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k) Matthieu - Page 5

  • Matthieu 26. La priorité du moment : être avec Jésus, être dans sa Présence

    Matthieu 26

    1.3.2009
    La priorité du moment : être avec Jésus, être dans sa Présence
    Ex 30 : 22-32        Mt 26 : 1-13

    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    Cette semaine, depuis mercredi dernier, nous sommes entrés dans le temps de la Passion, le temps du Carême, quarante jours depuis le mercredi des Cendres jusqu'au dimanche des Rameaux. En tant que chrétiens, nous essayons de faire de cette période un temps de réflexion et de recentrage de notre vie sur notre relation à Dieu.
    Le calendrier Pain Pour le Prochain nous aide  dans cette voie en nous proposant des thèmes de méditations, des prières, des projets d'entraide. Nos paroisses organisent des soupes de Carême, pour nous réunir de manière conviviale, partager un repas léger et nous ouvrir au don, pour soutenir des projets d'entraide pour des populations moins favorisées que nous. Certaines associations nous invitent envore à renoncer à l'un de nos comportements habituels — renoncer temporairement au café, à la cigarette, au vin ou à la télé — pour nous rendre compte de la place ou de l'importance que nous accordons à cette habitude dans nos vies.
    Consommer moins pour donner un peu plus à d'autres, voilà qui est bien, une bonne action qui ouvre notre esprit à nous-mêmes et aux autres ! Cela profite à tout le monde, aux pauvres, à la société, à l'Eglise et… à notre ligne. Mais n'est-ce pas un peu triste, un peu rabat-joie d'avoir à témoigner de notre attachement au Christ et à son message par la privation, le renoncement, le jeûne ?
    N'est-ce pas tout cela que cette femme brise en versant un parfum de luxe sur la tête de Jésus ?
    Le récit du geste extra-ordinaire de cette femme est placé exprès au commencement du temps de la Passion. Jésus vient d'annoncer la croix pour la troisième fois. Les autorités complotent pour arrêter Jésus sans faire de vagues. Jésus s'est retiré à Béthanie, comme en retraite, avant sa dernière Pâque à Jérusalem.
    Et là une femme — anonyme dans le récit de Matthieu — oint la tête de Jésus d'une huile parfumée hors de prix. Cela nous rappelle le Ps 23 "Tu m'accueilles en versant sur ma tête un peu d'huile parfumée" (Ps 23:5). Un geste d'hommage de l'hôte à son invité.
    Cette femme accueille la présence de Jésus, lui rend hommage, l'honore d'un geste et d'un cadeau sans prix, à la mesure de la grandeur de son invité. Mais cette démesure, cet excès choque les disciples. Les disciples ont bien enregistré les paroles de Jésus, tout son programme de partage et d'entraide. Les disciples sont de bons soldats zélés et obéissants, ils savent ce qui est utile et bon, ce qui leur est demandé : aider les autres, aider les pauvres.
    Mais parmi cette assemblée, seule cette femme réalise ce qui se passe réellement, seule cette femme voit que ce programme ne tient qu'à la personne de Jésus.
    En versant de l'huile parfumée sur la tête de Jésus, non seulement elle l'honore, mais elle le place à nouveau au centre de tous les regards, au centre des préoccupations de tous les disciples. Rien d'autre n'est important — en ce moment — que ce Jésus dont nous partageons les derniers instants.
    Jésus va reformuler ce geste — pour détourner les disciples de leurs considérations éthiques, valables, mais déplacées — avec ces mots : "vous aurez toujours des pauvres avec vous, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours avec vous" (Mt 26:11). Les disciples se trompent de priorité.
    Le geste du parfum réoriente tout le monde sur la priorité du moment : être avec Jésus, être dans sa Présence.
    Mais Jésus va encore plus loin, il voit encore plus loin que la femme ne pouvait voir. Au-delà de l'honneur que Jésus reçoit au travers de ce geste, il perçoit un hommage au don de sa vie qui va suivre. A ce geste excessif du parfum versé, va correspondre le don excessif de Jésus : il va verser son sang pour le salut de la multitude. A ce gaspillage du parfum va correspondre, pour les disciples, la perte de Jésus.
    "Vous aurez toujours des pauvres avec vous, mais moi, vous ne m'aurez pas toujours avec vous." Vous allez me perdre — ce n'est pas le moment de discuter du prix de ce parfum. C'est le moment de parler du prix de la grâce ! C'est le moment de réaliser la grandeur du don que Jésus nous fait pour nous sauver.
    Le temps du Carême, c'est le moment de réaliser la grandeur, l'étendue du don que Jésus nous fait. C'est le moment d'abandonner tous nos petits calculs, toutes nos pensées utilitaristes et comptables. C'est le moment de verser du parfum hors de prix sur la tête de Jésus.
    Comment vivre le temps du Carême avec la joie débordante de cette femme qui veut honorer Jésus ? Comment restituer à nos proches, à nos voisins le débordement de grâce, l'immensité du don du Christ dans le temps de la Passion et de Pâques ?
    Si le jeûne et les renoncements nous rendent tristes et nous montrent avec des visages défaits (Mt 6:16-18) pendant ce temps de Carême, alors nous sommes dans le contre témoignage ! Qui voudrait d'un Dieu content de nous voir tristes et la mine défaite ?
    Marchons sur les pas de cette femme qui marque sa joie de rencontrer Jésus, qui montre qu'on peut se réjouir de l'immensité du don de Jésus pour chacun. Le temps du Carême, c'est aussi se réjouir du don immense que Dieu nous fait de son amour. Si nous recevons pleinement ce cadeau de Dieu, nous saurons toujours quoi faire avec les pauvres.
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2009

  • Matthieu 16. Pierre est une fois dans le juste et une fois dans le faux

    Matthieu 16

    7.9.2008
    Pierre est une fois dans le juste et une fois dans le faux
    Mt 3 : 13-17    Mt 16 : 13-20    Mt 16 : 21-23

    Les deux derniers textes que vous venez d'entendre peuvent se résumer en trois phrases de Jésus :
    - Qui croit-on que je suis ?
    - Qui croyez-vous que je suis ?
    et - Je ne suis pas celui que vous croyez !
    Du temps de Jésus, les gens pensaient qu'il pouvait être Jean-Baptiste, ou Elie, ou Jérémie : de grands prophètes, c'est-à-dire des porteurs, des transmetteurs de paroles, de messages venus de Dieu.
    Que dit-on aujourd'hui — si l'on veut remplacer le vocabulaire biblique par des mots d'aujourd'hui ? On entendra : c'était un grand homme, un humaniste ou un humanitaire, un visionnaire ou un idéaliste, ou pourquoi pas un réformateur de la religion juive, un révolutionnaire social ou un doux rêveur.
    Après les réponses de la société, Jésus retourne la question vers ses disciples, donc aujourd'hui vers son Eglise, vers nous. Qui est Jésus pour nous ? Qui est Jésus pour nous, sans utiliser de mots bibliques ? Quelqu'un veut-il risquer une réponse ?
    Je pense que je peux dire qu'il est une inspiration, un modèle, le plus humain des humains, ou celui qui nous fait découvrir en même temps ce qu'il y a de plus humain en nous et ce qu'il y a de plus divin ou universel en nous. Mais c'est difficile de se passer du vocabulaire biblique !
    Dans notre idée de Jésus, il y a ce qui vient de l'extérieur, ce qu'on nous a appris (peut-être au catéchisme), dicté, ce que nous avons entendu et enregistré. Et puis, il y a ce qui vient de l'intérieur, ce que nous avons cherché, élaboré, réfléchi. Ou ce qui s'est éclairé en nous : "Ah oui, c'est ça pour moi !"
    Lorsque Pierre répond à Jésus : "Tu es le messie" il y a une conviction qui vient de l'intérieur : Jésus est en communion avec Dieu, il parle vrai, il touche le cœur, il libère des énergies en nous ! Et dans ce même mot "messie", il y a ce qui vient de l'extérieur, de la tradition juive, de l'époque où le peuple juif attendait un libérateur militaire pour chasser les Romains.
    Jésus voit ces deux aspects, intérieur et extérieur, et il répond à Pierre ne prenant un aspect après l'autre. "Tu es heureux, Simon, fils de Jean, car ce n'est pas un être humain qui t'a révélé cette vérité, mais mon Père qui est dans les cieux." (Mt 16:17). Oui, Pierre peut être heureux de reconnaître ce lien entre Jésus et Dieu, cette communion. En découvrant ce lien, Pierre peut entrer dans cette communion et être lui-même en lien avec Dieu. Ce lien fait de Pierre un membre fondateur de l'Eglise.
    Mais Jésus doit aborder le second aspect, l'espérance d'une libération militaire. Jésus doit dire à ses disciples : "Je ne suis pas celui que vous croyez !" Et Jésus leur parle — dès ce moment — "ouvertement" dit l'Evangile, de ce qui doit lui arriver. Il dévoile ce qu'on a appelé sa "messianité souffrante." C'est dans la faiblesse, c'est dans l'acceptation totale de son humanité mortelle que Jésus va accomplir son destin d'envoyé de Dieu.
    Il y a là un retournement que Pierre ne peut accepter et qui lui vaudra le fameux "Vade retro Satanas" (arrière de moi Satan, Mt 16:23). Mais Pierre n'est pas le seul ! Chaque fois que quelqu'un dit : "Si Dieu existait, il ne laisserait pas faire cela, les guerres, les accidents, la souffrance des enfants, etc." Chaque fois, c'est un Pierre qui s'ignore, c'est un Pierre qui dit "Dieu t'en garde, cela n'arrivera pas !" (Mt 16:22).
    Oui, c'est incroyable, Dieu a renoncé à sa toute-puissance, Dieu a renoncé à son pouvoir, à sa suprématie. Dieu change son mode d'intervention. Il accepte la condition humaine, il accepte la fragilité, la vulnérabilité, il accepte de souffrir et de mourir.
    C'est — aujourd'hui encore — aussi inacceptable et incompréhensible pour nous que pour Pierre ! Et pourtant, il l'a fait ! Et ce même Pierre — qui était une fois dans le juste et une fois dans le faux — est resté le disciple de Jésus. Jésus ne recherche pas des gens infaillibles, invulnérables, tout-puissants. Non, Jésus a choisi l'autre voie, celle de l'acceptation de la dimension humaine pour nous servir d'inspiration, de modèle.
    Jésus nous sauve du devoir d'être capable de tout, d'être compétent en tout, d'être toujours efficace et performant, de tout prévoir et de tout réussir. Jésus nous sauve du devoir de faire le bonheur de nos enfants, de nos proches, de nos voisins.
    Jésus, comme inspiration et comme modèle, nous permet d'abord, et nous apprend ensuite, à accepter nos limites, nos vulnérabilités, nos défauts, ce qui nous permet ensuite d'accepter aussi nos compétences, nos capacités et nos points forts.
    Regardez ce qui se passe lors du baptême de Jésus : Jean Baptiste voyant Jésus venir à lui veut refuser ce qui lui est demandé. "C'est moi qui ai besoin d'être baptisé par toi et c'est toi qui viens à moi." (Mt 3:14). Mais Jésus — voyant que Jean Baptiste est conscient de ses limites — lui redonne capacité et autorité. Jésus lie sa vie et sa destinée à des personnes faillibles, Jean Baptiste, puis Pierre, puis nous !
    Dieu — en Jésus — renonce à sa toute-puissance pour nous faire de la place, pour nous permettre d'exister, de vivre, d'agir en liberté et avec responsabilité. Nous avons à agir, nous avons à prendre nos responsabilités dans la vie et donner le meilleur de nous-mêmes, mais il ne nous est pas demandé de devenir des surhommes. Nous vivons dans une société qui voudrait que nous soyons des surhommes, que nous réussissions tout ce que nous entreprenons, que nous n'ayons jamais besoin des autres, de leur aide ou de celle de la société.
    Jésus nous appelle à reconnaître notre humanité dans la sienne : nous ne vivons pas tout seuls. Dans un temps de notre vie, nous pouvons donner aux autres, et dans un autre temps, n'ayons pas honte de demander aux autres. La vie est faite d'échanges, un temps pour donner, un temps pour recevoir, un temps pour servir et un temps pour être servi (Jn 13:8).
    N'ayons donc pas peur de montrer nos fragilités, elles sont simplement la marque de notre humanité. Cette humanité que Jésus est venu pleinement habiter.
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2008

