Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

fils

  • Ainsi tu n'es plus esclave, mais fils

    pour le dimanche de Pentecôte

    Galates 4

    Ainsi tu n'es plus esclave, mais fils

    Jean 14 : 25-29.       Actes 2 : 1-17.         Galates 4 : 1-7

    télécharger le texte : P-2020-05-31.pdf

    Chers frères et soeurs en Christ,

    Nous vivons le dimanche de Pentecôte, jour où l'Eglise commémore le don de l'Esprit saint aux disciples et à l'Eglise toute entière. Jésus — nous l'avons entendu dans la lecture de l'Evangile de Jean — avait annoncé à ses disciples que l'Esprit saint serait envoyé une fois qu'il les aurait quittés.

    Luc — dans le livre des Actes — nous dépeint comment a pu se dérouler la première Pentecôte. Et Paul, finalement, explique à la jeune Eglise de Galatie pour quoi, dans quel but l'Esprit saint leur est donné : "Pour prouver que vous êtes bien ses fils, Dieu a envoyé dans nos coeurs l'Esprit de son fils, l'Esprit qui crie « Abba ! mon Père ! ». Ainsi tu n'es plus esclave, mais fils." (Gal 4 : 6-7)

    L'Esprit qui est donné au croyant par Dieu crée un lien de filiation. Ce lien de filiation indique plusieurs choses (il est peut-être bon d'avoir ici en mémoire la parabole que Jésus a racontée sur le "fils prodigue", sans oublier le fils aîné de la parabole (Luc 15:11-32)) :

    a) la première chose que nous montre le lien de filiation, c'est la proximité. Père et fils sont proches, ils se côtoient, ils travaillent ensemble. L'idée de séparation est vue comme une anomalie, un échec de la relation.

    b) la deuxième chose qui vient avec la filiation, c'est la notion d'héritage. Chez nous on dit "Tel père, tel fils" ou bien "Le fruit ne tombe jamais loin de l'arbre." Qu'il le veuille ou non, qu'il l'accepte ou se révolte, l'enfant hérite beaucoup de choses de ses parents en termes d'héritage psychologique, d'attitudes et de comportement.

    c) enfin, la filiation signifie aussi la copropriété de l'héritage (voyez le fils aîné de la parabole qui ne s'en doutait pas !). Il y a une communauté de gestion, communauté de biens. Ce qui appartient au père appartient aussi au fils. L'Esprit du Père est donné aux fils pour mener une oeuvre commune dans le monde !

    Paul définit le fils en l'opposant à l'esclave. C'est très important pour l'Eglise de Galatie qui avait la tentation de replonger dans une spiritualité fondée sur l'obéissance stricte à la Loi (avec le risque de devenir des pharisiens chrétiens) et pour nous aujourd'hui où le monde ne parle que de liberté : défendre le monde libre (contre le terrorisme); avoir plus de temps libre; lutter contre toutes les atteintes à la liberté, etc... Ça sonne bien et honni soit celui qui osera dire le contraire ! Mais de quelle liberté s'agit-il ? Celle de tous ou celle du petit groupe qui contrôle celle des autres ?

    Paul oppose l'esclavage à la filiation : "Ainsi tu n'es plus esclave, mais fils." (Gal 4:7). La liberté, c'est Dieu qui la donne et la liberté n'est pas l'abandon de tout lien — comme s'il était possible de vivre sans lien, donc sans relations — mais l'attachement à un maître qui libère par opposition à un maître qui enchaîne et asservit.

    La liberté n'est pas l'abolition de toutes les lois, cela ne peut conduire qu'au rétablissement de la loi du plus fort. La liberté, c'est d'accomplir la loi (le double commandement d'amour) non par soumission scrupuleuse et par crainte d'une punition, mais par choix, parce qu'on a compris la bonté et l'utilité du commandement. Accomplir la loi, non par soumission comme l'esclave, parce que le maître l'a dit, mais par l'Esprit de Dieu, parce qu'on a compris où cela conduit.

    Par exemple, on m'a dit de ne pas tricher ni mentir. Le ferais-je parce que j'ai peur de la transgression ou parce que je comprends que sans cette règle je ne peux pas vivre de vraies relations avec quiconque ?

    L'Esprit de Dieu nous rend libre chaque fois qu'il nous aide à comprendre la visée d'une règle et nous conduit à l'adopter comme si c'était nous-mêmes qui l'avions inventée !

    Mais cette question de liberté n'est-elle pas devenue caduque dans notre société occidentale ? N'avons-nous pas toutes les libertés qu'il nous faut, même trop de liberté — comme on l'entend parfois ? Quel est cet esclavage dont nous parle Paul ? Que veut-il dire lorsqu'il écrit : "nous étions esclaves des forces spirituelles du monde" (Gal 4:3) ? Est-ce dépassé ou est-ce encore actuel ?

    Si je pose la question, c'est que je pense que c'est encore actuel. Il y a encore aujourd'hui un combat à mener pour la liberté contre les "forces spirituelles du monde". Simplement il faut actualiser le vocabulaire. On ne peut plus parler en termes de forces célestes, d'anges et de démons. Aujourd'hui le vocabulaire parle de pressions sociales, de modes, de tendances, de trends ou encore de conditionnements ou de pulsions. Et c'est vrai que ces luttes ne doivent plus être projetées sur l'écran du ciel, hors de nous.

    La lutte se mène en nous-mêmes et dans la société pour savoir à qui nous allons faire allégeance : sera-ce aux manipulateurs de l'opinion publique; aux endormeurs de conscience; aux charmeurs de nos égos; aux vendeurs de rêve qui se remplissent les poches ? Ou sera-ce à ce Dieu qui nous veut libres, libres de toute dépendance, libres de former notre opinion, libres de remplir nos caddies selon nos besoins et non selon les désirs des publicitaires ?

    Qu'est-ce qui fait un esprit libre dans les tempêtes du monde actuel ? Si nous sommes un voilier soumis aux vents de tous ceux qui veulent nous asservir, il faut choisir une destination. D'où que vienne le vent, un voilier peut voguer vers sa destination. Il peut y parvenir par une multitude de chemins.

    Lorsque Dieu nous donne son Esprit, pour faire de nous des Fils, il nous donne cette destination, ce but, et il nous donne la liberté de choisir notre voie pour y parvenir.

    Que l'Esprit de Dieu qui vous fait enfants de Dieu vous accompagne sur votre route.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2020

  • Un parcours de vie

    Luc 15

    10.2.2019

    Un parcours de vie

    Colossiens 3 : 12-17        Luc 15 : 11-24

    Télécharger le texte : P-2019-02-10.pdf

     

    Chers frères et sœurs en Christ,

    Cette parabole de Jésus intitulée le "Fils prodigue" est probablement la parabole la plus connue de l'évangile. C'est aussi celle qui résume avec le plus d'intensité la bonne nouvelle de l'évangile : Dieu nous accepte inconditionnellement.

