puissants. Non, Jésus a choisi l'autre voie, celle de l'acceptation de la dimension humaine pour nous servir d'inspiration, de modèle.
Jésus nous sauve du devoir d'être capable de tout, d'être compétent en tout, d'être toujours efficace et performant, de tout prévoir et de tout réussir. Jésus nous sauve du devoir de faire le bonheur de nos enfants, de nos proches, de nos voisins.
Jésus, comme inspiration et comme modèle, nous permet d'abord, et nous apprend ensuite, à accepter nos limites, nos vulnérabilités, nos défauts, ce qui nous permet ensuite d'accepter aussi nos compétences, nos capacités et nos points forts.
Regardez ce qui se passe lors du baptême de Jésus : Jean Baptiste voyant Jésus venir à lui veut refuser ce qui lui est demandé. "C'est moi qui ai besoin d'être baptisé par toi et c'est toi qui viens à moi." (Mt 3:14). Mais Jésus — voyant que Jean Baptiste est conscient de ses limites — lui redonne capacité et autorité. Jésus lie sa vie et sa destinée à des personnes faillibles, Jean Baptiste, puis Pierre, puis nous !
Dieu — en Jésus — renonce à sa toute-puissance pour nous faire de la place, pour nous permettre d'exister, de vivre, d'agir en liberté et avec responsabilité. Nous avons à agir, nous avons à prendre nos responsabilités dans la vie et donner le meilleur de nous-mêmes, mais il ne nous est pas demandé de devenir des surhommes. Nous vivons dans une société qui voudrait que nous soyons des surhommes, que nous réussissions tout ce que nous entreprenons, que nous n'ayons jamais besoin des autres, de leur aide ou de celle de la société.
Jésus nous appelle à reconnaître notre humanité dans la sienne : nous ne vivons pas tout seuls. Dans un temps de notre vie, nous pouvons donner aux autres, et dans un autre temps, n'ayons pas honte de demander aux autres. La vie est faite d'échanges, un temps pour donner, un temps pour recevoir, un temps pour servir et un temps pour être servi (Jn 13:8).
N'ayons donc pas peur de montrer nos fragilités, elles sont simplement la marque de notre humanité. Cette humanité que Jésus est venu pleinement habiter.
Amen
© Jean-Marie Thévoz, 2008

31.03.2008

Matthieu 22. "Aime et fais ce que tu veux !"

Matthieu 22

9.3.2008
"Aime et fais ce que tu veux !"
Ga 5 : 13-15    Mt 22 : 35-40

Chères paroissiennes, chers paroissiens, chers catéchumènes,
Vous avez entendu tout à l'heure les réflexions des catéchumènes sur la question de la violence, des règles, du respect des autres. On sent qu'ils ont un sens très correct d'où est le bien, où est le mal, un sens de la justice et de l'injustice. En même temps, il reste des zones floues — pour nous adultes aussi d'ailleurs.
Un exemple : on n'aime pas la délation et on dit à nos enfants : "Ce n'est pas bien de rapporter !" Mais en même temps, on leur demande de venir nous avertir si quelque chose ne va pas, tourne mal. Où est la frontière entre "avertir en cas de danger" et "rapporter une mauvaise action" ?
On a besoin d'un mode d'emploi de la vie, des situations concrètes. Voilà plusieurs modes d'emploi : celui d'un appareil de photo, celui d'un lecteur DVD, celui d'une photocopieuse, celui d'un programme informatique. Et voici [montrer la Bible] le mode d'emploi de la vie.
Il est épais, mais pas tellement, si on le compare aux autres. Surtout que chacun ne concerne qu'un seul objet à la fois, alors que la Bible concerne vos 70 ou 100 années de vie !
Comme dans tout livre-mode d'emploi, il y a des pages-résumé : le décalogue, le Sermon sur la Montagne (Mt 5—7) et le Sommaire de la Loi énoncé par Jésus :
"Tu dois aimer le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ton intelligence. C'est là le commandement le plus grand et le plus important. Et voici le second commandement, qui est une importance semblable : Tu dois aimer ton prochain comme toi-même."
Les Evangiles et toute la Bible ne sont que des illustrations pratiques de ces deux commandements.
Les catéchumènes trouvaient qu'il y avait trop de règles. C'est vrai, seul un avocat qui en fait son métier peut connaître toutes les lois, et encore. Les maîtres de la Loi du temps de Jésus comptaient 613 commandements. 248 commandements positifs (qui obligent à faire quelque chose) et 365 commandements négatifs (qui interdisent).
Face à ce méli-mélo, Jésus est venu dire : il y a deux commandements : Aime Dieu et Aime ton prochain et ces deux commandements sont semblables. On fait la même chose en aimant Dieu et en aimant les autres. Un pasteur de la fin de l'empire romain (saint Augustin) disait : "Aime et fais ce que tu veux !" En choisissant l'amour comme raison d'agir, on se construit une personnalité juste.
Il y a en nous une bagarre intérieure, des tensions, des envies contradictoires. Nous savons généralement où est le bien, mais nous sommes attirés par "le côté obscure de la force." Nous connaissons la vérité, mais nous sommes tentés de mentir. Nous voyons la souffrance des autres, mais nous sommes tentés par notre propre intérêt.
Qu'allons-nous choisir ? Voici une histoire :