  • Matthieu 22. "Aime et fais ce que tu veux !"

    Matthieu 22

    9.3.2008
    "Aime et fais ce que tu veux !"
    Ga 5 : 13-15    Mt 22 : 35-40

    Chères paroissiennes, chers paroissiens, chers catéchumènes,
    Vous avez entendu tout à l'heure les réflexions des catéchumènes sur la question de la violence, des règles, du respect des autres. On sent qu'ils ont un sens très correct d'où est le bien, où est le mal, un sens de la justice et de l'injustice. En même temps, il reste des zones floues — pour nous adultes aussi d'ailleurs.
    Un exemple : on n'aime pas la délation et on dit à nos enfants : "Ce n'est pas bien de rapporter !" Mais en même temps, on leur demande de venir nous avertir si quelque chose ne va pas, tourne mal. Où est la frontière entre "avertir en cas de danger" et "rapporter une mauvaise action" ?
    On a besoin d'un mode d'emploi de la vie, des situations concrètes. Voilà plusieurs modes d'emploi : celui d'un appareil de photo, celui d'un lecteur DVD, celui d'une photocopieuse, celui d'un programme informatique. Et voici [montrer la Bible] le mode d'emploi de la vie.
    Il est épais, mais pas tellement, si on le compare aux autres. Surtout que chacun ne concerne qu'un seul objet à la fois, alors que la Bible concerne vos 70 ou 100 années de vie !
    Comme dans tout livre-mode d'emploi, il y a des pages-résumé : le décalogue, le Sermon sur la Montagne (Mt 5—7) et le Sommaire de la Loi énoncé par Jésus :
    "Tu dois aimer le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ton intelligence. C'est là le commandement le plus grand et le plus important. Et voici le second commandement, qui est une importance semblable : Tu dois aimer ton prochain comme toi-même."
    Les Evangiles et toute la Bible ne sont que des illustrations pratiques de ces deux commandements.
    Les catéchumènes trouvaient qu'il y avait trop de règles. C'est vrai, seul un avocat qui en fait son métier peut connaître toutes les lois, et encore. Les maîtres de la Loi du temps de Jésus comptaient 613 commandements. 248 commandements positifs (qui obligent à faire quelque chose) et 365 commandements négatifs (qui interdisent).
    Face à ce méli-mélo, Jésus est venu dire : il y a deux commandements : Aime Dieu et Aime ton prochain et ces deux commandements sont semblables. On fait la même chose en aimant Dieu et en aimant les autres. Un pasteur de la fin de l'empire romain (saint Augustin) disait : "Aime et fais ce que tu veux !" En choisissant l'amour comme raison d'agir, on se construit une personnalité juste.
    Il y a en nous une bagarre intérieure, des tensions, des envies contradictoires. Nous savons généralement où est le bien, mais nous sommes attirés par "le côté obscure de la force." Nous connaissons la vérité, mais nous sommes tentés de mentir. Nous voyons la souffrance des autres, mais nous sommes tentés par notre propre intérêt.
    Qu'allons-nous choisir ? Voici une histoire :

    « Un vieil indien parle de la vie à un enfant : "Une guerre se déroule en nous, deux loups se battent dans nos pensées. Le loup de la colère, de la jalousie, de la tristesse, du regret, de l'envie, de l'arrogance, de la culpabilité, de l'amertume, du sentiment d'infériorité, du mensonge, de la prétention, de l'ego.
    Le loup de la joie, de la paix, de l'amour, de l'espérance, de la sérénité, de la simplicité, de la gentillesse, de la bienveillance, de la sympathie, de la générosité, de la vérité, de la compassion, de la foi."
    L'enfant réfléchit un moment et demande : "Lequel gagnera ?"
    Le vieil homme répond : "Celui que tu auras nourri." »*
    Chacun de nos choix nourrit un des deux loups, une des deux parties de nous-mêmes ! Qui voulons-nous devenir ?
    Nous ne sommes pas seuls avec le mode d'emploi de la vie qu'est la Bible. C'est une des particularité du christianisme : nous ne sommes pas guidés par un livre, mais par une personne. Le but de la vie n'est pas d'obéir à une loi — même la loi de Dieu. Le but de la vie, c'est d'être en relation et de vivre heureux dans ces relations.
    Jésus n'a jamais dit : "Suivez la Loi." Jésus nous interpelle en nous disant : "Suis-moi !" Jésus est venu accomplir et remplacer la Loi. Nous n'avons plus à obéir à 613 commandements, mais à aimer une personne — Jésus — et à s'inspirer de ce qu'il a fait pour vivre avec les autres.
    La Bible est un mode d'emploi de la vie, parce qu'elle nous raconte comment Jésus a vécu et comment d'autres hommes et d'autres femmes ont vécu en suivant Jésus.
    Chacun de nous peut découvrir et mieux connaître Jésus pour voir comment il a vécu et comment il a aimé. Ainsi nous apprendrons à aimer à notre tour pour vivre heureux.
    Amen

    * Antoine Nouïs, Les cahiers du Caté, tome 3, Ed. Olivétan, Lyon, 2004, p. 61
    © Jean-Marie Thévou, 2008

  • Matthieu 20. Dieu peut agit malgré nos faiblesses, malgré nos vulnérabilités

    Matthieu 20

    4.11.2007
    Dieu peut agit malgré nos faiblesses, malgré nos vulnérabilités
    Deut. 7 : 6 - 8    Matthieu 20 : 20 - 28    Matthieu 20 : 29 - 34