    Un danger nous guette cependant lorsque nous entendons et méditons cette parabole, c'est de "noircir" le premier fils pour faire ressortir avec plus de relief la bonté du père.

    Le père n'est-il pas d'autant meilleur que le fils est un fieffé vaurien, un gaspilleur de fortune et coureur de jupon ? Attention, cela n'est pas dans notre récit, c'est dans la suite, dans la bouche du frère aîné qui essaie de dénigrer son frère.

    Ne tombons pas dans le piège — contraire à l'évangile — de faire de cette parabole une morale pour tenir tranquille les enfants et vanter la sagesse anticipatrice des parents. Cette parabole ne nous est pas donnée comme instrument de pouvoir parental, mais comme parole libératrice pour tous ! Cherchons à entendre la parabole sans trop de parasites !

    Cette parabole nous expose un parcours de vie assez ordinaire, en raccourci.

    1) Première étape. Arrivé à l'âge adulte, un fils décide de prendre son envol, de quitter le nid familial. Il demande sa part d'héritage à son père. Rien ne nous indique qu'il y ait de la part du fils de l'agressivité dans sa demande, ou de la réticence à y répondre de la part du père. Le père partage entre ses deux fils et le cadet prend la part qui lui revient et s'en va.

    Quitter le père, la famille pour chercher son autonomie, ses propres valeurs, son propre accomplissement, sa propre personnalité, c'est le chemin normal de tout individu.

    2) Deuxième étape, le fils fait sa vie là-bas et dépense l'avoir, les biens qu'il avait reçu. Ici on pourrait bien sûr faire le reproche de n'avoir pas été prudent, économe, etc. Mais n'est-ce pas dans la nature des choses, des biens de consommation, d'être consommés. Chez nous aussi le frigo se vide chaque semaine. Le problème n'est pas qu'il se vide, c'est comment faire pour pouvoir le remplir à nouveau chaque semaine !

    En plus là-bas, la famine survient, c'est-à-dire la pénurie de tous les biens, même à acheter. Ici se joue — dans la vie du fils, mais dans toute vie, je crois — la lutte entre l'être et l'avoir. Le fils a eu l'illusion — en demandant sa part à son père — de recevoir assez pour vivre toute sa vie, comme si ces biens allaient combler les besoins de son être toute sa vie.

    Une publicité disait : "Il y a des choses qui ne s'achètent pas, pour tout le reste, il y a notre carte de crédit." Le passage que vit le fils et que nous avons tous un jour à traverser est de découvrir ce qui s'achète et ce qui ne s'achète pas, ce qui relève de l'avoir et ce qui relève de l'être. Souvent nous sommes dans la confusion, parce que tout notre environnement — un environnement essentiellement commercial — nous dit : "Consomme et tu seras heureux" c'est-à-dire : satisfais tous tes besoins d'avoir et ton être sera comblé !

    Le fils découvre qu'il a épuisé son avoir sans que son être en soit comblé. Il se découvre seul, éloigné des siens, avec un manque intérieur terrible, exprimé par la faim qu'il éprouve en regardant les porcs se gaver.

    3) Alors il se met à réfléchir. C’est la troisième étape. Il fait un voyage intérieur à la recherche de ses vrais besoins. Il réalise son manque, son vide intérieur, et là se passe en lui un double mécanisme.

    D'un côté, il s'auto-accuse et se culpabilise de son chemin. Il passe de la découverte de son vide intérieur à un sentiment d'indignité. Il retourne le mal qu'il vit contre lui, pour en conclure qu'il a perdu son être. Il se trouve indigne.

    D'un autre côté, il remonte à la source où a commencé son malheur et où est la source où il pourrait retrouver à nourrir son être intérieur. C'est ainsi qu'il décide de retourner vers son père tout en lui demandant un statut d'ouvrier, parce qu'il pense avoir perdu sa dignité de fils.

    4) Dernière étape du parcours : rien ne se passe comme l'avait prévu le fils. Le père ne porte aucun jugement. Le père ne fait pas la morale à son fils. Le père ne cherche pas une faute ou des erreurs. Il coupe court à toute accusation d'indignité. Il ne veut aucun arrangement autour d'un statut inférieur qui permettrait — aux yeux du fils — une réintégration.

    Jamais, dans les yeux du père, le fils n'a changé de statut. Jamais, il n'a cessé d'être précieux, important, plein de valeur. Le père ne voit que le parcours malheureux, il ne voit aucune indignité. Il n'y a pas de reproches, seulement la joie des retrouvailles. Le fils a fait son parcours de vie, il a été par le chemin qu'il avait choisi et il a découvert ce dont il avait besoin.

    Le père accepte ce parcours et se réjouit de ce que son fils qui était près de la mort intérieure a retrouvé le chemin de la vie. Un grand festin marque ces retrouvailles, une grande fête est nécessaire pour marquer cette renaissance de l'être du fils à la vie.

    Chaque être humain est engagé dans ce parcours où il doit trouver son chemin personnel pour retrouver son être intérieur et participer à ce repas de fête que Dieu nous offre.

    Aujourd'hui, Dieu nous ouvre les bras, il nous invite à la fête dans son Royaume. Laissons-nous accueillir comme les vrais enfants du Père.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Ce qui appartient au Père, appartient aux enfants.

    Galates 4

    27.5.2018

    Ce qui appartient au Père, appartient aux enfants.

    Gal. 4 : 1-7        Jean 14 : 25-29

    télécharger le texte : P-2018-05-27.pdf

     

    Chers frères et sœurs en Christ,

    Dimanche dernier nous fêtions la Pentecôte, jour où l'Eglise commémore le don de l'Esprit saint aux disciples et à l'Eglise toute entière. Jésus — nous l'avons entendu dans la lecture de l'Evangile de Jean — avait annoncé à ses disciples que l'Esprit saint serait envoyé une fois que lui les aurait quittés. C’est ce qu’ont vécu les premiers disciples, la première Eglise.