« Un vieil indien parle de la vie à un enfant : "Une guerre se déroule en nous, deux loups se battent dans nos pensées. Le loup de la colère, de la jalousie, de la tristesse, du regret, de l'envie, de l'arrogance, de la culpabilité, de l'amertume, du sentiment d'infériorité, du mensonge, de la prétention, de l'ego.
Le loup de la joie, de la paix, de l'amour, de l'espérance, de la sérénité, de la simplicité, de la gentillesse, de la bienveillance, de la sympathie, de la générosité, de la vérité, de la compassion, de la foi."
L'enfant réfléchit un moment et demande : "Lequel gagnera ?"
Le vieil homme répond : "Celui que tu auras nourri." »*
Chacun de nos choix nourrit un des deux loups, une des deux parties de nous-mêmes ! Qui voulons-nous devenir ?
Nous ne sommes pas seuls avec le mode d'emploi de la vie qu'est la Bible. C'est une des particularité du christianisme : nous ne sommes pas guidés par un livre, mais par une personne. Le but de la vie n'est pas d'obéir à une loi — même la loi de Dieu. Le but de la vie, c'est d'être en relation et de vivre heureux dans ces relations.
Jésus n'a jamais dit : "Suivez la Loi." Jésus nous interpelle en nous disant : "Suis-moi !" Jésus est venu accomplir et remplacer la Loi. Nous n'avons plus à obéir à 613 commandements, mais à aimer une personne — Jésus — et à s'inspirer de ce qu'il a fait pour vivre avec les autres.
La Bible est un mode d'emploi de la vie, parce qu'elle nous raconte comment Jésus a vécu et comment d'autres hommes et d'autres femmes ont vécu en suivant Jésus.
Chacun de nous peut découvrir et mieux connaître Jésus pour voir comment il a vécu et comment il a aimé. Ainsi nous apprendrons à aimer à notre tour pour vivre heureux.
Amen

* Antoine Nouïs, Les cahiers du Caté, tome 3, Ed. Olivétan, Lyon, 2004, p. 61
© Jean-Marie Thévou, 2008

19.12.2007

Matthieu 20. Dieu peut agit malgré nos faiblesses, malgré nos vulnérabilités

Matthieu 20

4.11.2007
Dieu peut agit malgré nos faiblesses, malgré nos vulnérabilités
Deut. 7 : 6 - 8    Matthieu 20 : 20 - 28    Matthieu 20 : 29 - 34

Chère paroissiennes, chers paroissiens
Le pasteur français Alphonse Maillot — dans son petit livre sur les miracles*— commence par nous mettre en garde contre un danger : celui de nous focaliser sur le signe (le « comment » du miracle) et manquer ce que le signe nous désigne, nous montre : (le « pour-quoi » du miracle).
Aussi j’abandonne tout de suite la problématique « comment Jésus fait-il pour guérir ces deux aveugles ». Ce qui nous intéresse ce matin, c’est « pour-quoi » Jésus guérit-il ces deux aveugles au sortir de Jéricho. Quel message nous donne-t-il par ce geste, autant aux disciples d’autrefois qu’à nous aujourd’hui ?
Pour saisir ce message, il faut élargir notre vue du contexte. Que se passe-t-il avant, que se passe-t-il après ? Le début du chapitre 20 de Matthieu s’ouvre par la bien connue parabole de ouvriers de la 11ème heure. Un patron d’exploitation viticole engage des ouvriers tout au long de la journée et – finalement – leur donne à tous, y compris au dernier arrivé, le salaire d’une journée entière de travail. « Voilà à quoi ressemble le Royaume des Cieux » dit Jésus (Mt 20:1). Une pierre est posée dans la construction de notre compréhension de l’agir de Dieu : il traite chacun également, selon sa bonté, et non selon nos mérites.
Juste après ce récit, une autre pierre est posée : La 3e annonce par Jésus de sa passion future à Jérusalem. Jésus et ses disciples se trouvent en ce moment à Jéricho. Il avait quitté la Galilée (Mt 19:1) probablement en descendant le Jourdain, et passe un temps en Transjordanie, puis à Jéricho. Cette ville est son point de départ pour sa « montée à Jérusalem ».  Ainsi Jésus, pour la dernière fois, annonce sa Passion. Une précédente annonce avait scandalisé Pierre et lui avait valu le fameux « vade retro Satanas » c'est-à-dire « loin de moi, tentateur ».
En annonçant une nouvelle fois sa Passion, Jésus affirme qu’il n’évitera pas son destin, qu’il ne se détournera pas de sa mission, même si elle est incompréhensible à ses disciples. Ce chemin vers la croix est le passage vers la grâce annoncée par la parabole des ouvriers.
Mais ce chemin n’est toujours pas compris, comme en témoigne l’épisode que vous avez entendu : la demande de la mère de Jacques et Jean. Elle demande à Jésus un portefeuille de ministre pour ses deux fils dans le futur gouvernement, lorsque Jésus aura chassé les Romains et pris le pouvoir. Car c’est de cela qu’il s’agit, dans la demande de la mère de Jacques et Jean. Qui aura le pouvoir quand Jésus sera roi, lui le fils de David, l’héritier du trône ?
Ô comme il nous est difficile de sortir d’une lecture spiritualisante des texte bibliques ! Cette mère essaie d’obtenir une promotion politique pour ses fils. Nous raisonnons aussi encore en termes de pouvoir quand nous parlons de l'Eglise:
« Notre Eglise vaudoise a perdu sa place dominante… »
« Elle perd de l’audience, des paroissiens. »
Oui, c’est vrai, c’est une réalité, et c’est triste. Mais ce n’est pas la perte d’influence qui est triste, mais la perte de spiritualité, de grâce.

