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l) Marc

  • Paraboles relationnelles

    Marc 4

    20.8.2017

    Paraboles relationnelles

    Marc 4 :1-9      Marc 4 : 26-29

    télécharger le texte : P-2017-08-20.pdf

    Chers frères et soeurs en Christ,

    Voilà deux paraboles de Jésus qui mettent en scène un semeur. « Un semeur sortit pour semer ». On est dans la normalité, dans la banalité : un travailleur va travailler, va juste accomplir ce qu’il est habitué à faire, et donc tout va se passer normalement. Eh bien non, comme il y a une histoire, pour quelle ait de l’intérêt, il faut ce qu’on appelle une « complication ». Il faut quelque chose qui dévie de la normalité pour qu’il y aie quelque chose à raconter.

    Dans la première parabole, il y a quatre événements qui sont racontés. Premièrement une part du grain tombe sur le chemin ; deuxièmement une part sur un terrain rocailleux ; troisièmement une part du grain tombe dans les broussailles ; enfin une part tombe dans la bonne terre du champ.

    Sur le chemin les graines n’ont pas le temps de germer, les oiseaux les picorent. Sur la rocaille, les graines germent, mais ne peuvent prendre racine et se dessèchent. Dans les ronces, ça pousse, mais c’est étouffé. C’est seulement dans la bonne terre que le grain devient épi et produit en abondance, un est multiplié par 30, par 60, par 100.

    On ne mesure pas l’abondance que cela représente ! Pas 30 ou 60 ou 100 pour cent, mais 30 ou 60 ou 100 pour UN ! On est loin de nos carnets d’épargne. On est là dans un registre d’abondance, on est là dans un registre de générosité.

    On observe une progression entre les quatre terrains. Sur le premier il ne pousse rien. Sur le deuxième il y a juste germination, sur le troisième la plante pousse mais n’arrive pas à ma maturité. Ce n’est que sur le quatrième terrain que la plante produit des grains. Et quelle récolte ! Mais si vous observez des épis dans les champs, avec les quatre rangées de grains, 60 ou 100 grains, c’est une production normale, il n’y a pas de miracle sous-entendu. Cette abondance est généreusement offerte dans la vie.

    Si je reviens à la construction du récit, de la parabole, ce qui est étrange, c’est qu’après la présentation de l’action « le semeur sortit pour semer » et les quatre complications et bien il n’y a plus rien ! Il n’y a pas de dénouement, seulement une invitation à entendre. Entendre ce qui n’est pas dit ? A nous les travail d’interprétation. C’est le propre des paraboles par rapport aux anecdotes ou aux romans. L’interprétation est ouverte, donc il y a plusieurs interprétations possibles.

    Par exemple on peut lire cette parabole comme exprimant la générosité fondamentale de Dieu. Il sème partout, il n’a pas peur de gaspiller le grain. Le don de Dieu n’est pas réservé à quelques-uns, qui seraient bien préparés ou plus purs que les autres. Non Dieu donne — à commencer par la vie — à tous.

    Ensuite il y a l’interprétation que Jésus donne lui-même un peu plus loin dans ce même chapitre 4 (vv. 13-20). Le grain c’est la Parole. Certains ne la reçoivent pas du tout. D’autres sont enthousiastes au début, mais ne persévèrent pas. D’autres se laissent envahir par les soucis qui les submergent. Enfin certains mettent en pratique cette parole — l’enseignement de Jésus — et ils portent du fruit.

    On peut encore considérer que le Royaume de Dieu qu’illustrent toutes ces paraboles est une image du monde relationnel (voir ma prédication du 27.9.2009). Chaque terrain serait une image de notre relation aux autres. Le chemin : un cœur trop souvent piétiné, dur et fermé sur lequel rien accroche, rien ne se développe. Le terrain rocailleux : un cœur ou un esprit qui s’émeut et s’enflamme pour une cause, puis une autre, mais ne sait pas mettre de l’énergie dans un engagement si bien que cela ne débouche sur rien. On peut voir les ronces comme l’image d’un esprit compliqué qui ne voit que les obstacles et les difficultés si bien que le découragement fait abandonner les projets ou les relations à mi-course.

    Enfin il y a des personnes qui savent soigner leurs amitiés et se retrouvent généreusement entourées et savent rassembler et créer de la vie autour d’eux.

    Quelle que soit l’interprétation qu’on choisit, cette parabole est une invitation à progresser vers la bonne terre. Pour soi et pour les autres.

    On peut y voir une invitation pour les éducateurs, les enseignants, les parents, les grands-parents, à conduire ceux qui sont sous leur responsabilité d’une position de retrait ou de fermeture vers l’ouverture, vers des relations abondantes, des relations de plénitude. C’est une parabole qui nous invite à la responsabilité, à l’effort, au travail. Allez, il faut labourer le chemin, dépierrer la rocaille, débroussailler les ronces !

    Mais beaucoup de responsabilités et de tâches conduit souvent à la culpabilité : en ai-je fait assez ? Et si ce n’est pas parfait : est-ce de ma faute ?

    C’est pourquoi Jésus ajoute une deuxième parabole qui met en scène un semeur. Une parabole qui prend le contre-pied de la première. Si nous avons une tâche quant au terrain, cette deuxième parabole nous rappelle que la croissance de la plante n’est pas entre nos mains, quelle est hors de notre maîtrise. Il est inutile de tirer sur les pousses pour les faire croître. Il y a un mystérieux travail qui se passe sans nous et qui ne dépend pas de nous.

    Il y a une invitation à faire tout ce qui est entre nos mains, et ensuite à faire confiance, à laisser aller, à lâcher prise.

    Tout ne dépend pas de nous. Il y a une force ailleurs qui agit et fait croître. Chaque être a une force en lui-même, qui lui ai donnée et qui est à l’œuvre. Tout ne repose pas sur les parents, les éducateurs, les enseignants, le voisinage. Il y a une force intérieure qui vient d’ailleurs — la parabole pointe le doigt vers Dieu.

    Nous avons une tâche, mais elle n’est pas infinie, elle est limitée. Encore plus limitée quand il s’agit des autres. Notre tâche c’est nous-mêmes, notre jardin intérieur. C’est en soignant notre jardin intérieur que nous atteignons, influençons les autres, sans les forcer ou les manipuler.

    Je vais reprendre une image dans le domaine des plantes : si mon jardin et plein d’herbes folles, voire de mauvaises herbes, le vent va disperser les graines indésirables dans les jardins voisins. Mais si je soigne mon jardin et choisis ce que j’y fait pousser, alors ce qui débordera de mon jardin sera également bon pour ceux qui m’entourent.

    La première parabole nous invite à réaliser comment est notre cœur ou nos relations et à travailler vers l’ouverture et le partage pour entretenir des relations riches. La deuxième parabole nous invite à faire confiance dans la force de germination et de croissance qui réside en chacun.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2017

  • Commencement de la bonne nouvelle de Jésus-Christ, le Fils de Dieu

    Marc 1

    15.1.2017

    Commencement de la bonne nouvelle de Jésus-Christ, le Fils de Dieu

    Esaïe 40 : 9-11     Galates 3 : 5-9        Marc 1 : 1-8

     

    Télécharger le texte : P-2017-01-15.pdf

    Chers frères et sœurs en Christ,

    Noël et l’Epiphanie nous ont successivement fait entendre les débuts des Evangiles de Luc et de Matthieu. Luc avec le récit de la crèche et Matthieu avec le récit des mages. Des récits qui ouvrent ces deux Evangiles dans le but de nous dire — dire à leurs lecteurs — qui est Jésus, d’où il vient, ce qu’il a de particulier, de spécifique.

    L’Evangile selon Marc, dont nous avons entendu les premières lignes, a la même intention : nous faire connaître Jésus-Christ, mais il le fait sans remonter à ce qui précède le ministère de Jésus. Malgré tout — dans sa première phrase, Marc nous livre un premier portrait de Jésus et de ses intentions de rédacteur du premier Evangile.

    Avant de reprendre cette première phrase en détail, quelques mots sur la chronologie entre Jésus et Marc. On entend souvent dire que les Evangiles ne peuvent pas être fiables, parce qu’ils n’ont pas été écrits du vivant de Jésus. L’Evangile selon Marc date des années 70 à 75 de l’ère chrétienne. Si Jésus est mort entre 33 et 36, cela signifie qu’il s’est écoulé entre 35 et 40 ans entre les événements et la mise par écrit de ces événements. Rapporté à notre époque, c’est comme si on écrivait aujourd’hui le récit de ce qui a été vécu, par soi-même ou par des témoins directs, entre 1975 et 1980. Ce n’est donc pas si éloigné que cela !

    Revenons au verset qui ouvre l’Evangile selon Marc : « Ici commence la bonne nouvelle de Jésus-Christ, le Fils de Dieu. » (Mc1:1) On ne peut manquer de reconnaître le parallèle avec le début de l’Ancien Testament, les premiers mots de la Genèse : « Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. » Marc fait un clin d’œil au début de la Bible. Il est conscient de faire œuvre de pionnier, d’ouvrir un nouveau chapitre de l’histoire divine, le début d’une nouvelle ère, ouverte par Dieu lui-même et qui marque une nouvelle création, un nouveau temps dans la révélation.

    On pourrait dire qu’avec la venue de Jésus commence l’ère spirituelle après l’ère terrestre. C’est le commencement d’une relation toute nouvelle à Dieu. Cette nouvelle ère commence avec la venue de Jésus qui est qualifiée de bonne nouvelle — évangile en grec. Pour voir en quoi cette venue est une bonne nouvelle, il faut d’abord se pencher sur celui qui vient, ce que Marc dit de ce Jésus.