    C’est ainsi que Paul explique à la jeune Eglise de Galatie pour quoi, dans quel but l'Esprit saint leur est donné : "Pour prouver que vous êtes bien ses fils, Dieu a envoyé dans nos coeurs l'Esprit de son fils, l'Esprit qui crie « Abba ! mon Père ! ». Ainsi tu n'es plus esclave, mais fils." (Gal 4 : 6-7)

    L'Esprit qui est donné au croyant par Dieu crée un lien de filiation. Ce lien de filiation indique plusieurs choses (il est peut-être bon d'avoir ici en mémoire la parabole que Jésus a racontée sur le "fils prodigue", sans oublier le fils aîné de la parabole (Luc 15:11-32))

    a) la première chose que nous montre le lien de filiation, c'est la proximité. Père et fils sont proches, ils se côtoient, ils travaillent ensemble. L'idée de séparation est vue comme une anomalie, un échec de la relation.

    b) la deuxième chose qui vient avec la filiation, c'est la notion d'héritage. Chez nous on dit "Tel père, tel fils" ou bien "Le fruit ne tombe jamais loin de l'arbre." Qu'il le veuille ou non, qu'il l'accepte ou se révolte, l'enfant hérite beaucoup de choses de ses parents en termes d'héritage psychologique, d'attitudes et de comportement.

    c) enfin, la filiation signifie aussi la copropriété de l'héritage matériel (voyez le fils aîné de la parabole qui ne s'en doutait pas !). Il y a une communauté de gestion, communauté de biens. Ce qui appartient au père appartient aussi au fils. L'Esprit du Père est donné aux fils pour mener une oeuvre commune dans le monde !

    Paul définit le fils en l'opposant à l'esclave. C'est très important pour l'Eglise de Galatie — qui avait la tentation de replonger dans une spiritualité fondée sur l'obéissance stricte à la Loi (avec le risque de devenir des pharisiens chrétiens) — et pour nous aujourd'hui — où le monde ne parle que de liberté : défendre le monde libre (contre le terrorisme); avoir plus de temps libre; lutter contre toutes les atteintes à la liberté, etc... Ça sonne bien et honni soit celui qui osera dire le contraire ! Mais de quelle liberté s'agit-il ? Celle de tous ou celle du petit groupe qui contrôle celle des autres ?

    Paul oppose l'esclavage à la filiation : "Ainsi tu n'es plus esclave, mais fils." (Gal 4:7). La liberté, c'est Dieu qui la donne et la liberté n'est pas l'abandon de tout lien — comme s'il était possible de vivre sans lien, donc sans relations — mais l'attachement à un maître qui libère par opposition à un maître qui enchaîne et asservit. La liberté n'est pas l'abolition de toutes les lois, cela ne peut conduire qu'au rétablissement de la loi du plus fort.

    La liberté, c'est d'accomplir la loi (le double commandement d'amour) non par soumission scrupuleuse et par crainte d'une punition, mais par choix, parce qu'on a compris la bonté et l'utilité du commandement. Accomplir la loi, non par soumission comme l'esclave, parce que le maître l'a dit, mais par l'Esprit de Dieu, parce qu'on a compris où cela conduit.

    Par exemple, on m'a dit de ne pas tricher ni mentir. Le ferais-je parce que j'ai peur de la transgression ou parce que je comprends que sans cette règle je ne peux pas vivre de vraies relations avec quiconque ?

    L'Esprit de Dieu nous rend libre chaque fois qu'il nous aide à comprendre la visée d'une règle et nous conduit à l'adopter comme si c'était nous-mêmes qui l'avions inventée ! Mais cette question de liberté n'est-elle pas devenue caduque dans notre société occidentale ? N'avons-nous pas toutes les libertés qu'il nous faut, même trop de liberté — comme on l'entend parfois ?

    Quel est cet esclavage dont nous parle Paul ? Que veut-il dire lorsqu'il écrit : "nous étions esclaves des forces spirituelles du monde" (Gal 4:3) ? Est-ce dépassé ou est-ce encore actuel ?

    Si je pose la question, c'est que je pense que c'est encore actuel. Il y a encore aujourd'hui un combat à mener pour la liberté contre les "forces spirituelles du monde". Simplement il faut actualiser le vocabulaire. On ne peut plus parler en termes de forces célestes, d'anges et de démons.

    Aujourd'hui le vocabulaire parle de pressions sociales, de modes, de tendances, de trends ou encore de conditionnements ou de pulsions. Et c'est vrai que ces luttes ne doivent plus être projetées sur l'écran du ciel, hors de nous. La lutte se mène en nous-mêmes et dans la société pour savoir à qui nous allons faire allégeance : sera-ce aux manipulateurs de l'opinion publique; aux endormeurs de conscience; aux charmeurs de nos égos; aux vendeurs de rêve qui se remplissent les poches ? Ou sera-ce à ce Dieu qui nous veut libres, libres de toute dépendance, libres de former notre opinion, libres de remplir nos caddies selon nos besoins et non selon les désirs des publicitaires ?

    Qu'est-ce qui fait un esprit libre dans les tempêtes du monde actuel ? Si nous sommes un voilier soumis aux vents de tous ceux qui veulent nous asservir, il faut choisir une destination. D'où que vienne le vent, un voilier peut voguer vers sa destination. Il peut y parvenir par une multitude de chemins.

    Lorsque Dieu nous donne son Esprit, pour faire de nous des Fils, il nous donne cette destination, ce but, et il nous donne la liberté de choisir notre voie pour y parvenir.

    Que l'Esprit de Dieu qui vous fait enfants de Dieu vous accompagne sur votre route.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2018

  • Le miracle se dérobe pour faire place au signe

    Jean 4

    8.10.2017

    Le miracle se dérobe pour faire place au signe

    1 Rois 17 : 15-24       Jean 4 : 43-54

     

    télécharger le texte : P-2017-10-08.pdf

    Chers frères et sœurs en Christ,

    Jésus est de retour à Cana où il avait changé l’eau en vin, après un voyage qui l’avait emmené jusqu’à Jérusalem. À Jérusalem il a rencontré Nicodème. Sur le chemin du retour, il traverse la Samarie où il rencontre la Samaritaine. Et il arrive en Galilée et retourne à Cana. Là il accomplit un deuxième signe, la guérison du fils d’un fonctionnaire royal, fonctionnaire du roi Hérode.

    L’Évangéliste Jean raconte peu de miracles, il en a, en fait, sélectionné sept, qu’il appelle des signes et pas des miracles. Le deuxième signe est une guérison et ressemble à la guérison du serviteur de l’officier romain de Capharnaüm raconté dans Mt 8. Dans les deux Évangiles, c’est ce que j’appellerais « une guérison à distance ». Chez Matthieu, c’est l’officier qui prie Jésus de ne pas se déplacer, avec cette parole qu’on répète dans la liturgie de sainte Cène : « Je ne suis pas digne que tu entres chez moi, mais dis une seule parole et il sera guéri » (Mt 8:8). Et Jésus loue la foi de cet homme, foi qui surpasse celle des gens d’Israël. Ici, chez Jean, on est dans la situation contraire. C’est Jésus qui ne veut pas se déplacer.