Dieu n’a jamais choisi le peuple d’Israël pour sa grandeur ou sa force, le texte du Deutéronome nous l’a rappelé. Jésus n’a jamais choisi ses disciples pour leurs forces ou leurs compétences. Dieu ne nous a pas choisi pour nos richesses, notre influence ou notre importance sociale. Nous sommes choisis parce qu’il nous aime et veut nous libérer, comme il a libéré les Hébreux des « griffes  de Pharaon », comme il veut libérer les disciples de leur servitude à la soif du pouvoir, comme il a libéré deux aveugles de leur nuit et de leur exclusion.
Cette guérison est là pour nous ouvrir les yeux sur la véritable identité de Jésus, sur son véritable travail, sur sa véritable mission. Jésus vient de l’exprimer en toute clarté : « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour se faire servir, mais il est venu pour servir et donner sa vie comme rançon pour libérer beaucoup de personnes ». (Mt 20:28).
Cette façon de voir Jésus et Dieu est impossible sans un miracle, sans l’intervention de Dieu lui-même. C’est Jésus lui-même qui doit nous ouvrir les yeux pour que nous voyions comment cette libération s’inscrit dans notre vie. Jésus ne va pas la faire contre notre gré !
Voyez comment il s’adresse à ces deux aveugles : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? ». Jésus est respectueux de chacun. C’est sa façon de servir : il n’use pas de sa connaissance et de sa puissance sans que nous ne le lui demandions. Il est à l’écoute de nos besoins, puis il met sa force au service de cette prière.
C’est en cela que Dieu peut agir malgré nos faiblesses, malgré nos vulnérabilités. L’apôtre Paul ira même plus loin en disant que notre faiblesse, nos vulnérabilités lui laissent la place d’agir lui-même à travers nous.
C’est la grâce de Dieu qui agit dans le petit peuple qu’il s’est choisi, à travers les disciples, à travers nous. Nous sommes des vases d’argile, mais nous y portons la présence de Dieu. Nous sommes même, dans les terme de l’apôtre Paul, le temple du Saint Esprit ! Laissons-nous ouvrir les yeux à cette réalité. Laissons-nous habiter par cette confiance que Dieu nous fait, que Dieu place en nous.
Il nous a choisi, il nous aime, il nous fait confiance pour témoigner de cette bonne nouvelle : il habite en nous. Laissons rayonner cette confiance, ouvrons-nous à cette grâce et cette grâce sera visible autour de nous. Laissons-nous habiter par cette grâce de Dieu.
Amen.
© Jean-Marie Thévoz, 2007


*Alphonse Maillot, Ces miracles qui nous dérangent, Aubonne. Ed du Moulin, 1986.