    Jésus est d’abord qualifié de « Christ ». Pour nous, « Jésus-Christ » est devenu comme un prénom et un nom de famille. Mais cela n’a pas tout de suite été si familier. Cela a un sens, c’est porteur d’un message, d’une confession de foi. Dire Jésus-Christ, cela signifie dire que ce Jésus, le fils de Marie et du charpentier, qui a erré sur les routes de Galilée et qui a été exécuté comme un malfaiteur à Jérusalem, ce gars-là, et bien, il est le Messie annoncé dans la Torah, il est le Messie attendu par les juifs pratiquants, il est le Messie qu’on attendait (plutôt dans la gloire) mais qui s’est révélé serviteur souffrant, perdant pendu au bois et par conséquent maudit de Dieu (Ga 3:13).

    Ce n’est pas rien de dire que ce Jésus-là, on le reconnaît — par delà les apparences trompeuses — comme le Messie, comme l’envoyé de Dieu. Parler de Jésus-Christ, c’est rattacher ce Jésus à toute la tradition juive, à l’Ecriture sainte — de la Genèse aux Chroniques en passant par tous les prophètes. Jésus-Christ est une appellation à destination des juifs, des descendants d’Abraham, de la tradition biblique.

    Marc ajoute à ce titre celui de Fils de Dieu. Cette notion est étrangère à l’Ancien Testament (mention mythologique en Gn 6:2 où les fils de Dieu choisissent des filles des hommes), à l’idée du Dieu unique. Marc ajoute ce titre à l’attention des grecs et des romains. Eux sont familiers avec les familles de dieux et à l’idée qu’on désigne par ce terme des humains qui représentent la voix des dieux parmi les humains. Ainsi certains héros fondateurs, comme Enée pour les Romains, sont des descendants des dieux. Ces liens, ces généalogies n’ont rien de biologiques, elles marquent une proximité d’action ou de pensées.

    Pour nous aussi, il est important de renoncer à toute idée de filiation biologique dans l’usage du titre « Fils de Dieu » pour Jésus. Ce titre indique la communauté d’idée, la proximité de pensée et l’intimité, la communion de pensée.

    Lorsque Jésus nous parle de Dieu, il nous le montre avec une connaissance intime, une proximité qui fait qu’on ressent qu’il dit vrai, qu’on peut reconnaître Dieu dans ses paroles. Il exprime vraiment la pensée de Dieu, il nous transmet ce que Dieu est et ce qu’il veut nous dire. Dans ce sens ce titre — qui est devenu plutôt un obstacle pour nos contemporains — exprime la position du fils spirituel, de l’héritier.

    Dans le domaine politique — celui qui porte le message du chef, du président serait appelé plutôt : ministre ou ambassadeur ou représentant. Si le président des Etats-Unis veut dire quelque-chose à la presse, il envoie son porte-parole qui s’exprime en son nom. Ainsi, ce que Marc voulait dire par le titre de Fils de Dieu à l’attention des gréco-romains, c’est que Jésus est le porte-parole véridique de Dieu.

    Marc utilise seulement trois fois ce titre dans son Evangile. Ici dans ce premier verset. Une fois lorsque des démons s’adressent à Jésus en l’interpellant et Jésus les fait taire, parce que son heure n’est pas encore venue. Et finalement dans la bouche de l’officier romain qui garde la croix. Jésus vient de mourir et le Centurion confesse : « Cet homme était vraiment le Fils de Dieu. » Cet homme, qui meurt là dans ces conditions, était le vrai porte-parole de Dieu. Ce qui signifie que nous avons à l’écouter pour être dans la vraie relation avec Dieu.

    Et c’est là la bonne nouvelle, l’évangile : toutes les valeurs sont renversées, sont mises sens dessus-dessous. Pas besoin d’une vie de héros pour être aimé de Dieu. Pas besoin d’une vie d’obéissance stricte à la loi pour être aimé de Dieu. Il suffit de recevoir l’amour de Dieu, d’accepter de le recevoir, de reconnaître d’en avoir besoin, pour que l’amour de Dieu coule vers nous.

    L’apôtre Paul, que Marc a côtoyé dans un de ses voyages, l’exprime dans les catégories de la loi et de la foi. La loi exprime tous les efforts que nous faisons pour nous conformer à un certain modèle pour plaire aux autres et à Dieu. Cela ne peut que nous conduire à l’épuisement et à la dépression. Jamais nous ne serons parfaits et suffisants. Ce chemin est non seulement voué à l’échec, mais inutile. Ce n’est pas ce que Dieu nous demande.

    La bonne nouvelle, c’est que Dieu veut seulement que nous soyons nous-mêmes, acceptant que notre vie a déjà de la valeur à ses yeux, tels que nous sommes. Nous sommes ses enfants, ses héritiers, pas ses esclaves (Ga 3:29). Nous pouvons vivre de cette liberté, de cet héritage déjà acquis, déjà présent — souvenons-nous du fils aîné de la parabole des deux fils (Luc 15). Tout est là, autour de nous, à notre disposition. Le veau gras est là, disponible, déjà donné pour nous réjouir avec le Père. Voilà la bonne nouvelle de l’évangile. Le commencement de la bonne nouvelle de Jésus-Christ, le Fils de Dieu.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2017

  • Jésus, une nourriture pour notre faim

    Marc 8

    11.9.2016

    Jésus, une nourriture pour notre faim

    Aggée 2 : 3-5       1 Corinthiens 1 : 4-9       Marc 8 : 1-10

    Télécharger le texte : P-2016-09-11.pdf

    Chères paroissiennes, chers paroissiens,

    Pendant cet été, je vous ai fait découvrir quelques petits prophètes : Amos, Osée et Michée. J’avais gardé pour aujourd’hui le prophète Aggée qui intervient après le retour de l’Exil à Babylone. La population qui est revenue d’exil à Jérusalem ne retrouve que des ruines, notamment celles du Temple de Salomon. Et ils sont découragés devant l’ampleur de la tâche. Comment relever le Temple qui n’a plus la splendeur d’autrefois, avec des ressources de réfugiés revenus au pays ?

    On peut facilement transposer cela à notre Eglise vaudoise, qui n’a plus le lustre et le faste d’antan. La fréquentation du culte a baissé, les parents n’envoient plus leurs enfants au culte de l’enfance ou au catéchisme comme avant. Plus rien est comme avant, peut-on se lamenter.

    Pourtant la promesse de Dieu continue à se faire entendre : «Mettez vous au travail, je serai avec vous — dit Dieu par la bouche d’Aggée — je vous le promets ! Je serai donc présent au milieu de vous et vous n’aurez rien à craindre » (Ag 1:4-5). Et le livre d’Aggée se termine par la promesse de la venue d’un Messie.

    Comme chrétiens nous croyons que ce Messie annoncé est Jésus. C’est lui qui vient accomplir cette promesse de présence de Dieu auprès de chaque peuple, de chaque être humain. Le Temple à reconstruire a été remplacé par une Eglise, toujours à construire et reconstruire, mais qui s’appuie non sur des pierres, mais sur le Christ et ses disciples.

    C’est dans ce sens là que j’ai choisi le récit de la multiplication des pains. C’est un miracle, mais je vais lire ce récit comme une parabole, comme une parabole de l’Eglise. Ce récit nous décrit les rapports entre le monde, l’Eglise et le Christ. La foule représente le monde, les disciples représentent l’Eglise et le Christ joue son propre rôle.

    Le récit commence au moment où la foule, qui suit Jésus, n’a plus rien à manger. La foule a un creux à l’estomac, ce qui veut dire dans le langage des paraboles que le monde a faim, faim de sens, faim d’une direction, faim pour des valeurs, pour ne pas tomber dans l’absurde et le désespoir d’une vie vide.

    Cela ne passe pas inaperçu aux yeux de Jésus. A voir cette faim, Jésus est ému aux entrailles, touché aux tripes. Jésus n’est pas indifférent à notre sort, au contraire, il est plus que préoccupé par cet état au bord de l’inanition de la foule. Cet état précaire, en sursis, est marqué et accentué par la précision : « voilà trois jours qu’ils n’ont rien à manger ». Trois jours dans l’Évangile fait immanquablement penser aux trois jours que Jésus passe au tombeau. Au bout de trois jours, soit il ne se passe rien et c’est la mort pour toujours, sois Dieu intervient et on peut espérer. Ces trois jours, dans ce récit, montrent qu’on est arrivé au point que c’est une question de vie ou de mort. On a dépassé un point de non-retour, les gens n’auront pas la force de rentrer chez eux si on les renvoie. Jésus en est conscient et expose la situation aux disciples. Ceux-ci sont bien désemparés et disent leur impuissance : où pourrait-on trouver de quoi les faire manger dans cette endroit désert ?

    Jésus leur demande alors de faire l’inventaire de leurs ressources : c’est maigre, sept pains et quelques petits poissons. Jésus ne semble pas se soucier du peu à disposition, ce qui importe ce n’est pas ce qu’on a, mais qui est là pour le distribuer. Jésus organise la foule, il prend le pain, il remercie Dieu, il le rompt et le donne aux disciples pour qu’ils distribuent les morceaux.

    Il y a là en même temps un miracle et une parabole. Pour le miracle, c’est la constante disproportion entre la réalité et l’idéal, entre les ressources et les besoins, entre les personnes disponibles et la mission. « La moisson est grande, mais les ouvriers sont peu nombreux » (Luc 10:2).

    Dans ce récit, cette distance, cette disproportion est comblée. Le miracle c’est que ce n’est pas aux disciples de combler cette distance, cette disproportion. C’est Jésus qui fait ce travail-là. C’est le Christ qui voit la réalité et en est ému. C’est le Christ qui s’en soucie. C’est le Christ qui mobilise les disciples. C’est le Christ qui multiplie les pains de sorte que chacun mange à sa faim.

    Et c’est là qu’il faut revenir à la parabole. Le récit dévoile — entre les lignes, entre les mots — où réside vraiment le miracle. Il ne s’agit pas d’un miracle de boulangerie. Il s’agit de comprendre ce qui se passe au-delà de la réalité visible, dans le monde invisible, dans notre monde intérieur qui a faim.