    La préoccupation de la communauté de Jean est de savoir si Jésus peut agir maintenant, alors qu’il n’est pas présent physiquement, en personne. Jésus est retourné auprès du Père, peut-il encore avoir une influence dans notre monde ? La communauté voudrait fortement que des miracles se produisent pour attester de ce pouvoir de Jésus. Alors Jésus critique l’attirance pour l’extraordinaire et le peu de foi de ceux qui l’entourent. Aussi reçoit-il le fonctionnaire royal assez sèchement : «Si vous ne voyez signes et prodiges, vous ne croirez donc jamais ?» (Jn 4:48)

    C’est un comble ! Cet homme vient de faire 25 kilomètres de Capharnaüm à Cana pour rencontrer Jésus parce qu’il a l’espoir et la foi que Jésus peut guérir son fils ! Et il est reçu comme cela par Jésus ? Mais peut-être que cette phrase s’adresse davantage à la foule qui l’entoure et surtout aux lecteurs, à nous. La question qui nous est posée est : d’où vient notre foi ?

    Le récit de cette guérison montre, par l’exemple de cet homme, comment naît la foi et comment Jésus la suscite. La foi est autre chose que la recherche du merveilleux. C’est beau, mais ce n’est pas solide. Dans le déroulement de cette guérison tout commence par une attente, une espérance : cet homme a besoin de Jésus. Il attend qu’il sauve son fils.

    A la deuxième demande, Jésus lui répond pas une affirmation qui n’est encore qu’une promesse pour le père : il ne peut pas voir si la parole de Jésus a de l’effet : 25 kilomètres le sépare de son fils. Cette distance — pour voir — est l’espace de la foi. La foi de ce père est en jeu. Va-t-il insister pour que Jésus vienne, voie et touche son fils pour le guérir ou va-t-il croire que la parole de Jésus est efficace ? Insister ou partir avec confiance, tel est le dilemme. Et l’homme fait le choix de la confiance, confiance dans la parole de ce Jésus qu’il est venu solliciter. Ce n’est que le lendemain qu’il va rencontrer ceux qui viennent de chez lui et avoir des nouvelles. Oui, la fièvre est tombée et son fils vit. Là encore, la question se pose : est-ce la parole de Jésus ou est-ce une coïncidence ?

    Cela me rappelle l’histoire de cet homme qui raconte, au bistrot, qu’il s’était perdu dans le désert. Il a eu tellement peur de mourir qu’il s’est mis à prier que Dieu vienne le sauver. Ses copains de l’interpeller : alors Dieu est venu puisque tu es là ? Mais non, dit l’homme, Dieu n’a pas eu le temps, à peine j’avais rouvert les yeux que j’ai vu une caravane qui m’a recueilli.

    Le fonctionnaire royal doit faire un cheminement mental pour relier les événements entre eux, pour réaliser qu’il a bien fait de faire confiance dans la parole de Jésus et que la guérison de son fils est bien reliée à cette parole et cette confiance.

    Ce qui est particulier dans cette guérison, c’est que personne — à part le lecteur — n’est présent partout. Le père est loin de la maison et ne peut pas voir la guérison de son fils, il n’a que la parole de Jésus. Les serviteurs voient la fièvre tomber, mais ils ne savent pas ce qui se passe à Cana. En fait personne ne voit le miracle, la guérison. Seul le père — et le lecteur maintenant — voit le signe : la parole de Jésus est efficace, même à distance !

    On dirait que Jésus s’arrange pour que personne ne voie le miracle, mais que ceux qui ont foi en lui puissent voir le signe. C’est le même déroulement qui était déjà à l’œuvre dans le premier signe de Cana, le changement de l’eau en vin. (On peut aussi mettre en relation ces deux signes de Cana, l’un sur la nourriture et l’autre une guérison, avec les deux signes d’Elie auprès de la veuve de Sarepta, 1 Rois 17:7-24).

    Voyons les similitudes.

    1. Il y a un délai entre le moment de la transformation ou de la guérison et le moment où l’on s’en aperçoit.
    2. Ce sont d’autres personnes qui sont là au début (les serviteurs qui versent de l’eau dans les vases) et celles qui sont là à la fin (les invités et le marié). Personne n’assiste de bout en bout au processus. Donc personne ne peut se targuer d’avoir vu le miracle.
    3. Il faut une relecture du processus, après coup, pour comprendre et croire, c’est-à-dire voir la main de Dieu à l’œuvre.

    C’est dans ce processus que les deux signes de Cana sont semblables. Le miracle se dérobe pour faire place au signe. La foi est construite sur la découverte de l’origine divine de l’événement. Ce n’est pas le merveilleux qui fait la foi, c’est la reconnaissance de l’action de Dieu dans notre présent. Cette reconnaissance — nous dit l’évangéliste Jean — viens d’une relecture de l’événement, de notre vie.

    Dans ce deuxième signe, on voit ce père se poser des questions, reconstituer ce qui s’est passé à distance, pour relier la guérison de son fils à la parole de Jésus. Ce n’est qu’après coup qu’il réalise que Dieu a agit dans sa vie, la vie de son fils et la vie de toute sa famille. Cette réalisation, cette relecture après-coup va conduire toute la famille à la foi.

    C’est en se retournant sur notre vie, sur ce que nous avons traversé que nous pouvons dire : tiens, là, j’ai été guidé, là, j’ai été accompagné, là, je sens que Dieu est intervenu dans ma vie. Là, Dieu m’a fait signe ! C’est une reconstitution que souvent les autres ne peuvent pas voir, mais que notre foi en Dieu nous fait voir.

    Cela peut être très subtil, à peine perceptible. Il y a mon parcours, celui que je vois en me retournant sur mon passé, un parcours où tout s’enchaîne et s’explique, mais où je vois un petit plus, une trace, un souffle… et ma foi me fait dire : je crois que Dieu y est pour quelque chose, il était là, il a agi.

    Bien que Jésus soit auprès du Père — à distance, comme pour le fonctionnaire royal sans que cela soit visible pour les autres — Jésus a agi. Oui, là, Dieu est intervenu dans ma vie, il y a remis de la vie, de la plénitude, de la direction ou de la consolation.