24.09.2007

Matthieu 13. N'arrachez pas l'ivraie de peur que vous ne déraciniez le blé avec elle

Matthieu 13

20.9.98
N'arrachez pas l'ivraie de peur que vous ne déraciniez le blé avec elle       
Célébration oécuménique

Rom 14 : 1-8    Mt 13 : 24-30


Frères et soeurs en Christ,
Vous avez entendu cette parabole que Jésus a raconté pour enseigner ses disciples. Quel titre lui donnez-vous ? Formulez le titre dans votre tête et retenez-le ! Vous y êtes ? Les deux titres les plus probables sont : "le bon grain et l'ivraie" ou "l'ivraie et le bon grain". L'ordre qu'on a choisi dans sa tête peut révéler notre optimisme ou notre pessimisme sur le monde.
Le mal était-il là dès le commencement du monde ? = "l'ivraie et le bon grain" ou n'est-il que second dans le monde ? = "le bon grain et l'ivraie". Jésus dans sa parabole établit un ordre très important. En premier, le maître sème du bon grain, ensuite vient en cachette, de nuit, l'ennemi qui sème l'ivraie. Finalement, après la moisson le bon grain est engrangé alors que l'ivraie est brûlée.
La séquence est donc : bon grain — ivraie — bon grain. Le mal n'est là ni au début, ni à la fin, il n'est ni l'alpha, ni l'oméga, seul le Christ est l'alpha et l'oméga. Le mal n'est là que comme une parenthèse encadrée, limitée par Dieu.
Le problème, c'est que nous vivons dans cette parenthèse et qu'il est difficile de la considérer comme peu de chose. Il est donc normal de prendre le mal au sérieux. Mais le risque est de ne voir que lui, de se laisser submerger et de perdre espoir... ou de se voir investi de la mission d'éradiquer le mal. C'est la première idée des serviteurs : "Veux-tu que nous allions l'arracher ?" (Mt 13:28). Et là Jésus nous livre la vision que Dieu a du monde: "Non, de peur qu'en ramassant l'ivraie vous ne déraciniez le blé avec elle" (Mt 13:29).
Dieu interdit tout tri par les humains, pendant le temps présent. Ce sera un travail qu'il confiera à d'autres : "les moissonneurs", "à la fin des temps". Maintenant, ce n'est pas notre travail, nous ne sommes pas équipés pour cela. "Ne croyons pas disposer du désherbant que Dieu lui-même n'a pas voulu employer" (Alphonse Maillot).
Je pense que cette parabole peut être lue à trois niveaux.
1) Elle exprime, en condensé, l'histoire du monde, l'histoire du salut. La création est bonne, le mal s'est glissé mystérieusement dans le monde, comme un ennemi, et il est là maintenant. Il est intimement entremêlé au bien. L'être humain est incapable de faire le tri. Ce tri est réservé à Dieu. Le mal rencontré est un mélange de mal commis et de mal subi dont personne n'est entièrement à l'origine. Le mal ne vient pas forcément de l'homme. L'être humain n'est pas responsable de tout le mal qui arrive, il y a une part mystérieuse qui nous échappe. En conséquence, la vertu ou la bonne conduite des hommes ne sauvera pas le monde.
2) Le deuxième niveau est celui des institutions. Toute institution humaine est un champ où le bon grain et l'ivraie sont mêlés. Aucune ne peut se proclamer pure et juger sa voisine, aucune ne peut faire le tri dans ses membres. L'apôtre Paul nous donne de bons conseils lorsqu'il nous dit : "Que celui qui mange de tout ne méprise pas celui qui ne mange pas de tout, car Dieu l'a accueilli" (Rom 14:3). L'unité ne se fait pas par l'uniformité des pratiques, mais par la référence au seul Dieu qui accueille chacun. Chacun a de bonnes raisons personnelles d'agir comme il le fait.

3) Le troisième niveau est celui des personnes, de soi-même. Acceptons que le bon et le moins bon est mélangé en nous-mêmes. Nous sommes nés dans un monde où nous n'avons pas reçu que du bon. Nous avons aussi été touchés par des événements qui nous ont fait du mal et dont nous souffrons. Il ne nous est pas demandé d'arracher cela et de le jeter loin. C'est le travail de la grâce de Dieu, au temps voulu par lui. Mais il nous promet la guérison de ces blessures.
Le bon grain et l'ivraie sont mélangés également chez ceux qu'on côtoie, et là, je pense que nous sommes appelés à recevoir et appliquer le même regard que Dieu. Cherchons à voir chez chacun le bon grain qui est en lui et laissons Dieu s'occuper de l'ivraie.
C'est fou ce que notre attitude envers quelqu'un peut être transformée lorsque nous sommes persuadés qu'il y a quelque chose d'aimable en lui, en elle, que je suis appelé à découvrir.
Il y a en chacun, en chacun de vous, en chacun des membres de votre famille, chez vos collègues, etc., une semence merveilleuse qui développe son fruit et que Dieu connaît déjà. Cet être précieux, Dieu veille dessus, c'est pourquoi il interdit qu'on désherbe, qu'on éradique, qu'on exclue, de peur que cet être soit touché aussi.
Regardez le monde, les institutions, les personnes avec les yeux de Dieu. Libérez-vous du rôle du juge qui doit opérer le tri (c'est l'oeuvre que Dieu confiera aux moissonneurs). Concentrez-vous sur le bon, le bien, le beau. Regardez les gens pour trouver le trésor qui est en chacun et pour découvrir en votre prochain la présence même de Dieu.
Amen
© Jean-Marie Thévoz, 2007

21.09.2007

Matthieu 18. "Devenez comme des enfants !"