    Chère paroissiennes, chers paroissiens
    Le pasteur français Alphonse Maillot — dans son petit livre sur les miracles*— commence par nous mettre en garde contre un danger : celui de nous focaliser sur le signe (le « comment » du miracle) et manquer ce que le signe nous désigne, nous montre : (le « pour-quoi » du miracle).
    Aussi j’abandonne tout de suite la problématique « comment Jésus fait-il pour guérir ces deux aveugles ». Ce qui nous intéresse ce matin, c’est « pour-quoi » Jésus guérit-il ces deux aveugles au sortir de Jéricho. Quel message nous donne-t-il par ce geste, autant aux disciples d’autrefois qu’à nous aujourd’hui ?
    Pour saisir ce message, il faut élargir notre vue du contexte. Que se passe-t-il avant, que se passe-t-il après ? Le début du chapitre 20 de Matthieu s’ouvre par la bien connue parabole de ouvriers de la 11ème heure. Un patron d’exploitation viticole engage des ouvriers tout au long de la journée et – finalement – leur donne à tous, y compris au dernier arrivé, le salaire d’une journée entière de travail. « Voilà à quoi ressemble le Royaume des Cieux » dit Jésus (Mt 20:1). Une pierre est posée dans la construction de notre compréhension de l’agir de Dieu : il traite chacun également, selon sa bonté, et non selon nos mérites.
    Juste après ce récit, une autre pierre est posée : La 3e annonce par Jésus de sa passion future à Jérusalem. Jésus et ses disciples se trouvent en ce moment à Jéricho. Il avait quitté la Galilée (Mt 19:1) probablement en descendant le Jourdain, et passe un temps en Transjordanie, puis à Jéricho. Cette ville est son point de départ pour sa « montée à Jérusalem ».  Ainsi Jésus, pour la dernière fois, annonce sa Passion. Une précédente annonce avait scandalisé Pierre et lui avait valu le fameux « vade retro Satanas » c'est-à-dire « loin de moi, tentateur ».
    En annonçant une nouvelle fois sa Passion, Jésus affirme qu’il n’évitera pas son destin, qu’il ne se détournera pas de sa mission, même si elle est incompréhensible à ses disciples. Ce chemin vers la croix est le passage vers la grâce annoncée par la parabole des ouvriers.
    Mais ce chemin n’est toujours pas compris, comme en témoigne l’épisode que vous avez entendu : la demande de la mère de Jacques et Jean. Elle demande à Jésus un portefeuille de ministre pour ses deux fils dans le futur gouvernement, lorsque Jésus aura chassé les Romains et pris le pouvoir. Car c’est de cela qu’il s’agit, dans la demande de la mère de Jacques et Jean. Qui aura le pouvoir quand Jésus sera roi, lui le fils de David, l’héritier du trône ?
    Ô comme il nous est difficile de sortir d’une lecture spiritualisante des texte bibliques ! Cette mère essaie d’obtenir une promotion politique pour ses fils. Nous raisonnons aussi encore en termes de pouvoir quand nous parlons de l'Eglise:
    « Notre Eglise vaudoise a perdu sa place dominante… »
    « Elle perd de l’audience, des paroissiens. »
    Oui, c’est vrai, c’est une réalité, et c’est triste. Mais ce n’est pas la perte d’influence qui est triste, mais la perte de spiritualité, de grâce.

    Dieu n’a jamais choisi le peuple d’Israël pour sa grandeur ou sa force, le texte du Deutéronome nous l’a rappelé. Jésus n’a jamais choisi ses disciples pour leurs forces ou leurs compétences. Dieu ne nous a pas choisi pour nos richesses, notre influence ou notre importance sociale. Nous sommes choisis parce qu’il nous aime et veut nous libérer, comme il a libéré les Hébreux des « griffes  de Pharaon », comme il veut libérer les disciples de leur servitude à la soif du pouvoir, comme il a libéré deux aveugles de leur nuit et de leur exclusion.
    Cette guérison est là pour nous ouvrir les yeux sur la véritable identité de Jésus, sur son véritable travail, sur sa véritable mission. Jésus vient de l’exprimer en toute clarté : « Le Fils de l’Homme n’est pas venu pour se faire servir, mais il est venu pour servir et donner sa vie comme rançon pour libérer beaucoup de personnes ». (Mt 20:28).
    Cette façon de voir Jésus et Dieu est impossible sans un miracle, sans l’intervention de Dieu lui-même. C’est Jésus lui-même qui doit nous ouvrir les yeux pour que nous voyions comment cette libération s’inscrit dans notre vie. Jésus ne va pas la faire contre notre gré !
    Voyez comment il s’adresse à ces deux aveugles : « Que voulez-vous que je fasse pour vous ? ». Jésus est respectueux de chacun. C’est sa façon de servir : il n’use pas de sa connaissance et de sa puissance sans que nous ne le lui demandions. Il est à l’écoute de nos besoins, puis il met sa force au service de cette prière.
    C’est en cela que Dieu peut agir malgré nos faiblesses, malgré nos vulnérabilités. L’apôtre Paul ira même plus loin en disant que notre faiblesse, nos vulnérabilités lui laissent la place d’agir lui-même à travers nous.
    C’est la grâce de Dieu qui agit dans le petit peuple qu’il s’est choisi, à travers les disciples, à travers nous. Nous sommes des vases d’argile, mais nous y portons la présence de Dieu. Nous sommes même, dans les terme de l’apôtre Paul, le temple du Saint Esprit ! Laissons-nous ouvrir les yeux à cette réalité. Laissons-nous habiter par cette confiance que Dieu nous fait, que Dieu place en nous.
    Il nous a choisi, il nous aime, il nous fait confiance pour témoigner de cette bonne nouvelle : il habite en nous. Laissons rayonner cette confiance, ouvrons-nous à cette grâce et cette grâce sera visible autour de nous. Laissons-nous habiter par cette grâce de Dieu.
    Amen.
    © Jean-Marie Thévoz, 2007


    *Alphonse Maillot, Ces miracles qui nous dérangent, Aubonne. Ed du Moulin, 1986.

  • Matthieu 13. N'arrachez pas l'ivraie de peur que vous ne déraciniez le blé avec elle

    Matthieu 13

    20.9.98
    N'arrachez pas l'ivraie de peur que vous ne déraciniez le blé avec elle       
    Célébration oécuménique

    Rom 14 : 1-8    Mt 13 : 24-30


    Frères et soeurs en Christ,
    Vous avez entendu cette parabole que Jésus a raconté pour enseigner ses disciples. Quel titre lui donnez-vous ? Formulez le titre dans votre tête et retenez-le ! Vous y êtes ? Les deux titres les plus probables sont : "le bon grain et l'ivraie" ou "l'ivraie et le bon grain". L'ordre qu'on a choisi dans sa tête peut révéler notre optimisme ou notre pessimisme sur le monde.
    Le mal était-il là dès le commencement du monde ? = "l'ivraie et le bon grain" ou n'est-il que second dans le monde ? = "le bon grain et l'ivraie". Jésus dans sa parabole établit un ordre très important. En premier, le maître sème du bon grain, ensuite vient en cachette, de nuit, l'ennemi qui sème l'ivraie. Finalement, après la moisson le bon grain est engrangé alors que l'ivraie est brûlée.
    La séquence est donc : bon grain — ivraie — bon grain. Le mal n'est là ni au début, ni à la fin, il n'est ni l'alpha, ni l'oméga, seul le Christ est l'alpha et l'oméga. Le mal n'est là que comme une parenthèse encadrée, limitée par Dieu.
    Le problème, c'est que nous vivons dans cette parenthèse et qu'il est difficile de la considérer comme peu de chose. Il est donc normal de prendre le mal au sérieux. Mais le risque est de ne voir que lui, de se laisser submerger et de perdre espoir... ou de se voir investi de la mission d'éradiquer le mal. C'est la première idée des serviteurs : "Veux-tu que nous allions l'arracher ?" (Mt 13:28). Et là Jésus nous livre la vision que Dieu a du monde: "Non, de peur qu'en ramassant l'ivraie vous ne déraciniez le blé avec elle" (Mt 13:29).
    Dieu interdit tout tri par les humains, pendant le temps présent. Ce sera un travail qu'il confiera à d'autres : "les moissonneurs", "à la fin des temps". Maintenant, ce n'est pas notre travail, nous ne sommes pas équipés pour cela. "Ne croyons pas disposer du désherbant que Dieu lui-même n'a pas voulu employer" (Alphonse Maillot).
    Je pense que cette parabole peut être lue à trois niveaux.
    1) Elle exprime, en condensé, l'histoire du monde, l'histoire du salut. La création est bonne, le mal s'est glissé mystérieusement dans le monde, comme un ennemi, et il est là maintenant. Il est intimement entremêlé au bien. L'être humain est incapable de faire le tri. Ce tri est réservé à Dieu. Le mal rencontré est un mélange de mal commis et de mal subi dont personne n'est entièrement à l'origine. Le mal ne vient pas forcément de l'homme. L'être humain n'est pas responsable de tout le mal qui arrive, il y a une part mystérieuse qui nous échappe. En conséquence, la vertu ou la bonne conduite des hommes ne sauvera pas le monde.
    2) Le deuxième niveau est celui des institutions. Toute institution humaine est un champ où le bon grain et l'ivraie sont mêlés. Aucune ne peut se proclamer pure et juger sa voisine, aucune ne peut faire le tri dans ses membres. L'apôtre Paul nous donne de bons conseils lorsqu'il nous dit : "Que celui qui mange de tout ne méprise pas celui qui ne mange pas de tout, car Dieu l'a accueilli" (Rom 14:3). L'unité ne se fait pas par l'uniformité des pratiques, mais par la référence au seul Dieu qui accueille chacun. Chacun a de bonnes raisons personnelles d'agir comme il le fait.