    Pas besoin de miracles et de prodiges — visibles par tous autour de nous. Dieu nous fait signe. A nous de nous retourner pour lire ces signes, nous en réjouir et fortifier notre foi.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2017

  • Jean 5. Jésus, l’ambassadeur de Dieu auprès des humains

    Jean 5
    30.3.2014
    Jésus, l’ambassadeur de Dieu auprès des humains

    Jean 5 : 1-30
    Téléchargez la prédication : P-2014-03-30.pdf


    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    Les Evangélistes ne sont pas des conteurs. Ils ne cherchent pas à nous raconter des histoires. S’ils nous transmettent des récits, c’est pour nous présenter une personne, pour nous faire découvrir la personne de Jésus, le Christ.
    Tous les récits, tous les épisodes, toutes les narrations, tous les discours des évangélistes sont orientés vers la présentation de la personne de Jésus, pour le faire découvrir et nous faire découvrir le lien qui l’unit à Dieu.
    C’est aussi ce que l’évangéliste Jean fait à travers ce récit autour de la guérison de cet homme à la piscine de Bethzatha. Un récit en trois parties (1-9 la guérison ; 10-18 la polémique ; 19-30 l’enseignement de Jésus).
    1) Premièrement donc, la rencontre et la guérison, qui ressemblent tout à fait aux guérisons qu’on trouve dans les autres évangiles. Jésus se préoccupe du sort d’un malheureux et il le guérit, grâce à la puissance divine que Dieu lui a confiée.
    2) Ensuite, comme souvent dans les autres évangiles, la polémique surgit parce que la guérison a eu lieu le jour du sabbat. Ici, cependant, ce n’est pas le fait que la guérison ait eu lieu le jour du sabbat qui pose problème : mais c’est le fait que l’homme guérit porte sa natte ! On retrouve toute l’ironie de l’évangéliste Jean. Voilà un homme relevé de son handicap après 38 ans de misère et on lui reproche de porter sa natte.
    Dans notre canton on dirait « c’est du pinaillage ! » C’est une perte totale de perspective. C’est une incapacité à faire la différence entre le détail et l’essentiel. Mais c’est bien ce que reproche Jésus aux autorités religieuses : pinailler sur les détails et manquer l’essentiel : « Malheur à vous pharisiens, vous payez la dîme sur la menthe et les herbes aromatiques, mais vous négligez la justice et l’amour de Dieu. » (Luc 11:42).
    A partir de là, la polémique glisse vers l’essentiel : qui est le vrai interprète de la volonté de Dieu ? Jésus dit aux pharisiens, à propos de cette guérison, « mon Père est continuellement à l’œuvre et moi aussi je suis à l’œuvre » (Jn 5:17). Jésus pose une similitude d’action entre le Père et lui. Aussitôt, il lui est reproché de se faire l’égal de Dieu — là le texte utilise le mot grec « iso » comme dans « isotherme » en météo qui dit des températures égales.
    3) C’est à ce moment que commence l’enseignement de Jésus : « En véritié, en vérité, je vous le dis… (v.19) tout ce que le Père fait, le Fils le fait également. » (v.20). Et là, le texte utilise le mot « homo » comme dans le mot « homogène » qui signifie que tous les éléments sont semblables ou équivalents. Ici, Jésus et Dieu sont équivalents.
    Ainsi, Jean passe de la similitude (v.17) à l’égalité (v.19) puis à l’identité (v.20) entre le Fils et le Père. Et c’est bien le message que l’évangéliste veut faire passer. Il y a identité entre le Fils et le Père.
    Cette identité, Jean l’affirme plus encore lorsqu’il écrit : « Celui qui n’honore pas le Fils, n’honore pas le Père qui l’a envoyé. » (v.23). Deux éléments dans cette phrase : a) il y a identité de culte entre le Père et le Fils, honorer égale rendre un culte ; b) la relation entre le Père et le Fils est marquée par cet envoi. 
    On trouve 41 fois dans l’Evangile selon Jean le concept que Jésus est envoyé par le Père ou que Jésus est celui que le Père a envoyé. Pour comprendre cette relation Père - Fils comme en parle Jean, il faut comprendre ce que signifiait, au temps de Jésus, cette notion d’Envoyé.
    Il faut penser à un roi qui envoie un ambassadeur. Un ambassadeur à qui le roi a expliqué la mission et donné plein pouvoir pour négocier. Lorsque cet ambassadeur arrive dans l’autre pays, il est reçu avec les honneurs qui sont dus, non à son rang propre, mais au rang du roi qui l’envoie. Si on veut honorer le roi, on honore son ambassadeur.
    Lorsque l’ambassadeur parle, il transmet la parole du roi qui l’envoie. Si l’ambassadeur signe un traité, sa signature à valeur de signature du roi. L’ambassadeur et le roi ne sont pas les mêmes personnes, mais ce que demande le roi, l’ambassadeur le transmet, et ce que décide l’ambassadeur engage le roi. Il y a donc différence de personnes, mais identité de vue et de pouvoir.
    C’est cette analogie que l’évangéliste Jean met en avant chaque fois qu’il répète (41 fois) que Jésus est celui que Dieu a envoyé. Ainsi, Jésus dit les paroles de son Père, il accomplit les œuvres du Père (v.17,19,36), il fait la volonté de son Père (v.30). C’est pourquoi honorer Jésus, c’est honorer celui qui l’a envoyé (v.23). C’est pourquoi croire en Jésus, c’est croire en celui qui l’a envoyé (v.24) et par là, recevoir la vraie vie.
    Comme envoyé dans le monde, comme ambassadeur du roi des cieux, Jésus accomplit l’œuvre de Dieu. L’évangéliste Jean découpe l’activité de l’envoyé en trois étapes.
    A. Une première étape qu’on trouve dans le prologue de l’Evangile selon Jean (Jn 1) où l’envoyé existe auprès de Dieu et pré-existe à sa mission.
    B. Une deuxième étape où le Fils accomplit l’œuvre de Dieu. On a vu qu’il l’accomplit par des signes (comme le signe de Cana ou des guérisons), des signes qui marquent la bienveillance de Dieu à l’égard des humains et la volonté de leur donner la vraie vie. Nous verrons encore dimanche prochain, à travers l’épisode du lavement des pieds, comment Jésus accomplit l’œuvre de Dieu.
    C. Enfin, la troisième étape est l’élévation de l’envoyé, élévation que nous verrons s’accomplir lors de la Passion de Jésus pendant la semaine sainte.
    Après les noces de Cana qui illustraient la vraie vie que Dieu veut offrir aux humains, après les marchands chassés du Temple qui illustrait comment Jésus fait table rase de la religion ancienne et enfermante, Jésus se présente comme celui qui a été envoyé par Dieu pour nous guérir de toutes les entraves qui nous empêchent de marcher à sa suite et qui nous empêchent de croire qu’il est bien celui que Dieu nous a envoyé. « Celui qui honore le Fils, honore le Père » (v.23) « celui qui écoute ma parole, dit Jésus, et qui croit en celui qui m’a envoyé, celui-là reçoit la vraie vie » (v24).
    L’évangéliste Jean montre donc à ses lecteurs, nous montre à nous, le chemin qui conduit à Dieu. En apprenant à connaître son Envoyé, le Christ, nous découvrons Dieu lui-même. En croyant en Jésus, nous recevons la vraie vie de Dieu.
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2014