Matthieu 18

13.9.98
"Devenez comme des enfants !"       
Mt 7 : 7-12    Mt 18 : 1-5


Chères paroissiennes, chers paroissiens,
Aujourd'hui, nous accueillons des enfants qui vont commencer ou poursuivre le culte de l'enfance. Pour certains, c'est peut-être un peu nouveau de se trouver dans cette église. Il y a beaucoup de choses à découvrir dans une église. Ce matin, j'aimerais attirer votre attention sur les deux vitraux que vous pouvez voir. (Dialogue avec les enfants sur ce qu'ils voient). Le vitrail de gauche montre une scène de la parabole du fils prodigue, lorsque le père accueille son fils à bras ouverts. Sur celui de droite, on voit Jésus qui bénit des petits enfants que leurs mères lui présentent. Les évangiles soulignent à quel point Jésus se souciait des enfants.
Dans le récit que vous venez d'entendre, c'est à un enfant que Jésus fait appel lorsque ses disciples se disputaient entre eux pour savoir qui était le plus grand. Pour régler leur dispute, ils se tournent vers Jésus. Ils espèrent probablement qu'il va les départager. "Qui est le plus grand dans le Royaume de Dieu ?", ce qui signifie : qui est le plus grand aux yeux de Dieu ?
Jésus ne tombe pas dans le piège de désigner l'un ou l'autre de ses disciples. Cela risquerait de créer une bagarre ou de diviser le groupe.
Jésus, alors, appelle un enfant et le place au milieu d'eux et il leur dit de changer leur état d'esprit pour devenir comme un enfant. Alors Dieu les accueillera tous.
Jésus ne fait pas un calcul de grandeur ou de quantité. Il ne fait pas de comparaison des qualités et des défauts de chacun. Dieu ne fait pas ces calculs, cette comptabilité. Dieu regarde ce qu'il y a dans notre coeur. Dieu regarde notre attitude fondamentale, notre être profond. Il cherche l'enfant en nous.
"Devenez comme des enfants !" Qu'est-ce que cela veut dire ? Jésus avait déjà dit la même chose à Nicodème qui lui avait répondu  qu'il ne pouvait pas retourner dans le ventre de sa mère ! Nous tous, adultes, nous nous sentons investis de responsabilités, nous ne pouvons pas les abandonner pour redevenir insouciants comme des enfants ! Nous avons un travail, nous ne pouvons pas aller jouer ! Nous faisons des choses sérieuses et importantes, nous ne pouvons retourner à la sieste !
Et puis, qu'est-ce que l'enfant a que nous n'ayons pas ? N'avons-nous pas l'impression que c'est quand même mieux d'être adulte que d'être enfant ? Ne disons-nous pas à nos enfants : "Quand tu seras grand alors tu pourras..." L'enfance ne serait que le chemin qui mène au but : être grand, responsable, travailleur...
Jésus, cependant, pense autrement ! Il y a dans l'enfance une qualité que l'adulte doit retrouver pour "entrer dans le Royaume de Dieu" comme dit Jésus. Dans notre recherche de cette qualité, on peut écarter tout ce qui paraît faire de l'enfance, un âge d'or, c'est un mythe de ce XXe siècle.
En fait, c'est un travail énorme de grandir, de découvrir le monde, d'être confronté à l'inconnu, d'être si petit dans un monde si grand, d'être si dépendant de ses parents. L'enfant, c'est celui qui n'a pas le pouvoir. Pas le pouvoir de répliquer au mal, de se défendre adéquatement, de trier le vrai du faux dans ce qu'on lui dit.
L'enfance peut être très heureuse dans son ensemble, mais elle est tout de même parsemée de situations difficiles et blessantes. Ainsi, personne ne sort-il intact de son enfance pour vivre sa vie d'adulte. Cette vie d'adulte est marquée par ces blessures qui restent souvent profondément enfouies et méconnues. Ces blessures conditionnent souvent longtemps nos comportements relationnels.