    Le récit, en utilisant exactement les mots de la liturgie de cène : « Jésus prend le pain, remercie Dieu, rompt le pain et le donne à ses disciples », le récit nous dit que ce qui est donné à la foule pour la rassasier, c’est le Christ lui-même.

    Dans ce désert où rien ne nourrit, le Christ se donne lui-même comme nourriture spirituelle pour la foule, pour le monde. Dans ce monde — notre monde qui n’a que des voitures, des téléphones ou des assurances à nous vendre pour calmer notre faim de sens et notre angoisse face à la mort — Jésus s’offre lui-même pour remplir notre vie. Le pain qui est donné dans ce désert à la foule, c’est la présence même de Jésus, comme dans la Cène. Ce pain qui rassasie (au-delà de nos espérances) c’est la présence du Christ, c’est sa Parole, ce sont ses valeurs qu’il nous a transmises.

    Nous n’avons pas à créer cette présence ou ces valeurs : Jésus en est porteur. Il nous demande de les distribuer, de les donner au monde, qui a tellement faim.  « Jésus donna les pains à ses disciples pour qu’ils les distribuent à tous, et chacun mangea à sa faim, et les disciples emportèrent sept corbeilles pleines des morceaux qui restait. » (Mc 8:6,8)

    La présence du Christ est inépuisable, il y en aura toujours des surplus. Les valeurs du Christ sont permanentes, inépuisables, toujours actuelles : l’égale et infinie valeur de tout être humain ; l’abolition de toutes les barrières entre les personnes ; l’existence d’une place pour toute personne dans la société ; la valeur de l’amour, des relations, qui subsistent malgré les épreuves et même la mort.

    Avec le Christ, avec l’Évangile, il nous est remis un trésor entre les mains, un trésor inépuisable qui peut nourrir les aspirations spirituelles de tous nos contemporains. Nous ne pouvons pas garder cela pour nous. C’est un trésor, du levain dans la pâte, du sel dans la nourriture, de la lumière pour le monde.

    Jésus ne nous demande pas de les fabriquer — il est déjà là — il nous demande de les distribuer à tous ceux qui ont faim. Notre richesse c’est l’Évangile, c’est le Christ !

    Je vais partir pour une autre paroisse. Un autre pasteur arrivera pour me remplacer. Nous sommes de simples disciples. Peu importe la main qui vous tend le pain, c’est le pain qui nourrit, c’est la présence du Christ qui rassasie, c’est Jésus qui est le pain de vie.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2016

  • Lire sa vie comme une parabole

    Marc 4
    19.6.2016
    Lire sa vie comme une parabole

    Marc 4 : 1-12       Marc 4 : 26-34
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    Chers membres de l’Honorable Abbaye des Laboureurs, chères paroissiennes, chers paroissiens,
    Jésus parlait en paraboles ! Les Evangiles insistent pour dire que l’essentiel de l’enseignement de Jésus passait par ces petits récits imagés que sont les paraboles. Les Évangiles en racontent une trentaine. Vous venez d’en entendre trois, lesquels pourriez-vous citer encore ? Celle du bon grain et de l’ivraie; celle du bon samaritain ou du fils prodigue ; celle de la brebis perdue ou de la drachme perdue ? Il en manque encore plus de 20. Ce sera le moment — en rentrant chez vous — de rouvrir un Évangile pour les redécouvrir.
    Jésus parlait en paraboles. Parler en parabole, c’est plus que nous raconter des petites histoires édifiantes, c’est même le contraire, justement le contraire de faire la morale ou de nous conduire à appliquer une maxime. Parler en parabole, c’est choisir de parier sur l’intelligence de celui qui écoute. Il y a quelque chose à comprendre, un sens à chercher, ce n’est pas du tout cuit, ce n’est pas une adaptation destiné aux enfants.
    Un moine demandait à son abbé : pourquoi ne nous expliques-tu pas les paraboles qui sont lues à l’office? L’abbé répondit : si je te donne un fruit, aimerais-tu que je le mâchouille avant de te le donner ?
    Jésus ne nous prémâche pas le mystère du Royaume de Dieu, le mystère de qui est Dieu et comment il s’approche de nous. Jésus parle en parabole pour nous laisser faire le travail de recherche du sens et même des sens possibles. C’est très important. C’est à nous de chercher à comprendre ce que dit cette parabole pour nous maintenant. En quoi nous parle-t-elle ? Pourquoi résonne-t-elle en nous ? En quoi nous interroge-t-elle, nous interpelle-t-elle ? Cela fait appel à notre intelligence, à notre imagination, à notre histoire de vie. Le travail à faire, c’est de relier l’histoire et notre vie.
    La parabole est le propre du langage spirituel. De son côté, la morale prescrit des comportements, appelle à l’obéissance et à la reproduction de gestes identiques. Au contraire la parabole invite à l’imagination et au renouvellement. Un petit élément ajouté à une parabole et celle-ci bascule vers un nouveau sens. La parabole n’est pas figée, c’est le contraire d’une affirmation dogmatique qui explique, démontre et fige la réalité.
    Jésus a toujours refusé le dogmatisme sur Dieu. Il s’est toujours opposé aux pharisiens qui avaient enfermé Dieu et la relation à Dieu dans un code de conduite et une série de commandements exigeant l’obéissance et conduisant à la déshumanisation (par exemple quand la Loi sur le sabbat interdisait de guérir ce jour-là).
    Les paraboles invitent à relire toujours à nouveau, non seulement les récits, mais tout événement, à commencer par notre vie. La parabole, c’est comme la « porte des étoiles » dans Stargate. C’est un instrument qui permet de passer d’un monde à un autre, d’une réalité à une autre. La parabole est la porte qui fait passer de notre vie matérielle à la vie spirituelle. Parce que notre vie est aussi parabole ! C’est-à-dire que nous avons à regarder notre vie pour en faire un récit et trouver du sens, des sens, le sens de notre vie.
    Tant que nous restons dans le descriptif de notre vie — j’ai fait ça, puis ça, puis ça — notre vie reste plate. Dès que nous pouvons dire : j’ai fait ça et cela m’a conduit à choisir cela, et je vois après-coup que cela m’a permis de… alors notre vie prend du relief, nous avons passé de l’autre coté de la porte des étoiles et notre vie prend sens. Et un nouvel élément — ajouté par après — peut modifier le sens de ce que nous avons vécu. Ainsi nous avons toujours la possibilité de donner du sens à notre vie, quoi qu’il se soit passé antérieurement.
    Voilà une petite histoire qui explique comment un nouvel élément peut transformer une histoire déjà écrite. Imaginez que vous vous trouvez dans la rue. Vous voyez un jeune homme sortir en courant de l’immeuble d’en face, essayer tous les vélos qui se trouvent là jusqu’à ce qu’il en trouve un qui ne soit pas cadenassé. Que pensez-vous ? Probablement : il est en train de voler un vélo. Vous avez des raisons de penser cela et de l’arrêter. Disons que vous l’arrêtez et qu’il vous dise : « le sécutel de ma grand-mère a sonné, elle est tombée chez elle, je dois m’y rendre, j’emprunte un vélo pour y être plus vite et l’aider.» Le geste du jeune homme ne change-t-il pas votre jugement premier ?
    Avant que le jeune homme ne parle, vous pensiez comprendre la situation, vous pensiez savoir de quoi il retournait. Après l’explication du jeune homme, on comprend autre chose et on réalise qu’il en allait autrement. Jésus avait compris que tous les êtres humains ont une pré-compréhension de Dieu. Nous croyons savoir, nous croyons comprendre, bien que nous n’ayons pas le dernier mot de l’histoire.
    Jésus raconte des paraboles pour nous inviter à remettre en question nos illusions d’en savoir assez sur Dieu. Jésus raconte une trentaine de paraboles où Dieu est successivement un semeur, un père, un riche propriétaire, un ami, une femme pauvre, un berger, un époux en retard, un patron en voyage ou même un boursier malhonnête. Autant de figures multiples et incompatibles pour nous empêcher d’enfermer Dieu dans une image et — pire — d’imposer cette image aux autres.
    Jésus parlait en parabole pour nous inviter à regarder tout ce que nous voyons comme des paraboles. Toute situation, tout récit, tout existence — à commencer par l’existence et la Passion de Jésus — comme des paraboles, c’est-à-dire comme des récits ouverts, qui ne sont pas figés, dont le sens n’est pas clos.
    Il peut toujours arriver un épisode qui remet tout en cause. Si nous aimons tant les séries TV, c’est bien parce que les épisodes qui viennent peuvent toujours tout remettre en cause et bouleverser notre vision du bon et du méchant. Notre monde se portera mieux lorsque nous cesserons de croire que nous savons tout et que nous avons définitivement raison, mieux que les autres.
    Jésus parlait en paraboles pour nous ouvrir les yeux sur la multitude de sens que peut avoir une même réalité. La vérité est parfois ailleurs, et une réalité peut avoir plusieurs sens. A nous de ne pas enfermer notre vie dans un seul sens, avant d’avoir le mot de la fin.
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2016