  • Conte : L'affranchi

    10.1.2010

    Conte : L'affranchi

    Télécharger en pdf : P-2010-1-10.pdf

    Luc 2 : 41-52 Mat 18 : 23-34

    1. L'esclave.

    Il y a trois jours, c'était la fête, la grande fête de la Pâque au Temple de Jérusalem. Depuis, les pèlerins venus de tous le pays s'en sont retournés chez eux; et l'activité normale de la ville vient de reprendre : à l'une des extrémités de la place, des enfants jouent à la marelle et poussent de grands cris, tandis qu'à l'autre bout, sur une sorte d'estrade en bois, on vend des esclaves.

    La marchandise d'écoule bien et le marchand d'esclaves est content. Il ne lui reste bientôt plus qu'une seule tête à vendre : c'est un homme, de 25 ans environ, dont les mains blanches et le corps chétif prouve qu'il est pas rompu au travail des champs, tandis que l'expression de honte qui se lit sur son visage montre qu'il n'est pas accoutumé aux chaînes qui entravent ses mains et ses pieds.

    — Allons, dépêchons-nous, clame le marchand, débarrassez-moi de Thaddée, esclave instruit, exceptionnellement intelligent et capable.

    — Trop intelligent, gouaille un riche commerçant qui passe. Tu sais bien que Thaddée était, hier encore, intendant du palais du roi Hérode Antipas, auquel il a escroqué des sommes énormes. Il serait capable de me ruiner, si je lui confiais la moindre de mes affaires.

    — Achetez-moi Thaddée à n'importe quel prix ! On va fermer la vente. Qui fait une proposition, crie le marchand.

    — Si je l'introduisais dans ma maisonnée, proteste un pharisien à robe blanche, il y mettrait la division. Thaddée est un dénonciateur qui rapportait au roi les peccadilles de ses compagnons de service, afin de gagner ses faveurs. Antipas lui avait remis ses escroqueries, car c'était un serviteur très utile, mais Thaddée a aussitôt tenté d'étrangler un de ses camarades qui lui devait cent deniers ! Dénoncé au roi, Thaddée a été vendu comme esclave; voilà son histoire.

    — Je vous donne Thaddée pour la moitié du prix d'un esclave, gémit le marchand; voyons qui me le prend pour 50 deniers ? 50 deniers, qu'est-ce que c'est, par les temps qui courent ?

    Un étranger au visage balafré s'avance :

    — Pour ce prix, donne-le moi, rugit-il, je l'enverrai crever dans la mine de cuivre que je possède à Chypre. Avec son physique, il ne tiendra pas plus de trois mois !

    Mais un cri perçant s'élève soudain du dernier rang de la foule :

    — Non !

    Tout le monde se retourne pour savoir qui a poussé ce cri : c'est un petit garçon d'une douzaine d'années, aux yeux foncés et aux cheveux en broussaille, vêtu d'une grossière tunique de laine comme en portent les paysans galiléens. Quelques instants plus tôt, on le voyait jouer à la marelle à l'autre bout de la place.

    — Non, répète l'enfant d'une voix aiguë, comme quelqu'un qui appelle au secours. Je ne veux pas qu'il aille aux mines. Je l'achète pour 60 deniers.

    La foule éclate de rire.

    — Je n'ai encore jamais vendu d'esclave à un enfant, ricane le marchand; as-tu seulement de l'argent ?

    Fendant la foule, l'enfant s'avance : des piécettes d'argent brillent dans le pli de sa ceinture.

    — 70 deniers ! gronde l'étranger au visage balafré.

    — 80 deniers ! crie l'enfant en sautant sur l'estrade.

    — 90 deniers ! hurle l'autre.

    — 100 ! crie l'enfant d'une voix brisée par l'émotion, car c'est tout ce qu'il possède. D'un geste, il délie sa ceinture et vide son contenu sur la table du marchand : 100 pièces de bon argent, comme tout le monde peut le constater.

    — Qui dit mieux, qui dit mieux ? répète le marchand qui espère encore faire monter les enchères.

    Mais personne ne dit mieux. L'homme au visage brutal hausse les épaules et grommelle, en s'en allant :

    — Ce misérable ne vaut pas un tel prix !

    — Eh bien, dit le marchand en secouant l'enfant qui, stupéfait de sa victoire, le regarde sans bouger, emmène ton esclave. Il est à toi; voici ton certificat de propriété établi sur un papyrus d'Egypte; prends le bout de sa chaîne.

    Alors la foule voit ce spectacle insolite : Thaddée, un des hommes les plus rusés et les plus redoutés de Jérusalem, offre ses poignets enchaînés à un petit garçon qui, d'un air délibéré, le tire derrière lui comme une brebis que l'on vient d'acheter au marché.

    2. Le racheté.

    Lorsqu'ils sont seuls, Thaddée interroge son nouveau maître :

    — Pourquoi m'as-tu racheté ?

    — Je t'ai racheté, parce que je serai, un jour, un grand chef, qui commandera à des centaines, à des milliers d'hommes. Quand je t'ai vu, si triste, j'ai compris que tu serais le premier de mes serviteurs.

    — Mais tu n'es pas riche, objecte Thaddée. Afin de me posséder, tu as payé une somme énorme pour un petit paysan comme toi.

    — J'ai dépensé tout ce que je possédais, répond calmement l'enfant. C'était un trésor que j'avais reçu à ma naissance. Et comme je viens d'avoir douze ans, mes parents m'ont fait monter avec eux, à Jérusalem, et m'ont remis mon trésor, afin de me permettre d'entrer à l'école des scribes, pour approfondir les saintes Ecritures.

    — Je ne vaux pas le prix que tu as payé pour moi, dit tristement Thaddée; et maintenant, tu n'as plus rien. Comment feras-tu tes études ?

    — Quand je t'ai vu, affirme l'enfant, j'ai compris que tu valais plus que mes études. Je suis content de ne plus avoir d'argent, puisque je possède un serviteur comme toi. Crois-tu en Dieu ?

    — J'y croyais quand j'avais ton âge, murmura Thaddée. Et puis, une chose horrible est arrivée, et je ne peux plus croire.

    — Raconte-moi cela, dit l'enfant avec compassion.