    3) Le troisième niveau est celui des personnes, de soi-même. Acceptons que le bon et le moins bon est mélangé en nous-mêmes. Nous sommes nés dans un monde où nous n'avons pas reçu que du bon. Nous avons aussi été touchés par des événements qui nous ont fait du mal et dont nous souffrons. Il ne nous est pas demandé d'arracher cela et de le jeter loin. C'est le travail de la grâce de Dieu, au temps voulu par lui. Mais il nous promet la guérison de ces blessures.
    Le bon grain et l'ivraie sont mélangés également chez ceux qu'on côtoie, et là, je pense que nous sommes appelés à recevoir et appliquer le même regard que Dieu. Cherchons à voir chez chacun le bon grain qui est en lui et laissons Dieu s'occuper de l'ivraie.
    C'est fou ce que notre attitude envers quelqu'un peut être transformée lorsque nous sommes persuadés qu'il y a quelque chose d'aimable en lui, en elle, que je suis appelé à découvrir.
    Il y a en chacun, en chacun de vous, en chacun des membres de votre famille, chez vos collègues, etc., une semence merveilleuse qui développe son fruit et que Dieu connaît déjà. Cet être précieux, Dieu veille dessus, c'est pourquoi il interdit qu'on désherbe, qu'on éradique, qu'on exclue, de peur que cet être soit touché aussi.
    Regardez le monde, les institutions, les personnes avec les yeux de Dieu. Libérez-vous du rôle du juge qui doit opérer le tri (c'est l'oeuvre que Dieu confiera aux moissonneurs). Concentrez-vous sur le bon, le bien, le beau. Regardez les gens pour trouver le trésor qui est en chacun et pour découvrir en votre prochain la présence même de Dieu.
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2007

  • Matthieu 18. "Devenez comme des enfants !"

    Matthieu 18

    13.9.98
    "Devenez comme des enfants !"       
    Mt 7 : 7-12    Mt 18 : 1-5


    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    Aujourd'hui, nous accueillons des enfants qui vont commencer ou poursuivre le culte de l'enfance. Pour certains, c'est peut-être un peu nouveau de se trouver dans cette église. Il y a beaucoup de choses à découvrir dans une église. Ce matin, j'aimerais attirer votre attention sur les deux vitraux que vous pouvez voir. (Dialogue avec les enfants sur ce qu'ils voient). Le vitrail de gauche montre une scène de la parabole du fils prodigue, lorsque le père accueille son fils à bras ouverts. Sur celui de droite, on voit Jésus qui bénit des petits enfants que leurs mères lui présentent. Les évangiles soulignent à quel point Jésus se souciait des enfants.
    Dans le récit que vous venez d'entendre, c'est à un enfant que Jésus fait appel lorsque ses disciples se disputaient entre eux pour savoir qui était le plus grand. Pour régler leur dispute, ils se tournent vers Jésus. Ils espèrent probablement qu'il va les départager. "Qui est le plus grand dans le Royaume de Dieu ?", ce qui signifie : qui est le plus grand aux yeux de Dieu ?
    Jésus ne tombe pas dans le piège de désigner l'un ou l'autre de ses disciples. Cela risquerait de créer une bagarre ou de diviser le groupe.
    Jésus, alors, appelle un enfant et le place au milieu d'eux et il leur dit de changer leur état d'esprit pour devenir comme un enfant. Alors Dieu les accueillera tous.
    Jésus ne fait pas un calcul de grandeur ou de quantité. Il ne fait pas de comparaison des qualités et des défauts de chacun. Dieu ne fait pas ces calculs, cette comptabilité. Dieu regarde ce qu'il y a dans notre coeur. Dieu regarde notre attitude fondamentale, notre être profond. Il cherche l'enfant en nous.
    "Devenez comme des enfants !" Qu'est-ce que cela veut dire ? Jésus avait déjà dit la même chose à Nicodème qui lui avait répondu  qu'il ne pouvait pas retourner dans le ventre de sa mère ! Nous tous, adultes, nous nous sentons investis de responsabilités, nous ne pouvons pas les abandonner pour redevenir insouciants comme des enfants ! Nous avons un travail, nous ne pouvons pas aller jouer ! Nous faisons des choses sérieuses et importantes, nous ne pouvons retourner à la sieste !
    Et puis, qu'est-ce que l'enfant a que nous n'ayons pas ? N'avons-nous pas l'impression que c'est quand même mieux d'être adulte que d'être enfant ? Ne disons-nous pas à nos enfants : "Quand tu seras grand alors tu pourras..." L'enfance ne serait que le chemin qui mène au but : être grand, responsable, travailleur...
    Jésus, cependant, pense autrement ! Il y a dans l'enfance une qualité que l'adulte doit retrouver pour "entrer dans le Royaume de Dieu" comme dit Jésus. Dans notre recherche de cette qualité, on peut écarter tout ce qui paraît faire de l'enfance, un âge d'or, c'est un mythe de ce XXe siècle.
    En fait, c'est un travail énorme de grandir, de découvrir le monde, d'être confronté à l'inconnu, d'être si petit dans un monde si grand, d'être si dépendant de ses parents. L'enfant, c'est celui qui n'a pas le pouvoir. Pas le pouvoir de répliquer au mal, de se défendre adéquatement, de trier le vrai du faux dans ce qu'on lui dit.
    L'enfance peut être très heureuse dans son ensemble, mais elle est tout de même parsemée de situations difficiles et blessantes. Ainsi, personne ne sort-il intact de son enfance pour vivre sa vie d'adulte. Cette vie d'adulte est marquée par ces blessures qui restent souvent profondément enfouies et méconnues. Ces blessures conditionnent souvent longtemps nos comportements relationnels.

    Aussi Jésus nous invite-t-il à retrouver en nous notre être d'enfant, ce qui consiste en deux choses :
    1) reconnaître comment l'enfant en nous a été blessé, pour le guérir
    2) reprendre contact avec l'enfant créatif et plein d'énergie qui se cache derrière l'enfant blessé.
    Bien sûr, sous le terme "enfant" on parle de l'Etre fondamental qui nous habite et que nous sommes. Retrouver cet Etre véritable qui est en nous-mêmes, c'est retrouver la clé du Royaume de Dieu, comme le promet Jésus. Et si on lit attentivement le dernier verset de ce récit (Mat. 18:5) "Celui qui reçoit cet enfant, me reçoit moi-même", on constate que Jésus s'identifie même avec cet enfant en même temps blessé et créateur de vie. Cela est tout à fait analogue à sa destinée. Ce Jésus crucifié, c'est celui que Dieu a ressuscité. Cet enfant (blessé) en nous, c'est celui qui ressuscite aussi en nous lorsque nous reconnaissons sa souffrance et sa parenté avec nous.
    Ce Dieu qui ressuscite Jésus est le Père qui fait vivre son Fils. La relation que nous avons au Père, n'est pas une infantilisation de l'être humain. C'est une relation nourricière. Dieu est ce Père qui fait revivre en nous l'enfant, qui en prend soin, qui l'entoure de sa tendresse. Comme le père du fils prodigue et comme Jésus qui accueille tous les enfants que l'on voit sur les vitraux de cette église de Bussigny.
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2007