  • L’Ascension

    Marc 16
    5.5.2016
    L’Ascension

    Jean 3 : 11-16       Jean 12 : 27-32       Marc 16 : 19-20

    Télécharger le texte : P-2016-05-05.pdf


    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    Nous fêtons aujourd’hui le jour de l’Ascension, c’est-à-dire le moment où Jésus quitte ses disciples après les apparitions qui suivent Pâques. Ce que les Evangélistes doivent exprimer n’est pas facile ! Jésus part, mais il reste. Jésus n’est plus là, mais il est toujours présent. Il nous a quitté, mais il n’est pas mort, il est vivant.
    Pour exprimer cela, les Evangélistes recourent aux précédents qui sont mentionnés dans l’Ancien Testament, c’est-à-dire l’enlèvement au ciel d’Hénoch (Gn 5:24) et du prophète Élie (2 R 2:11). Plus tard au XIXe siècle l’Eglise catholique y aura encore recours pour l’Assomption de Marie.
    Les Evangiles ont donc recours à cette mesure plutôt mythologique pour exprimer le paradoxe inexplicable du départ de Jésus (il ne va pas continuer à apparaître indéfiniment) et de la permanence de sa présence auprès de ses disciples.
    Les Evangélistes s’expriment avec le plus de sobriété possible : pas de char de feu comme pour Elie, juste un départ vers le ciel, une disparition dans la nuée. Ce qui est important, c’est la destination céleste, au sens théologique du ciel comme dimension divine. Vous vous souvenez de la phrase qu’à dit (ou qu’on a fait dire à) Youri Gagarine : «j’étais dans le ciel et j’ai bien regardé : je n’ai pas vu Dieu !» C’est normal : Gagarine est monté dans la stratosphère, il n’est pas monté au ciel au sens biblique. Il est important de distinguer le langage matériel et le langage symbolique ou théologique. Être dans la lune n’a pas le même sens que marcher sur la lune.Avec le récit de l’Ascension nous avons un récit théologique, qui — parce qu’il est théologique — est beaucoup plus riche que si nous avions une description matérielle. Examinons les différents sens portés par ce récit.
    1) L’affirmation selon laquelle Jésus monte au ciel indique que Jésus appartient bien au monde divin. Il est venu de Dieu et il retourne à Dieu. Vis-à-vis de ceux qui pensaient que la mort de Jésus sur la croix était l’expression d’une malédiction, d’une disqualification de Jésus, le récit de l’Ascension affirme que ce Jésus crucifié est bien toujours en bonnes relations avec Dieu. Dieu ne l’a pas abandonné. Au contraire, il l’a recueilli, accueilli et accepté auprès de lui. Il n’y a pas de distance entre ce Jésus et Dieu.L’Évangéliste Jean fait même de la croix le lieu de l’Ascension, de l’exaltation de Jésus. C’est sur la croix que Jésus est élevé de la terre (Jn 12:32). Jean compare même la croix de Jésus au serpent d’airain que Moïse élève dans le désert et que chacun doit regarder pour être sauvé (Jn 3:14-15). Pour l’Evangéliste Jean, le salut tout entier se joue sur la croix et il y condense Vendredi-saint, Pâques, l’Ascension et Pentecôte. Sur la croix « tout est accompli » comme l’exprime la dernière parole de Jésus sur la croix (Jn 19:30). L’Ascension affirme donc en premier lieu la divinité de Jésus, sa proximité, sa parenté à Dieu.
    2) Ensuite l’Ascension affirme que Jésus est associé au règne de Dieu. « Jésus s’est assis à la droite de Dieu »(Mc 16:19). Cela signifie, dans le vocabulaire de l’époque, que Jésus est le bras droit de Dieu, celui qui exerce le pouvoir. Comme un premier ministre dirige pour le président. Jésus est donc vraiment « Seigneur » avec tous les pouvoirs. Il y a unité d’esprit et de projet, même volonté à l’égard des humains, Jésus règne.
    On est un peu piégé par notre vocabulaire, parce qu’on voit trop de personnes séparées. Or la Trinité représente un seul Dieu, sous trois manifestations différentes, mais sans perdre leur unité. Dieu, Jésus et l’Esprit Saint forment le même Dieu qui dirige l’univers, comme l’électricité est une seule force qui peut s’exprimer sous forme de lumière, de chaleur ou de mouvement.
    L’important ici, c’est de reconnaître que le Jésus crucifié est celui qui règne, le Jésus serviteur est celui qui règne, ce qui donne une couleur très spéciale à ce règne. Un règne qui se fait sans oppression, sans contrainte, dans l’amour.
    3) Une troisième dimension de l’Ascension et de faire passer le message que cette montée au ciel ouvre un chemin, au passage, une liaison entre la terre et le ciel, entre l’humain et le divin, entre le matériel et le spirituel. « Quand j’aurais été élevé, j’attirerai tous les hommes à moi » dit Jésus (Jn 12:32).
    L’œuvre de Dieu continue. Elle n’est pas terminée. C’est un processus qui va continuer jusqu’à la fin des temps. Ce que Dieu a commencé auprès d’Abraham — se rapprocher, se réconcilier avec les humains — Jésus l’a accompli et cela se réalise pour tous les humains présents et à venir. La porte du ciel est ouverte à tous ceux qui saisissent l’offre de Dieu. L’échelle de Jacob n’est pas réservée aux anges, le chemin du ciel est ouvert pour nous.
    4) Enfin, le départ de Jésus s’accompagne d’une lettre de mission pour les disciples et pour toute l’Eglise. Lorsque Jésus se retire, tout ne s’arrête pas : au contraire tout commence sur la terre. Il fallait ce départ de Jésus pour que le témoin soit transmis. C’est particulièrement flagrant dans le récit de Marc. Aussitôt Jésus disparu « les disciples s’en allèrent prêcher partout. Le Seigneur travaillait avec eux et confirmait la Parole par les miracles qui l’accompagnait.» (Mc 16:20).
    L’Ascension correspond à un envoi en mission. D’ailleurs si vous lisez la finale de Matthieu, ce dernier n’a gardé que l’envoi en mission (celle qu’on rappelle lors des baptêmes) sans mention d’Ascension : « tout pouvoir m’a été donné, dans le ciel et sur la terre : allez, faites de toutes les nations des disciples, les baptisant (...) leur enseignant à observer mes commandements. Et voici, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde.» (Mt 28:18)
    L’Ascension ouvre le temps de la parole, du témoignage, du service. L’Ascension ouvre le temps de l’Eglise — seul Luc décale ce temps de dix jours jusqu’à la Pentecôte — un temps où Dieu s’incarne dans chaque disciple, dans chaque être humain. L’Évangile devient notre responsabilité, notre mission, une mission soutenue par la présence de l’Esprit saint.
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2016

  • Prends courage, lève toi, il t’appelle !

    Marc 10
    18.10.2015
    Prends courage, lève toi, il t’appelle !

    Josué 6 : 1-5        Marc 10 : 46-52

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    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    Pour bien comprendre la portée de la guérison de l’aveugle Barthimée, il est nécessaire de comprendre quand, dans la vie de Jésus, se passe cet épisode. Nous sommes à Jéricho. Jéricho est une ville étape sur la route entre la Galilée et Jérusalem. Depuis le lac de Galilée, il est bien plus facile de suivre la vallée du Jourdain jusqu’à Jéricho, puis de monter à Jérusalem, que de traverser toutes les montagnes de Samarie.
    Jésus a donc terminé son ministère en Galilée, il a fini son enseignement, il monte à Jérusalem pour ce qu’il sait être le temps de sa Passion. Il a déjà annoncé sa Passion à ses disciples par trois fois, mais ceux-ci ne comprennent toujours pas. Ils restent aveugles face au destin de Jésus. Cette guérison est donc emblématique du besoin des disciples —  et des lecteurs — de se voir ouvrir les yeux sur la personne et le rôle de Jésus.
    Cette rencontre avec Barthimée se passe aux portes de Jéricho. Il n’est pas possible de ne pas penser à ce que l’Ancien Testament dit de Jéricho et de l’effondrement de ses murailles. C’est le lieu même où la foi — sans le recours à la violence — a fait tomber les murailles, les obstacles, les remparts. C’est le lieu que Jésus choisit pour faire tomber les obstacles à notre foi, les murailles que nous érigeons pour nous protéger, pour nous séparer des autres ou de Jésus.
    C’est là que Jésus rencontre Barthimée et que cette rencontre va transformer la vie de ce mendiant aveugle, assis au bord de la route, attendant passivement les aumônes. Jésus passe là avec ses disciples et une petite foule. Barthimée s’en rend compte, il identifie le personnage principal et il l’interpelle : «Jésus fils de David, aie pitié de moi». « Aie pitié de moi » C’est l’appel classique du mendiant. Faire appel à la charité, à la miséricorde, à la compassion, pour recevoir une aumône, de quoi vivre ce jour là. Ceux qui accompagnent Jésus ont deux réactions opposées. Les uns rabrouent Barthimée et l’enjoignent au silence. Il ne faut pas déranger le maître. Les autres soutiennent la demande de Barthimée en disant : « Prends courage, lève toi, il t’appelle. » (Mc 10:49)
    Jésus est en effet attentif. Il est attentif aux cris, aux appels, aux prières qui lui sont adressés. Mais le monde est ambivalent, plus souvent sourd et fermé. Le monde actuel est plutôt du côté de faire taire ceux qui crient à Dieu. La mode, c’est de dire que la foi c’est ringard, c’est dépassé, c’est quelque chose pour les naïfs.
    Qui allez vous écouter ? Ceux qui disent tais-toi, ou ceux qui disent « Prends courage, lève toi, il t’appelle » ?
    Ici, dans la paroisse, vous n’aurez que des encouragements, que du soutien, que de l’aide : prenez des forces là où elles vous sont offertes. Ces paroles « Prends courage, lève toi, il t’appelle. » sont un antidote au repli, à la passivité, au ressassement sans fin de la plainte, du malheur.
    Votre cri est entendu, votre appel parvient aux oreilles de Jésus, il se tourne vers vous et engage le dialogue. Jésus commence par demander ce dont nous avons besoin : « Que veux-tu que je fasse pour toi ? » (v.51) Chacun a des besoins différents ; les besoins changent au cours du temps et Jésus veut donner une réponse adaptée. Il attend la réponse de Barthimée. Il attend votre réponse personnelle : que veux-tu ? Et Barthimée demande de recouvrer la vue.
    Et Jésus est heureux de cette demande. Barthimée aurait pu juste demander une aumône, de quoi subsister un jour de plus. Non, Barthimée est confiant, il demande un changement de vie. Barthimée a passé de la prière des besoins à une prière de transformation. Il a confiance que Jésus peut transformer sa vie, et lui redonner la vue et la vie. Jésus approuve cette demande et c’est pourquoi il lui dit : « Va ta foi, ta confiance t’as sauvé » (v.52)
    Et Barthimée revoit. Cette nouvelle vue, c’est ce que Barthimée reçoit. Mais il y a aussi dans ce récit une promesses pour le lecteur. Le lecteur aussi peut recevoir une nouvelle vue, une nouvelle vision en faisant confiance à Jésus.
    Ici à Jéricho, entre l’enseignement de Jésus (sur l’amour et les nouvelles relations que chacun peut entretenir avec son prochain en suivant Jésus) et la montée à Jérusalem pour sa Passion, ici doit se passer la guérison de notre propre aveuglement. L’aveuglement de ne pas connaître la vraie nature de Dieu. L’aveuglement de croire que Dieu veut s’imposer. L’aveuglement de croire que Dieu est loin au-dessus de nous.
    Ce récit nous invite à nous laisser ouvrir les yeux sur le fait que Dieu se révèle vraiment dans la Passion de Jésus. C’est dans sa Passion, sur la croix, que Jésus est le plus proche de nous, qu’il est vraiment à nos côtés. Il n’est pas un Dieu lointain qui nous surplombe et reste indifférent à nos malheurs. Non, il est plongé dans notre monde, dans nos luttes, dans nos tristesses, dans nos souffrances, véritablement à nos côtés. À cette réalité, nos yeux sont trop souvent fermés. Nos yeux ont besoin d’être ouverts à cette proximité. Besoin d’être ouverts à cette position nouvelle de Dieu : il est à nos côtés dans nos souffrances. Nos yeux ont besoin d’être ouverts pour découvrir le monde autrement, à l’aulne de cette révélation.
    Jésus nous offre cette nouvelle vision du monde : nous ne sommes pas seul, il vit avec nous, il nous accompagne, nous soutient, nous relève. Il nous encourage, il nous relève, il nous appelle ! C’est ce que disent les disciples à Barthimée « Prends courage, lève toi, il t’appelle. »
    Cette guérison de la vue est le commencement d’une transformation intérieure complète. Au début du récit, Barthimée était assis au bord du chemin, prostré dans son manteau, attendant passivement les aumônes. Après sa rencontre avec Jésus, Barthimée se met en route pour suivre le chemin de Jésus, transformé, transfiguré.
    Ayez courage, ayez confiance, relevez-vous en saisissant la main que Jésus vous tend, il vous appelle, écoutez-le.
    C’est lui qui va faire tomber les murailles de Jéricho dans lesquelles vous êtes enfermés. C’est lui qui va faire tomber les remparts de tristesse, de chagrin, qui vous coupent des autres. C’est lui qui va faire surgir la lumière dans vos vies. C’est lui qui ouvre un chemin sous vos pas.
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2015