    — Eh bien, il y a environ douze ans, dit Thaddée, je gardais les moutons dans un champ près de Bethléem, en Judée, avec mon père et mes oncles. Or, pendant les veilles de la nuit, un ange nous est apparu, et nous a dit : « Ne craignez point, je vous annonce une bonne nouvelle, qui sera pour tout le peuple le sujet d'une grande joie; c'est qu'aujourd'hui dans la ville de David, le Messie d'Israël est né dans une étable. » alors nous avons couru vers Bethléem où nous avons trouvé les choses telles que l'ange nous les avait dites et nous avons adoré le Sauveur du monde.

    — Mais il n'y a pas là de quoi perdre la foi, interrompt l'enfant, au contraire, tu devrais vivre dans la joie !

    — Hélas, répond Thaddée, mon histoire n'est pas finie. Quelques semaines plus tard, alors que nous gardions nos troupeaux dans le même champ, des cris et des lamentations se sont fait entendre dans la nuit. C'étaient les femmes de Bethléem qui appelaient au secours. Nous sommes vite allés dans la ville, mais nous sommes arrivés trop tard. Tous les petits enfants de Bethléem avaient été massacrés par les soldats du roi Hérode, qui avait appris que le futur roi d'Israël se trouvait parmi eux. L'étable où nous avions adoré le Messie brûlait dans la nuit. Devant la porte, la crèche où l'enfant avait reposé gisait renversée. Au loin nous entendions encore le galop des chevaux des soldats du roi qui s'enfuyaient vers Jérusalem.

    — Je commence à te comprendre, murmure le jeune garçon.

    — Si Dieu permet de telles choses, continue Thaddée d'un air sombre, s'il a laissé tuer son Messie sans arrêter le bras du criminel, c'est qu'il est trop faible pour que sa volonté se fasse sur la terre. A vrai dire, depuis ce jour, je ne crois plus que Dieu existe.

    — Alors, qu'as-tu fait ? interrogea l'enfant.

    — Alors, je me suis enfui de Bethléem, pour entrer au service du roi Hérode le Grand, qui s'était montré plus fort que Dieu. Ce roi qu'aucun scrupule n'arrêtait jamais, quand il s'agissait de défendre son trône. A l'école du vieux roi, j'ai appris la ruse qui est la force des faibles. Après sa mort, je restai dans le palais, au service de son fils Hérode Antipas. En surveillant et en dénonçant mes camarades, j'ai gagné la faveur du roi. D'échelon en échelon, j'ai grimpé jusqu'aux premiers postes; je suis devenu intendant du Palais de Jérusalem… La suite de l'histoire, tu la connais : de la bouche de ceux qui m'insultaient tout à l'heure, tu as entendu le récit de ma chute. Enfant, maintenant, tu sais tout.

    3. L'affranchi.

    Après ces aveux, l'esclave et son jeune maître marchent un long moment sans rien dire. Ils parviennent à un carrefour, juste après l'échoppe de Tubalcaïn, le forgeron. Alors l'enfant s'arrête et contraint Thaddée à revenir en arrière, et le fait entrer dans l'atelier du forgeron.

    — Je n'ai rien pour te payer, dit-il à Tubalcaïn avec une grande fermeté, mais je veux que tu me rendes service ainsi qu'à mon esclave : coupe ses chaînes qui entravent ses mains et ses pieds.

    — Ce n'est pas l'usage, jeune maître, objecte Tubalcaïn; ton esclave pourrait facilement se sauver.

    — Tant pis, qu'il se sauve, réplique l'enfant. Je ne veux plus posséder d'esclave. Je veux affranchir celui-ci.

    — M'affranchir ! s'écrie Thaddée, stupéfait, mais tu viens de dépenser toute une fortune pour me racheter ! N'as-tu pas dit que j'étais le premier des nombreux serviteurs auxquels tu commanderais un jour ?

    — Je veux que tous les hommes viennent à moi, rétorque le petit garçon, mais ce ne sera pas par la contrainte. Si tu restes mon esclave, tu seras forcé de m'obéir.

    » Allons, coupe ces chaînes ! ordonne-t-il au forgeron d'un ton qui n'admet plus la discussion.

    Et Tubalcaïn s'exécute.

    Lorsque le travail est terminé. Thaddée ne bouge pas. Il ne sait pas que faire de sa liberté. « Où irais-je ? se demande-t-il. Je viens de trouver un maître, mon premier ami sur la terre et je suis déjà en train de le perdre. » Il regarde, perplexe, ses poignets et ses chevilles où les chaînes ont laissé la marque rouge de la honte.

    Mais l'enfant est déjà loin. Par la porte, Thaddée l'aperçoit encore, qui court, qui rit, qui bat des mains, qui se retourne et lui crie :

    — Au revoir, Thaddée. Je suis si content que tu sois libre; on se retrouvera peut-être un jour.

    4. L'adoptif.

    Au moment où l'enfant allait disparaître, Thaddée, réalise qu'il risque de ne plus jamais le revoir, alors, il se met à courir après lui et rattrape l'enfant.

    — Ne me laisse pas seul, je t'en prie, crie Thaddée. Je veux rester avec toi. Je te servirai volontairement.

    L'enfant ne dit rien, mais tend sa main à l'esclave, et Thaddée place sa grande main d'homme dans la petite main du jeune garçon, avec la confiance d'un fils envers son père.

    — Je te suivrai, dit-il, partout où tu iras.

    — Dans ce cas, dit l'enfant, que rien décidément ne semble étonner, je ne t'appellerai plus mon serviteur, mais mon ami. Viens, allons raconter tout cela à mon Père.

    Et il entraîne Thaddée vers la Ville-Haute, où se trouvent les demeures des gens riches et le Temple de Dieu.

    « Serait-il le fils d'un prince, venu vers moi sous le déguisement d'un paysan ? se demande Thaddée. Va-t-il me présenter à son père, non comme un esclave, mais comme un ami ? »

    De la part de cet extraordinaire garçon, on peut s'attendre à tout n'est-ce pas ?

    Mais au prochain carrefour, l'enfant bifurque vers la droite et se dirige vers le Temple de Dieu. Ils traversent en diagonale le célèbre parvis entouré de portiques, ils gravissent les degrés qui, de la Belle Porte, conduisent à la Cour des Femmes, puis à la Cour des Hommes d'Israël.

    Ils montent encore quinze marches et franchissent la porte qui donne accès à la Cour des Prêtres. Puis ils contournent l'autel des sacrifices et s'arrêtent devant l'entrée du Lieu Saint. Au fond du sanctuaire obscur, on aperçoit le somptueux rideau qui voile le Lieu très saint, où le Grand Prêtre lui-même ne pénètre qu'une fois par an, le Jour des Expiations.