  • Matthieu 25. Dieu fait le premier geste de la confiance

    Matthieu 25

    27.8.2000

    Dieu fait le premier geste de la confiance

    1 Jean 4 : 16-19    Mt 25 : 14-30

    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    Jésus aimait exprimer les réalités de son Père à travers des paraboles. De simples explications auraient pu nous faire croire que le Royaume de Dieu appartenait au domaine de ce qui se voit, de ce qui se touche, s'explique, alors qu'il est question de réalités qui sont au-delà des apparences, qui appartiennent à l'essence des choses, au domaines des relations essentielles. Cette parabole aussi essaie de nous parler de la vie essentielle, de la vie relationnelle au-delà des apparences, de la réalité des relations que Dieu entretien avec nous, avec tous les êtres humains. Qu'apprend-on de Dieu ? Qu'apprend-on de nous dans cette parabole ?
    Au premier abord cette parabole nous raconte une histoire de jugement, un jugement sévère même. La sévérité du jugement contredit ce que Jésus nous dit d'habitude de l'amour du Père pour nous. Dans un premier temps, je vous propose de prendre acte qu'il y a un jugement dans cette parabole, le temps de comprendre le début de la parabole, ce qui nous éclairera finalement sur le sens de ce jugement.
    Avec un groupe de catéchumènes, nous avons lu seulement la première partie de cette parabole,  jusqu'au départ du maître. Puis je leur ai demandé d'imaginer et de jouer la suite de la parabole. Tous, sans exception, ont abouti à une conclusion où les serviteurs devaient rendre des comptes, et où ils étaient récompensés ou punis, selon ce qu'ils avaient fait. Le jugement est vraiment une composante humaine ! L'idée de jugement, d'appréciation de nos actes est ancrée profondément en nous. Quelqu'un doit finalement nous indiquer, pensons-nous, si nous sommes des gens biens ou si notre vie a un sens, une valeur. Et bien souvent, nous sommes les premiers a porter un jugement sur nous-mêmes et rarement de manière positive... Il y a une sorte de nécessité du texte qui conduit au jugement, comme un roman policier ne peut finir sans la découverte du meurtrier.
    Revenons au travail des catéchumènes. Un des groupes ne connaissait pas du tout, préalablement, cette parabole et il a inventé un fin très instructive pour nous : Un premier serviteur garde la somme précieusement et se fait féliciter au retour du maître. Les deux autres se servent des biens remis pour faire des affaires et s'enrichir. Ils se font sévèrement réprimander pour avoir osé utiliser des biens qui ne leur appartenaient pas mais leur était seulement prêté.
    Voilà qui met en lumière un aspect de la parabole qui manifeste des visions tout à fait différentes du maître de la parabole : Le maître des catéchumènes a peur du risque, il ne fait pas confiance dans ses serviteurs. A l'opposé le maître que nous décrit Jésus fait confiance, il remet tout son capital à ses serviteurs en leur laissant toute liberté d'agir. Le maître leur donne le libre choix, ce qu'on appelle le libre arbitre. En cela, il les élève du rang de serviteur, d'esclave au rang d'hommes libres et responsables. Cette élévation de l'être humain à la liberté et à la responsabilité n'est pas le résultat de leur travail, mais un préalable que Dieu pose. Dieu fait le premier le geste de la confiance en associant les humains à ses affaires, plus encore, en leur confiant tout et en se retirant, pour leur laisser les mains libres.
    La parabole ose dire que le maître se retire pour laisser les humains libres. Lorsque des parents veulent apprendre à leur enfant à faire du vélo, il y a un moment où il faut enlever les petites roues et lâcher l'enfant, lui faire confiance. Sans cela, il n'apprendra jamais.
    L'avenir du monde est entre nos mains, parce que Dieu nous l'a confié. La conduite de nos vies est entre nos mains, parce que Dieu nous l'a confié. La responsabilité de notre famille, de nos affaires, de notre paroisse est entre nos mains, parce que Dieu nous l'a confié.  A partir de là, nous avons à choisir notre propre attitude : Allons-nous vivre dans la confiance en la bonté de ce mandat ou allons-nous vivre dans la crainte, dans la peur de se tromper, de ne pas être à la hauteur, d'être jugé ?
    Si nous remontions à la racine de chacune de nos décisions dans notre vie, que trouverions-nous ? La confiance en la bonté de Dieu et en la beauté de la vie, ou la peur de la perte, du risque, de la punition ou de l'échec ?
    Le troisième serviteur a choisi cette voie de la peur du risque et de l'échec, parce qu'il voyait en Dieu un être dur, qui juge et qui condamne. Cette peur le paralyse. En enterrant son talent il nie la confiance du maître en lui. Il fait de son présent un temps vain et inutile jusqu'au retour du maître. En gelant son avoir, ce serviteur tue l'espoir que son maître plaçait en lui. L'attente anxieuse des comptes, du jugement entraîne le serviteur à se dérober à sa vocation. C'est à cette mentalité — agir sans risque et donc sans faute pour être en ordre avec celui qu'on craint — c'est à cette mentalité que Jésus s'en prend. Celui qui a peur du jugement alors que le Seigneur place en lui toute sa confiance n'est pas digne d'entrer dans le Royaume.
    Ainsi, malgré sa fin en forme de jugement, cette parabole ne cherche pas à créer une terreur du jugement pour obtenir quelque chose de nous. Au contraire elle est une invitation à laisser tomber sa peur du jugement, sa crainte de Dieu pour s'ouvrir à la liberté offerte, une invitation à recevoir pleinement la confiance qui est placée en nous.
    En effet, la crainte du troisième serviteur constitue l'opposé de ce que Dieu veut créer en nous, comme nous le rappelle l'épître de Jean : ''L'amour parfait exclut la crainte. Ainsi, l'amour n'est pas parfait chez celui qui a de la crainte, car la crainte est en rapport avec une punition" (1 Jean 4:18). 
    Celui qui choisit — dans sa vie actuelle — de vivre dans la peur se place lui-même dans des conditions de vie qui ressemblent à un enfer.
    Celui qui choisit la confiance et vit d'elle est déjà entré — dans sa vie actuelle — dans la joie de Dieu.
    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2007

  • Matthieu 5. Aimer ses ennemis pour gagner en être

    Matthieu 5

    8.7.2001

    Aimer ses ennemis pour gagner en être

    Es 40 : 27-31    Phil 2 : 1-5    Mat 5 :43-48

    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    Aujourd'hui, j'aimerais vous parler d'un des enseignements de Jésus dans le Sermon sur la montagne. Le Sermon sur la montagne est un condensé de l'enseignement de Jésus où il reprend des commandements connus de tous, pour leur imprimer un élan nouveau.
    Après avoir parlé du meurtre et de la colère, du mariage et du divorce, des serments et de la vengeance, Jésus termine avec un enseignement sur l'amour des ennemis :

    "Vous avez entendu qu'il a été dit : «Tu dois aimer ton prochain et haïr ton ennemi.» Mais moi je vous dis : aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent." (Mat 5:44).
    Ce nouveau commandement ne nous projette-t-il pas tout droit dans l'utopie irréalisable ou dans l'inutilité totale ?
    Ce commandement relève de l'utopie dès qu'on se trouve en présence de vrais ennemis. Qui irait dire aux Palestiniens : Aimez les Israéliens ? ou aux Israéliens : Aimez les Palestiniens ? De même entre les Serbes et les Kosovars, les Tibétains et les Chinois, etc. Lorsque le mal commis de part et d'autre est si grand, qui peut demander de l'amour ?
    D'un autre côté, pour nous qui sommes ici, dans un Etat de droit, ce commandement semble inutile. Qui a des ennemis ? Qui a de vrais ennemis ? N'avons-nous pas tout pour vivre en paix, tranquilles ? N'avons-nous pas atteint un niveau de concorde et de tolérance suffisant pour qu'on ne nous demande pas encore un pas supplémentaire qui frise une perfection irréaliste et au-delà des capacités de l'être humain normalement constitué ?
    Alors, idéaliste - irréaliste ? ou inutile et inutilement perfectionniste, ce commandement ?
    Pourquoi Jésus nous demande-t-il cela ? Pour... quoi ? En vue de quoi ? Pour vivre tranquille ? Pour éviter le cycle et le cercle vicieux de la violence, de sa répétition, de la vendetta ? Non ! Cette question de l'amplification de la violence et la façon d'y mettre un terme a été traitée par Jésus dans le point précédent de son discours, dans ses paroles sur la vengeance :

    "Vous avez entendu qu'il a été dit : «Oeil pour oeil, dent pour dent.»  Mais moi je vous dis de ne pas vous venger de celui qui vous fait du mal. Si quelqu'un te gifle sur la joue droite, laisse-le aussi te gifler sur la joue gauche. Si quelqu'un veut te faire un procès et te prendre ta chemise, laisse-le prendre aussi ton manteau." (Mat 5 : 38-40).
    Jésus ne donne aucune finalité pratique au commandement d'aimer ses ennemis. Ce n'est pas pour faire... la paix, ou pour qu'il y ait ... moins de violence. Ce n'est pas pour transformer le monde extérieur, même pas pour convertir cet ennemi par le bel exemple donné.
    Le but est totalement intérieur à la personne qui mettrait en pratique ce commandement. Le but est une transformation toute intérieure, une modification, un changement d'être :

    "Aimez vos ennemis, afin que vous deveniez les fils de votre Père qui est dans les cieux. " (Mt 5:45).
    Il n'y a pas de but extérieur, il n'y a qu'un but intérieur : gagner en être, devenir plus semblable à l'être de Dieu qui est assez large pour faire du bien indifféremment à tous, qu'ils soient bons ou méchants, justes ou injustes.
    Dans cette pensée là, l'ennemi devient la chance, l'occasion, l'opportunité d'apprendre à gagner en être, apprendre à grandir, à développer notre patience et notre tolérance. L'ennemi — celui qui nous fait grincer des dents chaque fois qu'il ouvre la bouche; celui dont la simple présence nous met mal à l'aie; celui qui réveille au fond de nous une colère inconnue — cet ennemi est un bienfait pour nous.
    Oh ! ce n'est pas un bienfait directement. Il peut devenir un bienfait, un bienfaiteur, à condition que nous nous attelions à la tâche de plonger en nous-mêmes chaque fois que naît en nous ce sentiment d'agacement, de malaise ou de colère.
    D'où viennent ces sentiments, sinon de nous-mêmes ? L'ennemi peut être puissant, mais il n'est pas magicien. Il n'a de pouvoir sur nos sentiments intérieurs que si nous lui cédons ce pouvoir. Il ne peut agir qu'avec nos propres forces intérieures, avec nos propres leviers.
    Aimer son ennemi, ce n'est pas aimer ce qu'il nous fait — cela serait intolérable — mais c'est réaliser qu'à son insu, il nous fait le cadeau de pouvoir observer en nous-mêmes ce qui nous emporte vers l'agacement, le malaise ou la colère.
    Aimer son ennemi est donc une école, l'école du devenir et de la croissance de l'être. Cette école du développement de l'être : "devenir les fils du Père qui est dans les cieux" est un long apprentissage, un long chemin qui demande beaucoup de force et de persévérance.
    Un chemin qui demande souvent un accompagnement par quelqu'un de compétent. Un chemin sur lequel Dieu lui-même nous accompagne, avec son savoir-faire, avec son soutien et ses encouragements comme le dit mieux que moi le prophète Esaïe :