  • Marc 9. Comment Jésus nous enseigne à servir Dieu ?

    20.9.2015
    Marc 9
    Célébration oecuménique du Jeûne fédéral

    Comment Jésus nous enseigne à servir Dieu ?

    Esaïe 66 : 1-2 +10-12       Marc 9 : 30-37

    Télécharger le texte : P-2015-09-20.pdf


    Chères paroissiennes, chers paroissiens de nos deux paroisses,
    L’Évangile d’aujourd’hui nous livre trois éléments qui ont l’air à première vue plutôt disparates : une annonce de la Passion, une discussion des disciples sur la question : qui est le plus grand ? et un enseignement de Jésus où il place un enfant au milieu du groupe des douze disciples. Nous allons voir que ces trois éléments sont cohérents et qu’ils ont une place toute particulière dans l’Évangile selon Marc. Cet épisode est vraiment au centre du ministère de Jésus, au centre de l’Évangile selon Marc et au centre du Christianisme.
    Cet épisode a lieu à la fin du ministère public de Jésus en Galilée et juste avant la montée vers Jérusalem où va s’accomplir la Passion de Jésus. Jésus prend le temps d’un enseignement destiné tout spécialement aux douze disciples, à la maison, à Capharnaüm. Et Jésus leur enseigne vraiment le cœur de son message, le cœur de l’Évangile.
    Cet enseignement comporte trois parties, que je vais reprendre l’une après l’autre : (1) l’annonce (la deuxième sur les trois) de la Passion de Jésus. (2) La question de la grandeur, de la valeur de la vie, et (3) le juste culte rendu à Dieu. Reprenons.
    1. Par trois fois, Jésus annonce à ses disciples ce qui va lui arriver à Jérusalem, parce qu’il va affronter les autorités. Jésus dit qu’il va être livré aux hommes (pas à un petit groupe dont on ne ferait pas partie. Non il va être confronté à la nature fondamentale de l’être humain, de nous tous.) Il va être tué et il sera relevé par Dieu.
    Jésus peut annoncer cela parce qu’il connaît la vraie nature de l’être humain en société et il sait que celui qui dit la vraie nature de la société (et ne veut pas y participer) finit inexorablement broyé, exclu, martyre du genre humain. Jésus va payer de sa personne pour révéler au monde ce mécanisme, cette nature. Il accepte de le faire et de donner sa vie pour le révéler.
    2. Le deuxième enseignement est en ligne directe avec cette Passion annoncée, puisqu’il révèle la nature de la préoccupation des disciples en chemin. Les disciples se demandaient : Qui est le plus grand, le plus important d’entre eux, et probablement dans le royaume avenir de Jésus ? Cette question des disciples révèle exactement les préoccupations de tous les humains, nos préoccupations constantes. Ai-je assez ? Puis-je avoir plus que mon voisin ? Comment avoir plus de pouvoir, plus d’argent, plus d’influence, plus d’amis sur Facebook, une plus grosse voiture, une plus grande maison… etc. Ma sécurité, notre sécurité repose sur le sentiment de ne jamais manquer et pour cela il faut avoir plus, toujours plus.
    Et voilà que Jésus vient renverser tout cela. Dans l’échelle de valeur de Dieu, le premier est le dernier et le dernier est le premier. Aux yeux de Dieu, les valeurs du monde, les valeurs séculières sont fausses, inversées. Et les valeur de Dieu sont à l’inverse des valeurs de notre société. Là où notre société dit que la valeur des personnes est proportionnelle à leur pouvoir et à leur puissance, Dieu dit que la valeur la plus haute est celle du service et de l’abaissement.
    Il est intéressant de noter que, dans l’Évangile selon Marc, le verbe « servir » n’a été utilisé que dans deux situations : lorsque les anges servent Jésus au désert avant la tentation (Mc 1:13), et lorsque des femmes servent Jésus (la belle-mère de Pierre servant Jésus (Mc 1:31) et les femmes servant Jésus au pied de la croix (Mc 15:41).)
    C’est le travail le plus humble que Dieu valorise le plus. On voit directement — en observant les barèmes salariaux — que notre société fait exactement l’inverse ! Cette révélation des mécanismes du monde et leur dénonciation par Jésus, par ses actes et sa vie, conduit Jésus vers sa Passion.
    3. La troisième partie de l’enseignement de Jésus se traduit par une illustration, une mise en scène : Jésus place un enfant au milieu des disciples pour leur dire : « Celui qui accueille un enfant comme celui-ci par amour pour moi, le reçoit moi-même, et il ajoute cette phrase — qui pourrait directement sortir de l’Évangile selon Jean — celui qui me reçoit, reçoit aussi celui qui m’a envoyé. » (Mc 9:37) Cette phrase est vraiment l’expression du centre de l’évangile.
    D’abord elle fabrique une éthique, un programme d’action : s’occuper des plus petits, mettre en œuvre des aides pour les laissés pour compte. C’est important, mais ce n’est pas encore le renversement le plus total : la compassion existait sur terre avant cette phrase.
    Ensuite cette phrase change notre vision d’autrui : ce n’est plus n’importe qui, ou un inconnu, ou une personne distante, c’est le Christ lui-même que je peux reconnaître dans chaque personne rencontrée. C’est important, mais ce n’est pas encore le renversement le plus total.
    Enfin, et c’est le plus important, cette phrase — si on la prend vraiment au sérieux — opère un renversement total du fait religieux lui-même. C’est toute la religion qui est bouleversée, qui est mise sens dessus dessous. Et c’est bien là aussi une des raisons de la mise à mort de Jésus.
    La religion, logiquement, classe Dieu au centre ou au-dessus de tout. La religion nous dit que nous devons avoir Dieu pour priorité, Dieu avant tout, le reste après. Et voilà que Jésus place un enfant au centre et dit à ses disciples : C’est lui d’abord ! Si vous vous occupez de lui, alors vous vous serez occupés dignement, valablement de Dieu ! Si vous vous occupez des personnes dépendantes, sans valeur pour la société, ceux dont personne ne se préoccupe, alors vous êtes en train de rendre un culte à Dieu. C’est comme cela que vous le servez le mieux ! Voilà un déplacement radical du fait religieux !
    Dieu lui-même, par la vie et les paroles de Jésus, se met de côté pour faire de la place à l’être humain ! Comme si Dieu disait : ne mettez pas vos forces dans votre façon de me rendre un culte, mettez vos forces dans l’aide et la considération que vous pouvez apporter à votre prochain qui est dans le besoin.
    Voilà le cœur de l’évangile, voici la nouvelle façon d’être avec Dieu et avec notre prochain que nous enseigne Jésus. Voilà un défi pour les disciples, un défi pour chacun d’entre nous, un défi pour nos Eglises et une parole forte dans nos sociétés matérialistes.
    Aimer notre prochain, notre voisin, celui qui se trouve dans nos murs ou à notre porte, voilà la façon concrète d’aimer Dieu.
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2015

  • Marc 14. Pâques : Marc nous engage dans un paradoxe qui nous mobilise.

    Marc 14
    5.4.2015

    Pâques : Marc nous engage dans un paradoxe qui nous mobilise.

