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  • Avec le retour de l'Exil, Esaïe présente un Dieu maître de l'Univers et un Serviteur souffrant

    (15.8.2004)

    Esaïe 40

    Avec le retour de l'Exil, Esaïe présente un Dieu maître de l'Univers et un Serviteur souffrant

    Esaïe 40 : 1-8       Esaïe 43 : 14-21      Esaïe 53 : 1-5

    télécharger le texte : P-2004-08-15.pdf

    Chères paroissiennes, chers paroissiens,

    J'aborde aujourd'hui le troisième volet de l'histoire de l'Exil à Babylone et de l'impact que cet Exil a eu sur l'écriture et la théologie de la Bible, de l'Ancien Testament, mais aussi du Nouveau Testament.

    Jérémie avait annoncé l'invasion du Royaume de Juda et la prise de Jérusalem par Nabuchodonosor, le roi de Babylone. Il en était résulté la perte du pays, du Temple et de la royauté. Ezéchiel, déporté avec l'élite d'Israël, a montré aux exilés que Dieu — sur son char de feu — les a accompagnés dans leur malheur. Après 40 ans d'exil, Esaïe annonce le retour au pays, à Jérusalem.

    Là, je dois ouvrir une parenthèse et donner quelques explications sur le livre d'Esaïe et le prophète. Le lecteur est en effet confronté à quelques problèmes de datation. Le prophète Esaïe, tel qu'il nous est présenté au début du livre d'Esaïe, s'adresse à des rois qui règnent entre 740 et 700 av. J.-C. La voix qui s'élève pour annoncer le retour de l'Exil à Babylone proclame ce message autour de l'an 540, soit deux siècles après les premières paroles d'Esaïe.

    Clairement, le livre d'Esaïe contient des déclarations de plusieurs prophètes qui se sont exprimés à des périodes différentes. Les chapitres 1—39 viennent du prophète historique, celui dont nous avons des détails biographiques (Es 6 et parallèles dans 2 Rois). Les chapitres 40—55 proviennent d'un prophète dont nous ne savons pas le nom et que l'on appelle communément le Second Esaïe. Les chapitres 56—66 sont un peu plus tardifs et peuvent être attribués à un troisième prophète.

    Les paroles sur le retour de l'Exil appartiennent à la deuxième partie du livre d'Esaïe. C'est de cette deuxième partie, donc du Second Esaïe que je parle aujourd'hui. Je ferme la parenthèse.

    Donc, après 40 ans d'exil, voici l'annonce du retour au pays pour les déportés. Le prophète nous dit que Dieu a décidé de mettre fin à l'Exil, à la punition :

     

    "Rassurez Jérusalem, criez-lui qu'elle en a fini avec les travaux forcés et qu'elle a purgé sa peine. (Es 40:2)

    Esaïe annonce un retour grandiose avec ce texte que l'on lit généralement à Noël pour annoncer la venue du Messe :

     

    "Ouvrez une route pour notre Dieu, qu'on relève le niveau des vallées, qu'on abaisse montagnes et collines... " (Es 40:4)

    Dieu va se servir d'un conquérant étranger : le roi perse Cyrus, pour renverser le pouvoir de Babylone. Cyrus, en effet, établit sur tout le croissant fertile son pouvoir et dicte un décret qui permet aux populations déportées de retourner dans leurs pays respectifs.

    En affirmant que c'est Dieu qui envoie Cyrus (Es 45:1) Esaïe transforme, élargit l'image que les juifs déportés pouvaient avoir de Dieu. Le Dieu d'Israël n'est plus seulement le Dieu, le maître d'un seul peuple, il est le maître de tous les peuples, le maître de l'Univers. Dieu reste attaché par un lien particulier avec son peuple, mais il s'affirme comme le seul Dieu (ce que nous avons entendu dans la louange d'Esaïe (Es 40:12-26)).

    C'est lui aussi qui s'affirme comme le seul Roi d'Israël. Il est le seul qui dirige le peuple et le pays. De fait, Israël ne regagnera jamais son indépendance et ne pourra jamais rétablir une royauté politique. La royauté devra être transformée pour resurgir. La royauté politique sera transformée en attente messianique. Le messie étant celui que Dieu choisit pour réaliser sa volonté.

    Si Dieu devient le maître de l'histoire en utilisant Cyrus, il devient aussi, dans la bouche d'Esaïe, le créateur du monde — et c'est de cette époque que l'on date le grand poème de la création en six jours de Genèse 1.

    Quel effet, quel retentissement peut avoir pour le peuple d'Israël cet élargissement de la représentation de Dieu ? Le risque c'est que Dieu s'éloigne, que sa majesté et sa grandeur deviennent un obstacle dans la relation avec chacun. Ce risque d'éloignement explique peut-être la présence de quatre poèmes qui décrivent un mystérieux Serviteur de Dieu.

    Ce Serviteur est à l'opposé de la majesté divine, il a été choisi par Dieu pour instaurer le droit (Es 42:1), mais "il ne crie pas, il n'élève pas la voix (...) il n'éteint pas le lumignon qui fume" (Es 42:2-3). C'est un serviteur humble, qui va même être bafoué, rejeté, maltraité "sans rien dire, comme un agneau qu'on mène à l'abattoir" (Es 53:7).

    Cette partie du livre d'Esaïe nous présente donc deux extrêmes inconciliables avec d'un côté la majesté du Créateur et maître de l'Univers et de l'autre le dernier des méprisés. Et pourtant celui qui est méprisé de tous est celui que Dieu choisit et va réhabiliter. Est-ce une façon pour le Second Esaïe de parler du peuple en Exil ou de parler de lui-même dont le message est peut-être rejeté ? Nous ne le savons pas.

    Ce qu'on peut percevoir, c'est que Dieu se trouve à ces deux extrêmes. Au sein de ce mouvement d'éloignement possible entre la grandeur de Dieu et la petitesse humaine, les poèmes du Serviteur rappellent et raffermissent la spécificité du Dieu biblique : il est le Dieu qui rétablit les victimes : Abel contre Caïn, Joseph contre ses frères, les hébreux contre Pharaon, les exilés contres leurs oppresseurs.

    Si Dieu s'affirme comme Créateur et maître de l'Univers, il veut rester le Dieu proche qui rencontre les humains au coeur de la vie et de ses difficultés. S'il est celui qui ouvre une route dans le désert, il est celui qui se présente à Noël dans une crèche et à vendredi-saint sur la croix. Sa royauté ne s'établit pas sur les humains par la violence, mais par une approche faite de discrétion et de tendresse.

    En Jésus-Christ, les chrétiens reconnaîtront en même temps l'image de Dieu, le Seigneur, et l'image du Serviteur souffrant (le Second Esaïe est le prophète le plus cité dans le Nouveau Testament). L'image de celui qui, d'une façon que nous ne comprenons pas aujourd'hui, dirige l'univers tout en prenant soi de chacun de nous.

    Avec l'Exil, Israël a perdu sa royauté politique pour ouvrir l'espace d'une royauté nouvelle qui ne doit rien à la force mais tout à l'amour gratuit de Dieu !

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2021