Aussi Jésus nous invite-t-il à retrouver en nous notre être d'enfant, ce qui consiste en deux choses :
1) reconnaître comment l'enfant en nous a été blessé, pour le guérir
2) reprendre contact avec l'enfant créatif et plein d'énergie qui se cache derrière l'enfant blessé.
Bien sûr, sous le terme "enfant" on parle de l'Etre fondamental qui nous habite et que nous sommes. Retrouver cet Etre véritable qui est en nous-mêmes, c'est retrouver la clé du Royaume de Dieu, comme le promet Jésus. Et si on lit attentivement le dernier verset de ce récit (Mat. 18:5) "Celui qui reçoit cet enfant, me reçoit moi-même", on constate que Jésus s'identifie même avec cet enfant en même temps blessé et créateur de vie. Cela est tout à fait analogue à sa destinée. Ce Jésus crucifié, c'est celui que Dieu a ressuscité. Cet enfant (blessé) en nous, c'est celui qui ressuscite aussi en nous lorsque nous reconnaissons sa souffrance et sa parenté avec nous.
Ce Dieu qui ressuscite Jésus est le Père qui fait vivre son Fils. La relation que nous avons au Père, n'est pas une infantilisation de l'être humain. C'est une relation nourricière. Dieu est ce Père qui fait revivre en nous l'enfant, qui en prend soin, qui l'entoure de sa tendresse. Comme le père du fils prodigue et comme Jésus qui accueille tous les enfants que l'on voit sur les vitraux de cette église de Bussigny.
Amen
© Jean-Marie Thévoz, 2007

29.08.2007

Matthieu 25. Dieu fait le premier geste de la confiance

Matthieu 25

27.8.2000

Dieu fait le premier geste de la confiance

1 Jean 4 : 16-19    Mt 25 : 14-30

Chères paroissiennes, chers paroissiens,
Jésus aimait exprimer les réalités de son Père à travers des paraboles. De simples explications auraient pu nous faire croire que le Royaume de Dieu appartenait au domaine de ce qui se voit, de ce qui se touche, s'explique, alors qu'il est question de réalités qui sont au-delà des apparences, qui appartiennent à l'essence des choses, au domaines des relations essentielles. Cette parabole aussi essaie de nous parler de la vie essentielle, de la vie relationnelle au-delà des apparences, de la réalité des relations que Dieu entretien avec nous, avec tous les êtres humains. Qu'apprend-on de Dieu ? Qu'apprend-on de nous dans cette parabole ?
Au premier abord cette parabole nous raconte une histoire de jugement, un jugement sévère même. La sévérité du jugement contredit ce que Jésus nous dit d'habitude de l'amour du Père pour nous. Dans un premier temps, je vous propose de prendre acte qu'il y a un jugement dans cette parabole, le temps de comprendre le début de la parabole, ce qui nous éclairera finalement sur le sens de ce jugement.
Avec un groupe de catéchumènes, nous avons lu seulement la première partie de cette parabole,  jusqu'au départ du maître. Puis je leur ai demandé d'imaginer et de jouer la suite de la parabole. Tous, sans exception, ont abouti à une conclusion où les serviteurs devaient rendre des comptes, et où ils étaient récompensés ou punis, selon ce qu'ils avaient fait. Le jugement est vraiment une composante humaine ! L'idée de jugement, d'appréciation de nos actes est ancrée profondément en nous. Quelqu'un doit finalement nous indiquer, pensons-nous, si nous sommes des gens biens ou si notre vie a un sens, une valeur. Et bien souvent, nous sommes les premiers a porter un jugement sur nous-mêmes et rarement de manière positive... Il y a une sorte de nécessité du texte qui conduit au jugement, comme un roman policier ne peut finir sans la découverte du meurtrier.
Revenons au travail des catéchumènes. Un des groupes ne connaissait pas du tout, préalablement, cette parabole et il a inventé un fin très instructive pour nous : Un premier serviteur garde la somme précieusement et se fait féliciter au retour du maître. Les deux autres se servent des biens remis pour faire des affaires et s'enrichir. Ils se font sévèrement réprimander pour avoir osé utiliser des biens qui ne leur appartenaient pas mais leur était seulement prêté.
Voilà qui met en lumière un aspect de la parabole qui manifeste des visions tout à fait différentes du maître de la parabole : Le maître des catéchumènes a peur du risque, il ne fait pas confiance dans ses serviteurs. A l'opposé le maître que nous décrit Jésus fait confiance, il remet tout son capital à ses serviteurs en leur laissant toute liberté d'agir. Le maître leur donne le libre choix, ce qu'on appelle le libre arbitre. En cela, il les élève du rang de serviteur, d'esclave au rang d'hommes libres et responsables. Cette élévation de l'être humain à la liberté et à la responsabilité n'est pas le résultat de leur travail, mais un préalable que Dieu pose. Dieu fait le premier le geste de la confiance en associant les humains à ses affaires, plus encore, en leur confiant tout et en se retirant, pour leur laisser les mains libres.
La parabole ose dire que le maître se retire pour laisser les humains libres. Lorsque des parents veulent apprendre à leur enfant à faire du vélo, il y a un moment où il faut enlever les petites roues et lâcher l'enfant, lui faire confiance. Sans cela, il n'apprendra jamais.
L'avenir du monde est entre nos mains, parce que Dieu nous l'a confié. La conduite de nos vies est entre nos mains, parce que Dieu nous l'a confié. La responsabilité de notre famille, de nos affaires, de notre paroisse est entre nos mains, parce que Dieu nous l'a confié.  A partir de là, nous avons à choisir notre propre attitude : Allons-nous vivre dans la confiance en la bonté de ce mandat ou allons-nous vivre dans la crainte, dans la peur de se tromper, de ne pas être à la hauteur, d'être jugé ?
Si nous remontions à la racine de chacune de nos décisions dans notre vie, que trouverions-nous ? La confiance en la bonté de Dieu et en la beauté de la vie, ou la peur de la perte, du risque, de la punition ou de l'échec ?
Le troisième serviteur a choisi cette voie de la peur du risque et de l'échec, parce qu'il voyait en Dieu un être dur, qui juge et qui condamne. Cette peur le paralyse. En enterrant son talent il nie la confiance du maître en lui. Il fait de son présent un temps vain et inutile jusqu'au retour du maître. En gelant son avoir, ce serviteur tue l'espoir que son maître plaçait en lui. L'attente anxieuse des comptes, du jugement entraîne le serviteur à se dérober à sa vocation. C'est à cette mentalité — agir sans risque et donc sans faute pour être en ordre avec celui qu'on craint — c'est à cette mentalité que Jésus s'en prend. Celui qui a peur du jugement alors que le Seigneur place en lui toute sa confiance n'est pas digne d'entrer dans le Royaume.
Ainsi, malgré sa fin en forme de jugement, cette parabole ne cherche pas à créer une terreur du jugement pour obtenir quelque chose de nous. Au contraire elle est une invitation à laisser tomber sa peur du jugement, sa crainte de Dieu pour s'ouvrir à la liberté offerte, une invitation à recevoir pleinement la confiance qui est placée en nous.
En effet, la crainte du troisième serviteur constitue l'opposé de ce que Dieu veut créer en nous, comme nous le rappelle l'épître de Jean : ''L'amour parfait exclut la crainte. Ainsi, l'amour n'est pas parfait chez celui qui a de la crainte, car la crainte est en rapport avec une punition" (1 Jean 4:18). 
Celui qui choisit — dans sa vie actuelle — de vivre dans la peur se place lui-même dans des conditions de vie qui ressemblent à un enfer.
Celui qui choisit la confiance et vit d'elle est déjà entré — dans sa vie actuelle — dans la joie de Dieu.
Amen