    Marc 14 : 22-31        Marc 16 : 1-8

    Télécharger le texte : P-2015-04-05.pdf


    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    En ce matin de Pâques, nous nous rappelons que nous célébrons la résurrection du Christ. Après être mort sur la croix, le Christ est revenu à la vie, il s’est réveillé d’entre les morts, il est le premier-né d’entre les morts, disent les formules traditionnelles. Et les Évangiles mettent cela en récit en racontant comment les femmes vont au tombeau, le dimanche matin, après le sabbat, quand les activités peuvent reprendre. Et les Évangiles racontent la découverte du tombeau vide, les apparitions aux femmes, puis aux disciples et finalement l’ascension de Jésus au ciel. Cela, c’est ce dont nous nous souvenons, en rassemblant ensemble, dans un doux mélange, les récits des quatre Évangiles.
    Ce matin, j’aimerais rester uniquement sur le récit de l’Évangile selon Marc. Vous savez que l’Évangile de Marc est le plus ancien des Évangiles qui nous restent. C’est lui qui a inventé le genre littéraire des Évangiles. Mathieu et Luc en ont repris le plan et une partie du contenu, en y ajoutant leurs sources propres. L’Évangile selon Marc remonte — pense-t-on — aux années 70 et témoigne des événements qui se sont passées dans les années 30 à 33. Si l’on rapporte cette échelle de date à notre période, en 2015, nous n’aurions pas à douter d’un écrit des années 1970 qui raconterait des événements des années 1930.
    Le récit de la Passion de Marc est d’autant plus crédible qu’il est très sobre : pas d’éléments miraculeux, pas d’éléments merveilleux. En fait, il pourrait même nous paraître trop sobre ! Il ne nous donne pas de preuve, seulement un tombeau ouvert, un tombeau vide, une absence. Le récit nous donne trois indices qui parlent de résurrection : le tombeau vide, la présence du jeune homme en vêtement blanc, et le renvoi en Galilée où l’on pourra retrouver Jésus.
    Ce renvoi en Galilée est le rappel de la parole de Jésus, lors du dernier souper, lorsqu’il invite ses disciples à le retrouver en Galilée après tous ces événements. D’une manière cryptée, Jésus leur avait déjà annoncé sa résurrection et des retrouvailles. Il y a là une invitation de Marc au lecteur à retourner au début de son Évangile et à en faire une deuxième lecture, maintenant qu’on en connaît la fin !
    Les disciples ont vécu avec Jésus au jour le jour, sans perspective, sans véritable compréhension, sans connaître les tenants et aboutissants. Ils côtoyaient Jésus sans véritablement le connaître, sans comprendre sa mission, comme nous le montre les diverses réactions de Pierre. La Passion de Jésus donne une couleur toute nouvelle à ce qui s’est passé et l’évangéliste invite les disciples à revivre tout ce parcours avec cette nouvelle lumière, ce nouvel éclairage.
    C’est en Galilée que les disciples revivront avec le Christ. C’est pourquoi il n’y a pas de récits d’apparition de Jésus dans cette finale de l’Évangile selon Marc. Certains d’entre vous pourraient dire « Oui, mais vous n’avez pas lu le texte jusqu’au bout, les apparitions viennent après. » En fait, j’ai arrêté ma lecture où les plus anciens manuscrits s’arrêtent aussi ! Le texte original tel que l’a voulu l’évangéliste Marc se terminait ainsi : « Elles sortirent alors et s’enfuirent loin du tombeau, car elles étaient toutes tremblantes et remplies de crainte. Et elles ne dirent rien à personne, parce qu’elles avaient peur » (Mc 16:8).
    Oui l’Évangile selon Marc s’arrête comme cela ! Les femmes fuient, elles tremblent, elles sont troublées, elles ont peur et ne disent rien à personne ! Cette fin est tellement abrupte— et incompatible avec la réalité que vivent les lecteurs de l’Évangile et que nous vivons : enfin si elle n’avait rien dit, alors nous ne serions pas là ! — que d’autres fins sont venues compléter l’Évangile de Marc.
    Une fin courte qui dit que les femmes ont rapporté à Pierre ce qu’elles avaient vu et que la bonne nouvelle a été annoncé de par le monde. Une fin longue qui raconte brièvement trois apparitions, puis Jésus qui donne des pouvoirs aux disciples et une mention de l’ascension de Jésus, sur le modèle des autres évangiles.
    Mais que voulait nous dire Marc en arrêtant son Évangile sur le silence des femmes qui découvrent le tombeau vide ? Pour s’approcher de l’intention de Marc il faut faire résonner on nous cet… inachèvement. Que ressentez-vous à l’annonce que les femmes gardent le silence sur la résurrection et que le texte s’arrête là ?
    On peut penser :
    Elles ne font pas leur travail…
    - Tout risque de s’arrêter là… quel gâchis !
    - Si tout s’arrête là, Jésus n’est-il pas mort pour rien ?
    - Comment serait le monde si la résurrection de Jésus n’était pas annoncée, proclamée ?
    En s’arrêtant sur le silence des femmes, Marc souligne que la nouvelle de la résurrection ne peut pas ne pas être transmise. Il le faut absolument. C’est une fin subtile qui nous met en mouvement !
    Si notre premier réflexe est de nous mettre à juger ses femmes et à les mépriser pour leur peur et leur timidité, il ne reste qu’à tourner le miroir pour voir la timidité de notre propre témoignage. Si notre réaction c’est de dire « Mais quel dommage, ce message mérite d’être transmis ! » alors cette fin abrupte nous met en route et fait de nous des disciples.
    Marc nous engage dans un paradoxe qui nous mobilise. Il nous met en situation de vouloir témoigner. En effet, le message est venu jusqu’à nous, quelqu’un est donc sorti de sa peur est de son silence. Si nous sommes là ce matin, c’est que des personnes ont reçu le message de la bonne nouvelle de la résurrection et nous la transmis. Il y a une chaîne de témoin jusqu’à nous… cette chaîne s’interrompra-t-elle… avec nous ? Saurons-nous aller en Galilée, vivre avec Jésus, ses guérisons, ses enseignements, sa Passion, pour en témoigner— à notre tour— autour de nous ?
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2015

  • Marc 13. Ascension : voler de ses propres ailes

    Marc 13
    9.5.2013
    Ascension : voler de ses propres ailes
    Actes 1 : 32-37      Marc 13 : 32-37

    téléchargez la prédication ici : P-2013-05-09.pdf


    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    En ce jeudi de l’Ascension , nous nous rappelons le moment où Jésus a quitté définitivement cette terre pour monter au ciel. Cette élévation, cette ascension est un passage obligé pour marquer la fin des apparitions du ressuscité aux disciples.
    Il doit y avoir une séparation, mais elle ne peut pas être marquée par la mort, puisque Jésus est ressuscité et qu’il est le Vivant, pour toujours avec nous. Il n’y a pas d’explication à chercher ou à fournir sur le comment de l’ascension. Ce qui est important, c’est la rupture et la séparation, et ce qu’elle instaure dans notre relation à Dieu.
    L’Ascension est séparation. Les disciples ne verront plus Jésus, ils ne mangeront plus ensemble, ils ne le verront plus agir et faire des miracles. Mais il y a séparation et séparation.
    Il y a les séparations qui font mal, qui sont blessantes, mutilantes, déchirantes. On pense ici à la mort qui nous sépare d’êtres chers, au divorce, aux abandons, à l’exil, à toutes les pertes. C’est ce qu’ont vécu les disciples à Vendredi-saint. Ils ont perdu leur maître, leur ami, leur guide et l’épreuve a été déchirante.
    Et puis, il y a les séparations qui font grandir, qui donnent de l’autonomie, qui font grandir la liberté, qui augmentent les responsabilités ; ou qui augurent de retrouvailles joyeuses. Dans cette catégorie, regardez l’enfant qui demande au parent de lui lâcher la main pour qu’il puisse marcher tout seul sur le muret, ou l’apprenti qui peut effectuer seul une tâche pour la première fois.
    L’autre jour, sur Arte, je suis tombé sur un documentaire qui suivait le parcours d’un jeune qui apprenait à piloter un petit avion (de type Pilatus ou Cessna). Il y avait d’abord une phase d’enseignement au sol pour connaître le rôle de chaque instrument de bord. Puis une phase d’apprentissage en double commande, puis seul au commande avec l’instructeur assis à ses côtés.
    Enfin le moment où l’élève pilote va faire son premier vol seul. L’instructeur reste au sol, il n’y a plus que les liaisons radio avec la tour de contrôle. L’instructeur se sépare de son élève parce que celui-ci est devenu autonome, il a appris à voler de ses propres ailes, il a assimilé, intériorisé les instructions, les check-listes, les manœuvres.
    Voilà ce qu’est l’Ascension. Jésus a instruit ses disciples, il leur a laissé le manuel de vol et il leur laisse le contact avec la tour de contrôle. Jésus s’en va, il se retire en nous laissant les commandes. Il nous laisse la responsabilité de la maison (Mc 13:34). Il a formé ses disciples et il leur fait confiance : ils peuvent voler de leurs propres ailes.
    Les disciples nous ont transmis le manuel de pilotage : la Bible. Nous pouvons échanger avec la tour de contrôle, recevoir quelques consignes, vérifier quelques paramètres, mais c’est nous qui sommes aux commandes. C’est nous qui sommes aux manœuvres, même si nous pouvons nous adresser à la tour de contrôle.
    Notre situation est un peu différente de celle des disciples, en ceci que nous pouvons être à différents stades de notre apprentissage selon notre âge ou notre parcours. Ceux qui découvrent Jésus et l’Evangile ne peuvent pas être laissés immédiatement sans instructeur. Ils ont besoin de temps pour apprendre et éprouver ce qu’ils ont appris.
    Même quelqu’un avec plusieurs heures de vol derrière lui a besoin de formation continue, d’exercice et de perfectionnement. Sans exercice et pratique régulière, les choses s’oublient, les routines se perdent, les réflexes s’émoussent. Ce n’est peut-être pas grave pour des petits trajets par beau temps, mais que se passera-t-il s’il faut affronter une tempête ? Ou que se passera-t-il si l’on traverse une zone où l’on n’a plus de liaison avec la tour de contrôle ?
    Nous avons une responsabilité, nous avons un travail à faire pour rester à niveau et pouvoir faire face aux situations imprévues de l’existence. A l’Ascension, Jésus nous quitte parce qu’il nous a transmis tout ce dont nous avions besoin et parce qu’il nous fait confiance. Il nous a confié la maison comme à des serviteurs fidèles. Il ne souhaite pas entretenir notre dépendance à lui ; il est comme un parent qui laisse aller un jour ses enfants parce qu’ils sont adultes.
    Mais il ne nous quitte pas pour que nous lui tournions le dos et le laissions tomber. Le laisser tomber, c’est nous laisser tomber, ce serait renoncer à notre équipement face à la vie et aux épreuves de la vie. « Restez éveillés » dit Jésus à ses disciples (Mc 13:35,37). Il nous appelle à la vigilance, à ne pas relâcher notre attention, parce que la vie peut à tout moment nous confronter à un écueil, à une tempête, à une épreuve.
    Jésus nous a enseigné, nous a préparé, maintenant c’est à nous de conserver, d’entretenir ce savoir et de le transmettre à ceux qui nous entourent pour qu’ils profitent aussi des outils et des savoir-faire qui nous permettent de traverser la vie avec confiance.
    Ne perdons pas nos facultés de vol et notre liaison avec la tour de contrôle, maintenant que l’instructeur nous laisse voler de nos propres ailes.
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2013