    "Jamais Dieu ne faiblit, jamais il ne se lasse. Son savoir-faire est sans limite. Il redonne des forces à celui qui faiblit, il remplit de vigueur celui qui n'en peut plus. Les jeunes eux-mêmes connaissent la défaillance; même les champions trébuchent parfois. Mais ceux qui comptent sur le Seigneur reçoivent des forces nouvelles; comme des aigles ils s'élancent. Ils courent, mais sans se lasser, ils avancent, mais sans faiblir." (Es 40:28b-31).
    Aimer son ennemi demande beaucoup d'humilité puisqu'il s'agit de lui reconnaître qu'il peut m'enseigner quelque chose sur moi-même. Cette humilité, le Christ nous l'a enseignée en s'abaissant jusqu'à la mort, à la mort sur la croix.
    Aimer son ennemi est sûrement une utopie, un idéal, mais c'est aussi un chemin sûr pour celui qui veut gagner en être, un chemin sûr pour celui qui veut devenir le fils, la fille, de notre Père qui est dans le ciel.
    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2007

  • Matthieu 28. Dans le récit de Pâques, Matthieu nous détourne du tombeau vide pour nous envoyer en Galilée

    Matthieu 28

    27.3.2005

    Dans le récit de Pâques, Matthieu nous détourne du tombeau vide pour nous envoyer en Galilée

    Rm 10:13-17    Mt 28 : 1-10    Mt 28 : 16-20

    Chers amis,
    Je trouve redoutable de prêcher sur la résurrection le jour de Pâques. Oui, je trouve cela redoutable parce que nous vivons à une époque où l'on a plus besoin de savoir que de recevoir, d'être sûr, d'être assuré que d'être appelé à s'émerveiller.
    La résurrection, c'est d'abord quelque chose d'impossible, d'incroyable, et pourtant nous voulons nous en faire une image, une représentation, nous voulons l'expliquer, en faire quelque chose qui nous rasure et nous aide à croire.
    En fait, des siècles de croyances et de traditions sont venus recouvrir notre lecture des Evangiles d'un voile, presque opaque. Ce matin, j'ai envie de laisser tomber ces filtres et retourner à la simplicité du texte, retrouver juste ce qu'il dit et ne dit pas.

    "Après le sabbat, dimanche au lever du jour, Marie de Magdala et l'autre Marie vinrent voir le tombeau." (Mt 28:1)
    Deux femmes viennent voir le tombeau. Chez Matthieu, il n'est pas question de toilette des morts, d'embaumement avec les fameux aromates. Les femmes ne viennent rien faire, elles viennent voir…

    "Soudain, il y eut un fort tremblement de terre; un ange du Seigneur descendit du ciel, vient rouler la pierre de côté et s'assis dessus. Il avait l'aspect d'un éclair et ses vêtements étaient blancs comme la neige. (…) L'ange prit la parole et dit aux femmes : « N'ayez pas peur. Je sais que vous cherchez Jésus, celui qu'on a cloué sur la croix; il n'est pas ici, il est revenu de la mort à la vie comme il l'avait dit. Venez, voyez l'endroit où il était couché. » (Mt 28:2-3+5-6)
    Tiens, voilà de l'extraordinaire, un tremblement de terre et un ange lumineux. On croit assister à la résurrection… mais on se trompe ! Le tombeau n'est pas ouvert pour que Jésus en sorte — "il n'est pas ici" dit l'ange — non, le tombeau est ouvert pour que les femmes puissent constater que Jésus n'y est plus !
    La scène extraordinaire ne concerne pas la résurrection, mais la révélation ! Dieu bouleverse l'ordre ordinaire des choses pour que les humains aient accès à la révélation. Mais le seul tombeau vide ne dit rein aux femmes et ne leur donne pas la foi. C'est la parole de l'ange qui les ouvre au mystère : "Il a été relevé, réveillé, il vous précède en Galilée" (Mt 28:7).
    Le tombeau vide n'est pas preuve de résurrection, l'ange non plus, l'ébranlement de la terre non plus. Voir le tombeau vide n'est pas nécessaire à la foi, la foi ne vient pas de ce qui est vu, mais de la parole qui est entendue (Rm 10:17). Matthieu en est bien conscient puisque son évangile est une prédication pour une communauté de la 2e ou de la 3e génération après Jésus. Les croyants qui lisent l'Evangile de Matthieu pour la première fois, comme nous aujourd'hui, n'ont pas accès au tombeau vide. Nous n'avons accès qu'aux paroles des femmes, des disciples, des évangélistes ou des prédicateurs.
    Le récit de Matthieu n'est donc pas une explication de la résurrection, mais une aide à la foi de l'Eglise. Il ne cherche pas à éclaircir le mystère, à expliquer le phénomène, il cherche à consolider la foi des croyants. Aussi, nous dit-il que ce n'était pas plus facile auparavant, même pour les Onze disciples :

    "Les onze disciples se rendirent en Galilée, sur la colline que Jésus leur avait indiquée. Quand ils le virent, ils l'adorèrent; pourtant ils eurent des doutes." (Mt 28:16-17)
    Les disciples voient Jésus, mais ils doutent ! Même eux — peut-on dire — ont de la peine à croire, Mais comment cela est-il possible ? Comment peuvent-ils douter alors qu'ils ont Jésus sous les yeux ? Eh bien, parce que ce ne sont pas les yeux qui donnent la foi. Parce que ce qu'on voit n'est pas toujours très clair ni très objectif, malgré ce qu'on veut nous faire croire à l'ère du tout télévisuel. La vue ne donne pas le sens de ce qui est vu, c'est sujet à interprétation.
    Je vous donne un exemple : Vous voyez arriver quelqu'un près d'un parc à vélo. Il secoue plusieurs vélos jusqu'à ce qu'il en trouve un qui n'a pas de cadenas et s'en va le plus vite possible. Qu'avez-vous vu ? Ce qu'on croit avoir vu, c'est un voleur de bicyclette. Mais ce pourrait aussi être un pompier qui doit rejoindre d'urgence son service et dont la voiture est en panne. Seule une parole vous dira ce que vous avez vu !
    Dans son récit, Matthieu nous dit cela : Ce n'est pas la vue qui donne la foi. Pour que la foi naisse et grandisse, il faut que l'ange explique aux femmes le sens de ce qu'elles voient; il faut que les femmes disent aux disciples ce qu'ils vont voir en Galilée; il faut que Jésus dise aux disciples ce qu'ils doivent faire, pour qu'ils comprennent et que la foi naisse de leurs doutes.
    Le doute est normal face à la résurrection. D'ailleurs, le mot que Matthieu utilise pour parler du doute est un mot qui s'applique toujours aux disciples dans son Evangile, il décrit le doute à l'intérieur de la foi. Il décrit ce moment d'équilibre instable où l'on hésite entre la foi et l'incrédulité, entre le "c'est merveilleux" et le "c'est trop incroyable" entre "je n'en crois pas mes yeux" et "je ne crois que ce que je vois", entre la confiance et la défiance.
    Matthieu comprend cette hésitation, elle habite toute personne en quête de la vérité. Et à celui qui est sur le ballant, Matthieu dit  — étrangement — retourne en Galilée, c'est là que Jésus te précède et t'attend. Pourquoi en Galilée, alors que dans les autres Evangiles, Jésus apparaît à ses disciples à Jérusalem ?
    Je crois que Matthieu nous renvoie au ministère de Jésus, à la montagne où il a prononcé son sermon sur la montagne, aux lieux de ses rencontres et de ses guérisons. Matthieu nous dit — dans un langage un peu crypté — si tu hésites encore, eh bien retourne aux premières pages de mon Evangile et suis Jésus encore une fois, retrouve-le et suis-le, surtout écoute-le.
    Car, comme le dit l'apôtre Paul :
    "La foi vient de ce qu'on écoute la nouvelle proclamée et cette nouvelle est l'annonce de la Parole du Christ." (Rm 10:17)
    Dans cette bonne nouvelle se trouve la puissance de la résurrection.
    Amen
    © 2007, Jean-Marie Thévoz

  • Matthieu 5. Les Béatitudes

    Matthieu 5
    6.2.2005
    Les Béatitudes
    Ps 1 : 1-3 Mt 16 : 21-26 Mt 5 : 1-10