    « Nous sommes arrivés chez mon Père » murmure l'enfant et Thaddée remarque qu'une lumière étrange se répand sur le visage de l'enfant. Au-delà du voile, le jeune garçon paraît contempler quelqu'un que les yeux de Thaddée ne peuvent pas voir. Il s'entretient avec cet être invisible car, de temps à autre, ses lèvres remuent.

    Alors d'une voix très douce et très ferme, l'enfant se met à parler, si distinctement que Thaddée ne perd aucune de ses paroles :

    « Père, dit-il, je t'amène Thaddée, mon ami. Il a beaucoup péché, mais il a aussi beaucoup souffert. Quand il avait mon âge, il a perdu la foi. Il a été scandalisé parce qu'il a cru que j'étais mort sous l'épée des soldats du roi Hérode. Mais voici, ô Père, je suis vivant, car tu m'as arraché merveilleusement des mains de mon bourreau.

    » De la même manière, Père, je viens d'arracher Thaddée de la main de Satan, qui l'avait réduit en esclavage. Je l'ai racheté et je l'ai affranchi de toute obligation envers moi, envers tout homme, et même envers toi, mon Père et mon Dieu.

    » Cependant, ô Père, cet homme libre a choisi volontairement de me suivre. En conséquence, je te demande, moi ton Fils unique, d'adopter Thaddée pour ton enfant, comme s'il était ton propre fils. Je veux que là où je suis, il soit aussi avec moi, et qu'il devienne mon frère pour toujours. Je puis réclamer de toi cette faveur, ô mon Père, puisque j'ai payé pour lui le prix de sa rançon. »

    Dans le grand silence qui suit cette prière, aucune voix venant du ciel ne se fait entendre, mais une aube merveilleuse se lève dans le cœur de Thaddée : les doutes, les rancoeurs, les traces de sang que l'horrible massacre de Bethléem avait laissés en lui s'effacent, comme se dissipent les fantômes d'un cauchemar au lever du soleil.

    Ce que Thaddée ressent maintenant, à l'intérieur de son coeur, c'est une présence rassurante et chaleureuse. Il découvre la tendresse paternelle et le pardon de Dieu. De son cœur tout gonflé de reconnaissance, des paroles jaillissent et montent à ses lèvres qui n'avaient jamais pu prier : « Mon Père, dit son cœur, mon Père, je suis ton fils, et cependant je suis indigne d'être appelé ton fils… »

    5. Le fils.

    Des cris viennent tirer Thaddée de sa contemplation. Il frissonne et réalise que l'enfant n'est plus à son côté.

    Il se retourne et l'aperçoit, là-bas, au pied des escaliers, dans la Cour des Femmes, au milieu d'un groupe agité de scribes et de docteurs de la Loi, qui parlent tous à la fois.

    Il croit que son ami est en danger et se précipite à son secours, mais s'arrête soudain quand il comprend la cause de cette agitation.

    Au milieu de la foule, un paysan galiléen, de toute évidence le père du petit paysan, le secoue d'importance :

    — Hé, Jésus, gronde-t-il, mon enfant, comment as-tu pu agir de la sorte avec nous ? Tu as disparu sans rien nous dire et tu as même perdu le trésor des mages que nous t'avions remis. A douze ans, je croyais que tu méritais ma pleine confiance. Tu ne nous avais jamais déçus. Adieu tes études, maintenant ! Nous te ramenons à Nazareth. Je te ferai charpentier, comme moi !

    La mère de Jésus l'embrasse et caresse ses cheveux en broussaille en pleurant :

    — Mon petit, lui dit-elle, te voilà retrouvé. Ton père et moi, nous te cherchions depuis trois jours dans une grande angoisse.

    Entre son père et sa mère, le petit garçon n'est plus aux yeux de Thaddée qu'un vrai gamin qui, le matin encore, jouait à la marelle sur la place, en poussant de grands cris de joie.

    Cependant, dans le brouhaha des retrouvailles, la voix de l'enfant s'élève soudain, si nette, si calme, que tout le monde, par respect, se tait :

    — Pourquoi me cherchiez-vous ? dit-il à ses parents. Ne saviez-vous pas qu'il faut que je m'occupe des affaires de mon Père ?

    Les docteurs de la Loi hochent la tête, Joseph lève les yeux au ciel, Marie baisse les siens vers la terre, mais de toute évidence, personne ne comprend ce que veut dire Jésus.

    Seul Thaddée comprend : « Les affaires dont parle Jésus, se dit-il en lui-même, tandis que l'enfant, encadré de ses parents, s'éloigne docilement, sont les affaires de Dieu, qu'il a chargé son Fils d'administrer : il libérera tous les esclaves en payant le prix de leur rançon. »

    Au moment où il allait disparaître, Jésus se retourne vers Thaddée et son sourire d'enfant signifie : « Tu m'as compris, Thaddée, mon frère, mon ami; un jour je reviendrai te chercher. »

    6. L'attente.

    Thaddée, le racheté, l'affranchi, le frère du Seigneur, le fils adoptif de Dieu, attend avec patience que son Messie vienne le chercher.

    Renonçant à la ruse et à la richesse, il se rend en Galilée et met ses connaissances au service de ses frères, en ouvrant à Capernaüm, près de la synagogue, une boutique d'écrivain public.

    Pour une obole, il rédige les lettres de ceux qui ne savent pas le faire. En pensée, il suit son petit Messie, qui doit grandir d'année en année, en sagesse, en stature et en grâce.

    Et les années s'écoulent. Thaddée a maintenant plus de 40 ans. Comme les hommes justes et pieux de sa génération, il attend encore la consolation d'Israël et interroge du regard tous les jeunes hommes qui passent devant sa boutique en se demandant : « Est-ce lui ? ».

    Un jour comme les autres, Thaddée est assis à son pupitre et il écrit. Et voici qu'une main se pose sur son épaule. Thaddée lève les yeux, et il sait. Une voix, dont il reconnaît le timbre assuré, l'appelle : « Toi, suis-moi. » Le cœur de Thaddée fait un bond dans sa poitrine et il sait ce qu'il doit faire.

    Il range soigneusement les papyrus et les stylets qui encombrent sa table. Il se lève, secoue son vêtement, prend son manteau, sort dans la rue, ferme la porte derrière lui et, sans regarder en arrière, il suit volontairement Jésus son maître.

    D'après le récit de André Trocmé, dans Des anges et des ânes, Genève, Labor et Fides, 1965, p. 47-58.

    © Jean-Marie Thévoz, 2010, pour l'adaptation.