  • Marc 12. S’ouvrir à la double nature de la réalité

    Marc 12
    24.1.1999

    S’ouvrir à la double nature de la réalité

    Genèse 1:24-27       Colossiens 3:5-10      Marc 12:13-17

    Téléchargez la prédication ici : P-1999-01-24.pdf


    Etes-vous dans la lune ?
    Avez-vous les pieds sur terre ou la tête dans les nuages ?
    Avez-vous remarqué comme le langage peut nous faire habiter des mondes divers, des lieux inaccessibles, la lune ou les nuages !  Je suis sûr qu'il vous est bien arrivé d'être dans la lune, mais je suis tout aussi sûr que nous n'êtes jamais allé sur la lune (ça se saurait !). Un même mot, deux sens différents, deux réalités aussi vraies l'une que l'autre.
    Pourtant, aujourd'hui, dans notre monde, on prône la pensée unique. A un mot doit correspondre une et une seule chose. Il n'y a qu'une seule réalité : le monde réel, le concret, le palpable, le tangible, la monnaie sonnante et trébuchante. Les mondes politique, économique, scientifique sont unanimes, il n'y a qu'une seule réalité, celle qu'on voit, celle qu'on compte, celle qu'on mesure. On s'assure de la réalité des choses; "il faut tenir compte des réalités"; "il nous faut des preuves"; "il nous faut une étude de faisabilité" etc.
    Alors "on ne peut plus rêver ou quoi ?" C'est vrai, pouvons-nous vraiment nous satisfaire uniquement du visible, du concret, du palpable ? Notre coeur n'a-t-il pas d'autres aspirations ? N'y a-t-il pas quelque chose au-delà de notre réalité, quelque chose qu'on perçoit intuitivement comme important, voire essentiel ?
    Le récit que vous avez entendu dans l'Evangile de Marc — cette question sur l'impôt posée à Jésus — nous suggère de bien des manières que la réalité est double, que ce soit dans le négatif comme dans le positif.
    Il y a d'abord la duplicité des adversaires de Jésus : ils tiennent un double langage. Ils viennent tendre un piège à Jésus pour avoir un motif politico-religieux de le condamner. Mais ils commencent par l'encenser de compliments :
    "— Maître, nous savons que tu dis la vérité; tu n'as pas peur de ce que pensent les gens, car tu ne fais pas attention à l'importance que semble avoir un homme, mais tu enseignes la vérité sur la manière de vivre que Dieu demande." (Mc 12:14).
    Pensent-ils ce qu'ils disent ? Sûrement pas, ils mentent pour lui tendre un piège. Donc cette phrase est un mensonge. Pensons-nous qu'ils disent une vérité sur Jésus ? Sûrement oui, nous reconnaissons la personne de Jésus dans ces attitudes, donc ils disent vrai ! Double langage. Révélation de leur duplicité et révélation sur la personne de Jésus pour nous.
    Ensuite, comme dans les débats politiques télévisés, ils cadrent la réponse que doit donner Jésus : "Faut-il payer, oui ou non ?" Enfermer son adversaire dans une alternative oui/non, blanc/noir, c'est le piéger dans un système où il n'y a qu'une seule réalité et son contraire.
    Jésus voit le piège et sort de cette réalité unique posée par ses adversaires, parce qu'il est justement le témoin de l'Autre, de l'autre réalité, celle de Dieu. On connaît l'astuce de Jésus. Il se sert du cadre réducteur de ses adversaires en leur faisant chercher une pièce de monnaie. Ils les prend à leur propre piège, puisqu'ils vont se trouver enfermés dans leur propre matérialité. La pièce de monnaie va révéler elle-même son propriétaire et sa destination.
    Mais ce qui me semble important ici, c'est que Jésus n'en reste pas là. Il aurait pu le faire puisque la question de l'impôt est résolue : "Rendez à César ce qui est à César". Mais Jésus n'est pas là pour écraser ses adversaires. Il est là pour nous révéler la réalité derrière ce que nous voyons et palpons. C'est pourquoi il ajoute : "Et rendez à Dieu ce qui est à Dieu".
    Comme pour la pièce de monnaie, l'effigie révèle le destinataire. Mais de quoi ou de qui s'agit-il ? Jésus n'en dit rien, mais dans sa culture, qu'il partage avec ses adversaires, c'est tout à fait clair. Qui est à l'effigie, à l'image de Dieu ? C'est l'être humain.
    Sa destination, c'est de découvrir — au-delà du visage physique — qu'il est à l'image de Dieu. La destination de l'être humain, c'est de découvrir qu'au-delà du visible, il y a des réalités invisibles qui font sens, qui nourrissent la vie. Certains mots veulent dire autre chose, évoquent des réalités qui comblent. Certaines choses montrent une autre réalité qui est aussi nécessaire pour vivre que l'air qu'on respire.
    Ainsi, l'eau du baptême. On peut y voir de l'eau — H2O — et en rester-là. On peut aussi être capable de dire, comme cette mère lors d'un entretien de baptême, "sans ce baptême mon enfant ne pourrait pas vivre... enfin si, il vivrait, mais... enfin, il lui manquerait quelque chose." Difficile de mettre cela, la foi, en mots. Il y a vie et vie; double sens, double réalité des mots et dans la réalité de la foi, c'est vrai : le baptême fait vivre.
    Il en est de même du pain et du vin de la Cène. Pain ordinaire, vin courant, moment fraternel. Bon, mais est-ce tout ? Pour le positiviste, oui c'est tout. Mais il y a pain et pain, vin et vin. Il y a aussi "le pain descendu du ciel" dont nous parle Jean. Il y a aussi le vin des noces de Cana qui relance la fête.
    Lorsque Jésus dit : "Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu, il veut nous ouvrir à cette seconde réalité qui étoffe nos vies, lui donne sens, plus encore : nous revêt d'une nouvelle nature, puisqu'il s'agit d'entrer dans la réalité de Dieu, entrer en relation avec Dieu et en vivre.

    "Vous êtes revêtu d'une nouvelle nature : celle de l'homme nouveau qui se renouvelle continuellement à l'image de Dieu son créateur, pour parvenir à le connaître pleinement." (Col. 3:10).
    Amen


    © Jean-Marie Thévoz, 2013

  • Marc 7. Aimer son enfant, c'est…

    Marc 7
    30.9.2012
    Aimer son enfant, c'est…
    Esaïe 29 : 17-21     Marc 7 : 31-37