© Jean-Marie Thévoz, 2007

17.07.2007

Matthieu 5. Aimer ses ennemis pour gagner en être

Matthieu 5

8.7.2001

Aimer ses ennemis pour gagner en être

Es 40 : 27-31    Phil 2 : 1-5    Mat 5 :43-48

Chères paroissiennes, chers paroissiens,
Aujourd'hui, j'aimerais vous parler d'un des enseignements de Jésus dans le Sermon sur la montagne. Le Sermon sur la montagne est un condensé de l'enseignement de Jésus où il reprend des commandements connus de tous, pour leur imprimer un élan nouveau.
Après avoir parlé du meurtre et de la colère, du mariage et du divorce, des serments et de la vengeance, Jésus termine avec un enseignement sur l'amour des ennemis :

"Vous avez entendu qu'il a été dit : «Tu dois aimer ton prochain et haïr ton ennemi.» Mais moi je vous dis : aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent." (Mat 5:44).
Ce nouveau commandement ne nous projette-t-il pas tout droit dans l'utopie irréalisable ou dans l'inutilité totale ?
Ce commandement relève de l'utopie dès qu'on se trouve en présence de vrais ennemis. Qui irait dire aux Palestiniens : Aimez les Israéliens ? ou aux Israéliens : Aimez les Palestiniens ? De même entre les Serbes et les Kosovars, les Tibétains et les Chinois, etc. Lorsque le mal commis de part et d'autre est si grand, qui peut demander de l'amour ?
D'un autre côté, pour nous qui sommes ici, dans un Etat de droit, ce commandement semble inutile. Qui a des ennemis ? Qui a de vrais ennemis ? N'avons-nous pas tout pour vivre en paix, tranquilles ? N'avons-nous pas atteint un niveau de concorde et de tolérance suffisant pour qu'on ne nous demande pas encore un pas supplémentaire qui frise une perfection irréaliste et au-delà des capacités de l'être humain normalement constitué ?
Alors, idéaliste - irréaliste ? ou inutile et inutilement perfectionniste, ce commandement ?
Pourquoi Jésus nous demande-t-il cela ? Pour... quoi ? En vue de quoi ? Pour vivre tranquille ? Pour éviter le cycle et le cercle vicieux de la violence, de sa répétition, de la vendetta ? Non ! Cette question de l'amplification de la violence et la façon d'y mettre un terme a été traitée par Jésus dans le point précédent de son discours, dans ses paroles sur la vengeance :