    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    L'Evangile de Matthieu contient le texte le plus connu des évangiles — après le Notre Père — les Béatitudes. Ces Béatitudes ouvrent un discours de Jésus qu'on a surnommé le Sermon sur la Montagne. Jésus y expose en quelque sorte son programme, le cœur de sa pensée : Il est venu accomplir la Loi de Moïse; à travers lui, le Royaume des Cieux s'est approché.
    Cette présence du Royaume des Cieux, cette proximité de Dieu change, transforme, transfigure la réalité vécue des croyants. Des relations nouvelles sont instaurées qui remplacent les relations anciennes, périmées. L'enseignement de Jésus porte sur cette nouveauté de l'irruption de Dieu dans l'existence humaine. En tant que Fils de Dieu, de Dieu prenant forme humaine — ce qu'on appelle l'incarnation — Jésus est lui-même Dieu qui s'approche de nous.
    Jésus transmet cette bonne nouvelle à ses disciples qui sont tout près de lui, sur cette montagne, mais Matthieu précise aussi que la foule est là. L'enseignement de Jésus n'est pas réservé à des initiés, il est destiné à tous. Et Jésus commence par déclamer les Béatitudes.
    Chacun de nous a cette musique des Béatitudes dans l'oreille, avec une traduction préférée. Mais comme il s'agit toujours de traductions, et bien il y a des variations, qui essaient, chacune, de dire au mieux ce qui a été dit par Jésus. Mais qu'a dit exactement Jésus ? Il s'exprimait sûrement en araméen ou en hébreu, or les Evangiles nous sont parvenu en grec, donc déjà en traduction.
    Disposer de plusieurs traductions, c'est comme avoir plusieurs instruments dans un orchestre, il faut les écouter ensemble et en retenir leur harmonie. Voici quelques variations sur la première Béatitude :
    Celle du Psautier (189) "Heureux ceux qui ont l'esprit de pauvreté, le Royaume des Cieux est à eux.
    TOB : "Heureux les pauvres de cœur…
    Français courant : "Heureux ceux qui se savent pauvres en eux-mêmes…
    Moins classiques, Chouraki : "En marche, les hommes au souffle de pauvres…
    La Nouvelle Traduction : "Joie de ceux qui sont à bout de souffle…
    J'aime bien cette transformation du littéral "pauvres en esprit" en concret "à bout de souffle." N'était-ce pas la condition de ceux qui suivaient Jésus — peut-être à bout de souffle de l'avoir rejoint en hâte au sommet de la montagne — mais surtout la condition de ces gens des campagnes, laissés pour compte de la vie économique et sociale, ces gens sans importance aux yeux des propriétaires ou des commerçants des villes, juste bons à être de la main d'œuvre bon marché, exploitable à merci, parce qu'incapables de se défendre.
    A la première lecture, les Béatitudes c'est beau, c'est harmonieux, c'est idéal. Mais si l'on y réfléchit, si on lit vraiment ce qui est écrit : Joie pour eux qui sont à bout de souffle, Joie pour les éplorés, Joie pour les persécutés… n'est-ce pas déplacé de parler de joie, de bonheur, n'est-ce pas déplacé de faire des promesses à ces pauvres, à ces laissés-pour-compte, n'est-ce pas un jeu cruel ou démagogique que de les laisser espérer quelque chose qui ne se réalisera jamais dans cette vie, sur cette terre ?
    A la deuxième lecture, les Béatitudes ne sont pas raisonnables, n'ont pas de sens, tout est à l'envers ! Heureux ceux pleurent ! Heureux les doux ! Dans notre monde, il faut être fort, il faut se battre, lutter, être compétitifs, c'est le seul moyen d'être heureux, n'est-ce pas ? N'est-ce pas ce qu'on nous dit, ce qu'on nous répète, ce qu'on nous serine ?
    Où est la vérité ? Où est la réalité ? Ces Béatitudes sont tout le contraire de notre monde, c'est le monde à l'envers, lorsqu'on écoute les personnes importantes, les décideurs.
    Alors je vous propose de les retourner pour les remettre à l'endroit, pour voir l'effet que cela fait. Allons-y.
    Heureux les riches, les pleins d'eux-mêmes…
    Heureux les violents…
    Heureux ceux qui rigolent…
    Heureux ceux qui sont écœurés par la justice…
    Heureux les sans coeurs…
    Heureux les cœurs partagés, divisés…
    Heureux ceux qui sèment le trouble, la discorde…
    Heureux ceux qui vivent tranquilles et qui ne se mêlent de rien.
    Ça fait un drôle d'effet, cette troisième lecture ! Les Béatitudes semblaient à l'envers, mais une fois qu'on les retourne pour les mettre à l'endroit aux yeux du monde, la nouvelle formule paraît encore plus insensée ! Bon, cela ressemble bien à ce que le monde vit maintenant. Mais ce monde, n'est-ce pas lui qui est à l'envers ? N'a-t-il pas besoin, et nous avec, d'entendre les Béatitudes à l'endroit ! Après ce parcours, les Béatitudes reprennent sens.
    Bien sûr, Jésus n'a jamais dit qu'il venait ôter le malheur et les souffrances du monde. Il a dit qu'il venait pour souffrir, pour vivre notre souffrance. Le contraire du bonheur, ce n'est pas le malheur, c'est la désespérance, la perte du sens. Jésus vient redonner de l'espérance à l'humanité, il vient pour redonner du sens dans nos malheurs.
    Si l'on observe attentivement les situations décrites dans les Béatitudes, ce ne sont certainement pas des situations confortables, mais par contre, ce sont des situations, des attitudes, des comportements où se vit quelque chose de vrai, d'authentique, de profond. On peut rire superficiellement, du bout des lèvres, mais je n'ai jamais vu quelqu'un pleurer pour le paraître ! Lorsque Jésus dit : "Heureux…" il veut signifier que l'on touche à la vraie vie, à ce qui donne du sens à la vie, à ce qui lui donne du poids.
    Lorsque nous sommes sans voix, à bout de souffle, il nous ouvre l'horizon offert par Dieu. Lorsque nous sommes en pleurs, il nous dit que dans les pleurs même, il y a vie et consolation. Et il promet une vie peine de sens — mais pas sans épreuves — à ceux qui font preuve de compassion, qui créent des conditions de paix, qui luttent pour la justice et à ceux qui vivent les rétorsions que leur valent leur combat ou leur foi.
    Jésus n'a jamais promis la tranquillité à ses disciples. C'est lui-même qui ouvre la route en annonçant qu'il va monter à Jérusalem pour souffrir. Ce n'est qu'après avoir ouvert la route lui-même, qu'il engage ses disciples à porter leur croix et à entrer dans le paradoxe de la vie chrétienne :

    "Celui qui veut sauver sa vie la perdra; mais celui qui perdra sa vie pour moi, la retrouvera." (Mt 16:25)
    Et j'aimerais conclure par ces mots du scientifique et croyant Théodore Monod :
    "Imaginez que le Sermon sur la Montagne devienne la règle de vie de tous les humains, à commencer par les chrétiens : le lendemain, il n'y aurait plus ni guerre, ni esclavage, ni torture, ni cruauté. C'est là l'évidence. Mais bien des choses en nous nous empêchent d'appliquer à la lettre le Sermon sur la Montagne. Voilà pourquoi je n'ai jamais dit que le christianisme avait échoué; j'ai toujours dit qu'il n'avait pas encore été essayé. Le jour où nous essaierons le christianisme, ce jour-là, quelque chose se produira; le monde changera. Pour l'instant, ce n'est pas le cas. Alors, soyons modestes !"*
    Amen

    *Citation tirée de "Itinéraires" no 49, hiver 2005, page de couverture II.

    © 2007, Jean-Marie Thévoz

  • Matthieu 10. Rusé comme le serpent, innocent comme la colombe

    Mt 10
    2.2.2003
    Rusé comme le serpent, innocent comme la colombe
    Eccl. 9 : 13-18 Mt 10 : 16-20 Mt 5 : 38-42