    Téléchargez la prédication ici : P-2012-09-30.pdf

    Chères paroissiennes, chers paroissiens, chers parents et catéchumènes,
    J'aimerais commencer par vous féliciter d'être là, d'être venus aujourd'hui pour vivre ce culte. Félicitations pour vous spécialement, les parents des catéchumènes : vous avez fait l'effort de motiver vos enfants à venir ce matin, vous avez fait l'effort d'inscrire votre enfant au catéchisme. Cela montre que vous avez du cœur, de l'amour pour vos enfants, que vous vous préoccupez de leur éducation, de leur croissance, de leur devenir de personnes et cela devient rare dans notre société actuelle.
    Donner une éducation religieuse à son enfant devient une exception de nos jours. C'est aller à contre courant de la voie majoritaire de notre société, d'où mes félicitations.
    Pourquoi tant de gens suivent-ils cette voie majoritaire ? On peut se le demander, car enfin, notre société est-elle si belle, va-t-elle si bien, est-elle tellement exemplaire qu'il faille suivre aveuglément ses tendances ?
    Vous, vous allez à contre courant, et je crois que vous avez fait le bon choix, même si c'était un choix difficile. Vous l'avez fait parce que vous portez vos enfants dans votre cœur et c'est là que je commence la comparaison avec le récit biblique d'aujourd'hui : la guérison de ce sourd-muet par Jésus.
    On y voit des gens qui amènent à Jésus un homme qui est sourd et muet. Ils le portent, dit le texte, comme si son handicap l'empêchait de marcher, d'avancer dans la vie. En fait, je crois qu'ils le portent dans leurs cœurs, ces gens veulent le meilleur pour lui, c'est pourquoi ils le portent vers Jésus, pour qu'il pose ses mains sur lui, pour une bénédiction.
    Mystérieusement, ces gens sont persuadés que Jésus peut faire du bien à cet homme. De la même manière que vous pensez — aussi mystérieusement — que cela fera du bien à votre enfant de s'approcher de Jésus, de le découvrir, de le rencontrer.
    Un mot d'explication sur ma façon de lire les récits bibliques : pour moi, la façon la plus fructueuse de les lire aujourd'hui, c'est d'y chercher une image, une transposition de notre vie personnelle, de notre vie intérieure, de nos relations, les uns avec les autres ou avec Dieu.
    C'est pourquoi je vois cet homme sourd et muet, non pas comme un handicapé physique, mais comme une image de nous-mêmes. N'avons-nous pas besoin d'être portés vers Jésus ? Ne sommes-nous pas fermés, hermétiques, handicapés face à la dimension spirituelle de la vie ?
    Si vous avez un accès direct à Dieu, si vous entendez la voix de Dieu et si toutes ces questions sur la vie et la mort ont déjà reçu des réponses satisfaisantes, alors ces paroles ne s'adressent pas à vous.
    Pour moi, cela n'est pas aussi clair ! Je me sens sourd et la parole embrouillée quand il faut parler de Dieu. J'ai besoin d'être porté par la communauté vers les mains de Jésus pour qu'il ouvre mes oreilles et mon cœur, pour qu'il délie ma langue.
    C'est ce que Jésus fait avec cet homme sourd-muet qui nous représente. Il lui touche les oreilles, il lui touche la langue et il dit ce mot "Effata !" qui veut dire "Sois ouvert !" dans le sens qu'une force ouvre un passage à travers lui pour que le souffle circule.
    C'est l'action de Jésus en nous : faire tomber les blocages. Faire tomber les barrières, les obstacles dans nos relations. L'action de Jésus, c'est d'ouvrir des voies de communications entre les humains entre Dieu et nous, entre la vie courante et la vie spirituelle. L'action de Jésus, c'est de transformer la platitude en joie, l'utile en poésie.
    En fréquentant l'Eglise et le catéchisme, vous ouvrez un chemin devant vos enfants pour qu'ils développent une personnalité riche et solide — on dit résiliente aujourd'hui.
    Vous avez accompagné vos enfants ici ce matin pour l'ouverture du catéchisme, vous avez fait un gros travail pour lequel nous vous sommes reconnaissants. Mais le chemin n'est pas terminé. Il est important que vous continuiez d'accompagner vos enfants pour faire un bout de chemin avec eux. Vous voulez qu'ils s'ouvrent à la présence de Jésus, ouvrez-vous avec eux. Découvrez Jésus avec eux et avec vos yeux d'adultes.
    Vous les jeunes, acceptez un instant qu'il y a des choses qui vous sont encore inconnues — auxquelles vous êtes, pour le moment, sourds et aveugles. Ne fermez pas la porte. Laissez-vous ouvrir un espace, une place inconnue pour découvrir la dimension spirituelle, ce lien avec l'infini, avec l'éternité, avec tout ce qui nous dépasse.
    Chers parents, tout à l'heure vos enfants vont recevoir un Evangile de Luc annoté*, avec des explications. Il est fait pour être lu à plusieurs, en groupe ou en famille. Ouvrez-vous avec eux à la Parole de Jésus, découvrez que vous pouvez partager des choses essentielles avec vos enfants. C'est une occasion de vous ouvrir à eux de vos pensées ou de vos questions spirituelles et c'est l'occasion de leur laisser exprimer leurs pensées et leurs questions spirituelles. Qu'y a-t-il de plus précieux qu'un tel échange dans la vie ?
    Encore un mot sur la fin du récit. On n'entend plus parler de l'homme sourd, mais seulement de ceux qui l'ont porté vers Jésus. Les gestes de Jésus ont eu un fort impact sur son entourage, eux-mêmes s'ouvrent à la Parole de Jésus et se mettent à faire des liens.
    Les gens avaient entendu les promesses de l'Ancien Testament, d'Esaïe, sur la venue d'un sauveur, du Messie. Et là, tout à coup, ils font le lien entre ce qu'ils avaient entendu et ce qu'ils voient. Leurs oreilles et leurs yeux s'ouvrent : ils reconnaissent Jésus comme l'envoyé de Dieu.
    Vous avez fait le pas d'envoyer votre enfant découvrir Jésus au catéchisme, continuez le chemin avec lui, ouvrez-vous en même temps que lui — ne restez pas sourds — à la Parole de Dieu. Marchez ensemble, parlez de Dieu ensemble — ne restez pas muets. Et puis, vous les enfants, stimulez vos parents, exigez d'eux qu'ils vous accompagnent, questionnez-les, ouvrez-vous ensemble à Jésus.
    Amen
    * lancement de la campagne "Lire l'Evangile de Luc" : 
http://www.cath-vd.ch/L-Evangile-a-la-maison-lancement.html
    © Jean-Marie Thévoz, 2012

  • Marc 14. Jésus choisit de mettre un repas au centre de la célébration.


    Marc 14
    13.3.2011
    Jésus choisit de mettre un repas au centre de la célébration.


    Télécharchez la prédication : P-2011-3-13.pdf


    Luc 14 : 12-15  Marc 14 : 12-16  Marc 14 : 22-26

    Chers paroissiens, chers catéchumènes, chères familles,
    Mois après mois, au culte, nous partageons la sainte Cène, cette sorte de repas symbolique sur le modèle de celui que Jésus a partagé avec ses disciples la veille de sa mort. La Cène, c'est le thème que les catéchumènes ont abordé samedi dernier avec leurs catéchètes, faisant même un peu de pain pendant la matinée.
    La sainte Cène — comme nous l'appelons dans l'Eglise protestante ou l'eucharistie comme l'appellent les catholiques — est un événement caractéristique, propre au christianisme. Un repas communautaire est au centre du culte et de la vie spirituelle chrétienne. Jésus a voulu qu'un repas soit au centre de notre souvenir de lui et au centre de notre célébration de sa vie et de sa mort. Un repas en souvenir de Jésus. Ce choix n'est pas anodin. Ce choix est même très significatif.
    Le repas fait partie de la vie, il est indispensable pour rester en vie, nous devons manger, nous alimenter pour survivre. C'est la nourriture pour le corps. Mais le repas humain est plus que se nourrir. Nous ne grignotons pas toute la journée, comme les animaux, ce qui nous tombe sous la dent. Nous nous réunissons en famille ou avec des collègues au travail, ou avec des amis, pour "partager un repas." Nous cuisinons, nous nous asseyons autour d'une table.
    Tout repas a son côté rituel et nous n'aimons pas (en tant que parents) que ce rituel ne soit pas respecté (partir avant la fin du repas ou arriver en retard, ça arrive, mais on s'excuse et on essaie de l'éviter). Le repas est donc plus que la nourriture, il a un rôle social, relationnel, il affermit les liens, les contacts, les échanges, l'attachement.
    Jésus choisit de mettre un repas au centre de son souvenir, au centre de la commémoration de sa vie, de sa présence.
    Les Evangiles nous racontent plusieurs repas avec Jésus, comment il s'est invité chez Zachée (l'administrateur corrompu, Luc 19), chez Simon le pharisien où il a fait scandale (Luc 7:36), chez Marthe et Marie (Luc 10). Il a été invité chez des gens de la haute société, les pharisiens, mais plusieurs de ceux-là l'ont aussi critiqué : "C'est un glouton et un ivrogne !" (Mt 11:19).
    Ce qui était important pour Jésus, c'était de rencontrer des gens, de les écouter et de les accepter, tels qu'ils sont. Ce que Jésus détestait, c'était l'hypocrisie cachée derrière les bonnes manières (il y a plusieurs polémiques parce que les disciples ne se lavaient pas les mains avant de manger, Mc 7). Pour Jésus, le repas est l'occasion d'un partage, d'un accueil, d'une ouverture, d'une communion.
    Chaque culture a ses repas importants dans son histoire. Les Juifs avaient la Pâque. Les Américains ont la dinde de Thanksgiving, nous avons — selon les familles — les œufs de Pâques ou le gâteau aux pruneaux du Jeûne fédéral.
    Jésus reprend le repas de la Pâque et lui donne un sens nouveau en le rattachant à sa personne : "Ce pain est mon corps (= ma personne). Ce vin est mon sang (= ma vie). Faites ceci en mémoire de moi" en attendant le royaume de Dieu qui vient.
    Le repas de la Cène doit donc être compris en fonction de la personnalité et de la vie de Jésus. Un aspect que je trouve essentiel, c'est que Jésus a été vers tout le monde, même ceux que personne ne voulait approcher, comme les malades, les handicapés ou les lépreux. Et il a aussi été vers ceux que les autres méprisaient, les Samaritains, les collaborateurs des Romains et les femmes jugées peu convenables.
    L'idée du repas idéal pour Jésus — vous l'avez entendu dans la première lecture — c'est de réunir tous les exclus autour de la même table. C'est de réunir tous ceux qui ne se sentent pas "assez bien" ou "pas assez dignes" ou "pas assez convenables" pour être à la table d'honneur. Tout ce bas monde, c'est ceux que Jésus attend à sa table ! Une table ouverte, accueillante, à laquelle tous peuvent participer, voilà ce qu'est la table de communion.
    Voilà le grand mot : la communion. Dans notre vocabulaire français, ce mot est synonyme de sainte Cène et d'un sentiment d'union intense, de proximité joyeuse et chaleureuse. "C'était un intense moment de communion" dira-t-on après une joie partagée. Voilà le repas que Jésus souhaite que nous partagions : un moment de communion.
    En effet, ce qui importe à Jésus ce sont les relations humaines, de bonnes relations humaines. Et dans son vocabulaire, il nomme "royaume de Dieu" le monde idéal des bonnes relations humaines. Quand Jésus nous dit "le royaume de Dieu est proche" il nous dit que nous pouvons nous rapprocher les uns des autres et construire de bonnes relations humaines.
    Pour les bâtir, il nous ouvre sa table, il nous offre un repas communautaire où nous pouvons nous nourrir de sa personne et de sa vie. Nous sommes invités à entrer en communion avec Lui et les uns avec les autres.
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2011