"Vous avez entendu qu'il a été dit : «Oeil pour oeil, dent pour dent.»  Mais moi je vous dis de ne pas vous venger de celui qui vous fait du mal. Si quelqu'un te gifle sur la joue droite, laisse-le aussi te gifler sur la joue gauche. Si quelqu'un veut te faire un procès et te prendre ta chemise, laisse-le prendre aussi ton manteau." (Mat 5 : 38-40).
Jésus ne donne aucune finalité pratique au commandement d'aimer ses ennemis. Ce n'est pas pour faire... la paix, ou pour qu'il y ait ... moins de violence. Ce n'est pas pour transformer le monde extérieur, même pas pour convertir cet ennemi par le bel exemple donné.
Le but est totalement intérieur à la personne qui mettrait en pratique ce commandement. Le but est une transformation toute intérieure, une modification, un changement d'être :

"Aimez vos ennemis, afin que vous deveniez les fils de votre Père qui est dans les cieux. " (Mt 5:45).
Il n'y a pas de but extérieur, il n'y a qu'un but intérieur : gagner en être, devenir plus semblable à l'être de Dieu qui est assez large pour faire du bien indifféremment à tous, qu'ils soient bons ou méchants, justes ou injustes.
Dans cette pensée là, l'ennemi devient la chance, l'occasion, l'opportunité d'apprendre à gagner en être, apprendre à grandir, à développer notre patience et notre tolérance. L'ennemi — celui qui nous fait grincer des dents chaque fois qu'il ouvre la bouche; celui dont la simple présence nous met mal à l'aie; celui qui réveille au fond de nous une colère inconnue — cet ennemi est un bienfait pour nous.
Oh ! ce n'est pas un bienfait directement. Il peut devenir un bienfait, un bienfaiteur, à condition que nous nous attelions à la tâche de plonger en nous-mêmes chaque fois que naît en nous ce sentiment d'agacement, de malaise ou de colère.
D'où viennent ces sentiments, sinon de nous-mêmes ? L'ennemi peut être puissant, mais il n'est pas magicien. Il n'a de pouvoir sur nos sentiments intérieurs que si nous lui cédons ce pouvoir. Il ne peut agir qu'avec nos propres forces intérieures, avec nos propres leviers.
Aimer son ennemi, ce n'est pas aimer ce qu'il nous fait — cela serait intolérable — mais c'est réaliser qu'à son insu, il nous fait le cadeau de pouvoir observer en nous-mêmes ce qui nous emporte vers l'agacement, le malaise ou la colère.
Aimer son ennemi est donc une école, l'école du devenir et de la croissance de l'être. Cette école du développement de l'être : "devenir les fils du Père qui est dans les cieux" est un long apprentissage, un long chemin qui demande beaucoup de force et de persévérance.
Un chemin qui demande souvent un accompagnement par quelqu'un de compétent. Un chemin sur lequel Dieu lui-même nous accompagne, avec son savoir-faire, avec son soutien et ses encouragements comme le dit mieux que moi le prophète Esaïe :

"Jamais Dieu ne faiblit, jamais il ne se lasse. Son savoir-faire est sans limite. Il redonne des forces à celui qui faiblit, il remplit de vigueur celui qui n'en peut plus. Les jeunes eux-mêmes connaissent la défaillance; même les champions trébuchent parfois. Mais ceux qui comptent sur le Seigneur reçoivent des forces nouvelles; comme des aigles ils s'élancent. Ils courent, mais sans se lasser, ils avancent, mais sans faiblir." (Es 40:28b-31).
Aimer son ennemi demande beaucoup d'humilité puisqu'il s'agit de lui reconnaître qu'il peut m'enseigner quelque chose sur moi-même. Cette humilité, le Christ nous l'a enseignée en s'abaissant jusqu'à la mort, à la mort sur la croix.
Aimer son ennemi est sûrement une utopie, un idéal, mais c'est aussi un chemin sûr pour celui qui veut gagner en être, un chemin sûr pour celui qui veut devenir le fils, la fille, de notre Père qui est dans le ciel.
Amen

© Jean-Marie Thévoz, 2007

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