    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    Tous nos journaux — qu'ils soient en papier ou à la télévision — s'en préoccupent et nous l'annoncent comme prévisible, prévue, inévitable : je veux parler de la guerre en Iraq ! La guerre en Iraq est une préoccupation pour beaucoup d'entre nous, comme j'ai pu m'en rendre compte dans mes dernières visites. Que pouvons-nous faire ? Où va le monde ? Pourquoi cette guerre nous est-elle présentée comme inévitable ?
    Je ne vais par répondre à toutes ces questions, d'abord parce que je n'en serais pas capable, ensuite parce que n'est pas le lieu ici, nous ne sommes pas sur un plateau de télévision. Cependant, je pense qu'il est nécessaire que nous y réfléchissions en tant que chrétiens. L'évangile a sûrement quelque chose à nous dire sur les circonstances que nous vivons. L'Eglise a sûrement quelque chose à faire entendre dans le concert des opinions présentes.
    Bien sûr, il y a le risque que l'Eglise se mette à "faire de la politique." Certains pensent qu'elle devrait en faire davantage, d'autres qu'elle ne devrait pas y toucher. Ce dont je m'aperçois, c'est d'une part que le monde se plaint de ne plus avoir de points de repères pour penser les problèmes d'aujourd'hui, et d'autre part que nous sommes dépositaires d'un message, d'une bonne nouvelle qui n'est pas silencieuse sur le problème de la violence et de la vengeance. Politique ou pas, nous sommes des témoins et nous avons la mission de témoigner de l'évangile.
    Lorsque Jésus envoie ses disciples en mission, il les avertit que cette tâche n'est pas sans risque. Témoigner de l'évangile soulève des oppositions, voire des persécutions. Témoigner de l'évangile peut même conduire "à comparaître devant des dirigeants et des rois, pour pouvoir apporter son témoignage devant eux." (Mt 10:18)
    L'Eglise a un rôle de témoignage, même face aux grands, aux puissants. L'Eglise doit donc dire quelque chose face à l'annonce d'une guerre inévitable ! Oui, mais alors dire quoi ?
    Lorsque Jésus envoie ses disciples en mission, il décrit la situation où ils vont se trouver en ces mots : "Je vous envoie comme des moutons au milieu des loups" et il leur dit l'attitude qu'ils doivent avoir : "Soyez donc prudents / rusés comme des serpents et innocents comme des colombes" (Mt 10:16)
    Ce langage imagé exige une interprétation. Comment comprendre ces deux images mises ensemble ? Le serpent et la colombe, voici bien deux animaux que tout oppose, et voilà que Jésus les met ensemble. Le serpent est image du mal, de la ruse, de la corruption (pensez à Genèse 3). La colombe est image de paix (pensez à l'arche de Noé), de pureté, de blancheur.
    Mettre ces deux images ensemble, c'est inviter à dépasser les solutions simplistes où tout est blanc ou noir; c'est inviter à penser paradoxalement, penser plus loin, différemment du monde; c'est sortir des sentiers battus du réalisme, du pragmatisme, des stratégies habituelles.
    Il faut manier en même temps toute l'habileté, l'intelligence, la sagesse possible dont les humains disposent et toute l'innocence, l'ingénuité envisageable. Il faut inventer des solutions originales qui sortent des ornières communes.
    Jésus nous a laissé dans le Sermon sur la montagne un discours sur la vengeance devenu célèbre : "Si quelqu'un te gifle sur la joue droite, tends lui la joue gauche" (Mat 5:39). Ce texte a très souvent été qualifié d'utopique, d'irréaliste, voir de capitulation. Et si Jésus, là, donnait l'exemple de ce que cela signifie "être avisé comme le serpent et innocent comme la colombe" ? A quoi conduit la vengeance de "oeil pour oeil, dent pour dent" ? Cela conduit à l'affrontement, à l'escalade de la violence, à la course aux armements, au "je dois être prêt à riposter !"
    La riposte est la solution réaliste, pragmatique, stratégique, mais conduit-elle quelque part ? La riposte va attiser la haine et le désir de vengeance, etc... La riposte est une impasse. C'est pourquoi Jésus nous invite à chercher d'autres voies, des voies qui déstabilisent l'adversaire sans le détruire.
    Jésus nous appelle à une sagesse qui diminue la haine et le désir de vengeance pour conduire à une vraie solution. "Tends l'autre joue" cela ne signifie pas "résigne-toi", mais "cherche d'autres voies d'autres solutions qui mènent quelque part, qui mèneront à une entente.
    Jésus dit encore "Si quelqu'un veut te prendre ta chemise, laisse-le prendre aussi ton manteau" (Mat 5:40). C'est chercher une solution qui engage à ne pas chercher à tout prix à préserver ses intérêts, mais oser renoncer à quelque chose, oser perdre quelque chose pour éviter la rupture ou la destruction de l'autre. Cela peut signifier, pour nous, renoncer à un certain confort pour diminuer les injustice de ce monde et gagner des amitiés plutôt qu'attiser la haine.
    Bien sûr, ce message a peu de chance de passer dans les hautes sphères dirigeantes. Jésus est comme cet homme "pauvre et sage" qui pouvait sauver la ville, dont parlait l'Ecclésiaste :
    "Il aurait pu sauver la ville grâce à sa sagesse. Cependant, personne ne songea à s'adresser à un homme pauvre comme lui. Eh bien, je l'affirme : la sagesse vaut mieux que la bravoure, mais lorsqu'un homme sage est pauvre, les gens le méprisent et n'écoutent pas ses conseils. Pourtant il vaut mieux écouter un homme sensé qui parle calmement qu'un chef qui crie en s'adressant à des sots. La sagesse est plus efficace que les armes, mais un seul maladroit détruit le bien qu'elle procure." (Eccl. 9:15-18)
    Face à une guerre qu'on nous dit inévitable, il faut répéter avec l'Ecclésiaste que "la sagesse vaut mieux que la bravoure" et que "la sagesse est plus efficace que les armes." Cette sagesse — qui comprend la ruse du serpent et l'innocence de la colombe, Jésus nous l'a transmise au travers des Evangiles et plus encore au travers de sa mort où il a mis en pratique — au prix de sa vie — le refus de la violence.
    Jésus a accepté de souffrir plutôt que de voir la violence se déchaîner contre les humains. La guerre est évitable si nous acceptons de porter notre part de sacrifice pour que cette violence ne se déchaîne pas.
    Amen

    © 2007, Jean-Marie Thévoz

  • Matthieu 10-11. Dieu place dans notre monde des signes discrets, fragiles — à l'image d'un nouveau-né

    Matthieu 10-11
    16.12.2001
    Dieu place dans notre monde des signes discrets, fragiles — à l'image d'un nouveau-né
    Es 35:1-7 / Jacq. 5:7-8 / Mat. 10:40 — 11:6

    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    Il y a des moments où l'on voudrait bien avoir un signe clair de la présence et de l'action de Dieu dans notre monde, surtout après la période troublée que nous avons vécue cet automne.
    Il nous arrive bien quelque fois d'avoir le sentiment que les choses n'arrivent pas par hasard — ou arrivent par hasarD avec un grand D, un D majuscule — mais on se dit souvent vite : "Ce n'est qu'une coïncidence" et on tourne la page, même si on aurait bien voulu que cela soit un signe ! Recevoir un signe, un signal, et à partir de ce moment-là se sentir soutenu, encouragé, affermi.
    Savez-vous qu'aux Etats-Unis et en Europe, plusieurs millions de dollars sont investis chaque année pour financer des radars et des équipes de scientifiques qui écoutent l'univers, pour tenter de capter les émissions d'une intelligence extraterrestre !
    Mais comment reconnaître un signal intelligent parmi le brouhaha de l'univers. On ne va tout de même pas recevoir un message radio en anglais ou en français. Comment reconnaître une langue, un signal extraterrestre ?
    Pour nous se pose le même problème : Comment reconnaître, parmi tous les messages, le message qui vient de Dieu ? Comment reconnaître, parmi toutes les personnes que nous croisons, la personne porteuse d'un message divin. Comment Jean Baptiste peut-il reconnaître parmi tous ses contemporains : « celui qui doit venir » ?
    Jean Baptiste est à la recherche du Messie, de « celui qui doit venir », celui qui est annoncé, promis, par l'Ecriture. Bien qu'il soit en prison, Jean Baptiste persiste dans sa quête et envoie ses disciples questionner Jésus : "Es-tu « celui qui doit venir » ?"
    Jésus va donner une réponse indirecte à cette question : il dit en quelque sorte à Jean-Baptiste : "Observe les signes, scrute ce qui se passe ! N'est-ce pas ce qui était annoncé dans l'Ecriture ?"
    En effet, ce qui est impossible aux hommes se réalise : "les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent, les morts reviennent à la vie, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres". (Mt 11:5)
    Jean Baptiste a vu ces signes-là, ils nous ont été transmis dans les quatre évangiles, mais lorsque j'ouvre les yeux sur notre monde, aujourd'hui, je ne vois pas ces signes-là ! Le signe que je vois aujourd'hui, c'est seulement le signe de Noël que nous attendons, une naissance, la venue d'un nouveau-né. Des enfants continuent à naître dans notre monde ! Est-ce bien raisonnable ?
    Le signe que Dieu nous donne, sa signature, c'est la venue d'un bébé dans un pays occupé par les Romains, où des rébellions se déclenchent, suivies de représailles répressives, exactement la situation de la Palestine d'aujourd'hui ! Dans ce monde d'alors, comme dans notre monde d'aujourd'hui, Dieu donne comme seul signe "un nouveau-né, emmailloté et couché dans une crèche" (Luc 2:12).
    Un signe dérisoire face à nos attentes ! Dieu se moque-t-il de nous ? Quel est son plan ? Ce bébé Jésus est-il vraiment « celui qui doit venir » ?
    C'est à douter de tout, de Dieu, de Jésus, du salut ! Probablement est-ce pour cela que Jésus ajoute cette phrase — après les signes énumérés : "Heureux celui qui n'abandonnera pas la foi en moi, ou à cause de moi" (Mt 11:6). Oui, Jésus, tel qu'il est né, tel qu'il s'est présenté, tel qu'il a vécu, tel qu'il est mort, ne vient pas remplir nos désirs de toute puissance, nos attentes de bouleversements soudains, d'anéantissement radical et rapide du mal.
    Nous voudrions bien que Dieu intervienne radicalement dans notre monde d'aujourd'hui pour mettre fin à nos guerres, à nos injustices, à nos incapacités à partager... Mais il ne le fait pas. Il n'en a pas l'intention. Ce n'est pas sa façon de nous aimer et de nous respecter.
    Dieu place dans notre monde des signes discrets, fragiles — à l'image d'un nouveau-né. Des signes qui ne s'imposent pas, qui n'éblouissent pas, qui ne retiennent pas l'attention des médias. Des signes discrets, mais qui sont partout, qui sont dans tous nos gestes, qui sont dans tous les gestes faits à notre égard.

    "L'homme qui vous reçoit, me reçoit; et l'homme qui me reçoit, reçoit celui qui m'a envoyé (Mt10:40) Celui qui donne même un simple verre d'eau à l'un de ces petits, recevra sa récompense." (Mt 11:42).
    Chaque geste est un signe, un signal qu'il faut recevoir comme venant de Dieu. Chaque geste que nous faisons, veillons à le faire comme un geste qui peut porter la signature de Dieu.
    Cessons de porter nos regards vers le ciel comme des radars fixés vers l'immensité vide de l'espace en attendant un signal extra-terrestre. La venue de Dieu sur la terre, que nous attendons dans cette période de l'Avent et qui se réalise à Noël, signifie que les signes de Dieu se réalisent maintenant sur notre terre, directement autour de nous et au travers de nous, à travers nos gestes, des gestes tout humains.
    Croire à l'incarnation de Dieu, c'est ouvrir les yeux sur notre réalité présente et y chercher, y voir sa trace, ses signes, sa signature.
    Amen

    © Jean-Marie Thévoz