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songes

  • Genèse 37. Joseph, figure messianique

    Genèse 37
    9.7.2000
    Joseph, figure messianique
    Genèse 37 : 2-36
    téléchargez ici la prédication : P-2000-07-09.pdf


    Chers amis,
    Pendant ce mois de juillet, je vous propose de faire un parcours suivi dans la vie de Joseph, le fils de Jacob. Aujourd'hui, vous avez entendu les trois premiers passages de sa vie que nous présente le livre de la Genèse.
    Le premier passage nous décrit la situation familiale dans la fratrie des fils de Jacob. Le deuxième nous fait part des rêves de Joseph et le troisième du complot des frères pour se débarrasser de lui.
    A. La famille de Jacob est plus compliquée qu'aucune des "familles recomposées" qu'on rencontre de nos jours. Imaginez : un père avec douze fils nés de quatre femmes différentes, dont deux sont soeurs et les deux autres leurs servantes. L'une de ces épouses, la bien-aimée de Jacob est décédée.
    Cela fait un fils aîné, Ruben, le premier-né de la première femme (Léa) et trois autres fils premiers-nés des autres femmes qui peuvent chacun réclamer une prééminence. Ce sont Dan (fils de Bila), Gad (fils de Zilpa) et Joseph (fils de Rachel) le onzième fils de Jacob. Joseph est donc le cadet, c'est-à-dire l'avant-dernier fils, le dernier étant Benjamin, le benjamin de la famille.
    Pour tout compliquer, Joseph est aussi le préféré de son père, ce qui est manifesté ostensiblement par la robe — particulièrement riche — qu'il reçoit de son père.
    Cette fratrie est donc animée de rivalités qui tiennent aux rangs réels, numériques, de chacun dans la famille et à la jalousie qui vient de la prééminence que Jacob accorde à Joseph. Dans ce sens, Jacob n'a jamais été guéri de ce que j'appellerai "sa haine contre le droit d'aînesse héréditaire." Il reporte sur ses propres enfants le problème qui l'habite ! En même temps, cette "haine contre le droit d'aînesse héréditaire" est quelque chose que Dieu partage, parce que ce prétendu droit s'apparente trop souvent au simple "droit du plus fort".
    Ainsi cette fratrie sans chef évident ("de droit divin"!) ressemble en miniature à toute société humaine. Cette famille est l'image de toute société humaine avec ses luttes de clans, ses haines et ses jalousies, ses rivalités et ses envies d'exclusion et de meurtres.
    B. Là au milieu, il y a Joseph, que l'on peut voir péjorativement — comme le voient ses frères — comme l'homme aux rêves, aux songes, dans les nuages, ou positivement comme le visionnaire, celui qui a un projet pour cette société qu'est cette fratrie, comme — plus tard — il aura un projet pour l'Egypte, un projet social pour traverser la famine sans perdre un habitant du pays.
    La problématique qui traverse toute l'histoire de Joseph est celle de la vie fraternelle de toute l'humanité. Comment vivre tous ensemble en paix ? Joseph est le porteur de cette problématique, il va vivre dans son corps toutes les étapes qui feront de cette famille divisée par la haine, une famille réconciliée et sauvée de la mort.
    La vie de Joseph ressemble à une tragédie grecque. Son destin est énoncé dans ses rêves et toutes les tentatives faites autour de lui pour l'empêcher d'accomplir son destin, seront autant de pas en direction de cet accomplissement.
    C. Ainsi le complot des frères contre Joseph est un moment nécessaire à cet accomplissement. Ici, on peut commencer à observer les parallèles avec la Passion de Jésus, notamment dans la phrase : "ils complotèrent de le faire mourir" (Gn 37:18 et Mt 26:4 et par.) et ce côté nécessaire et inéluctable du déroulement des événements.
    Les frères n'en peuvent plus de voir Joseph tourner autour d'eux. Ils trouvent Joseph extrêmement désagréable, c'est vrai, il dénonce, il rapporte à son père, il est d'un orgueil plus qu'agaçant, il est toujours du côté de son père, en un mot, il trahit ses frères, il n'a aucune loyauté à leur égard : il faut donc l'éliminer!!!
    On remarquera ici que c'est la première solution — la solution la plus primitive — que toute société envisage lorsqu'elle est confrontée à un problème : éliminer celui qui soulève le problème, désigner un bouc émissaire et l'exclure. Les frères ont pris une décision, reste à trouver le meilleur moyen. Le meilleur moyen serait qu'un animal, une bête féroce, s'en charge ou de faire comme si un animal s'en était chargé. Cette simple mention montre que le meurtre dégrade l'homme de sa dignité humaine et le réduit au rang d'animal.
    Sur l'intervention de Ruben — l'aîné qui reprend de l'autorité — la vie de Joseph est épargnée. Joseph sera finalement vendu comme esclave. Les frères devaient bien rire en eux-mêmes. Le prétentieux qui pensait les dominer tous, le voici réduit au rang d'esclave ! Mais c'est aussi ainsi que s'accomplit le destin de Joseph, ce destin qui le conduira à les dominer tous.
    Ce n'est pas sans raison qu'on prête à Joseph d'être une figure messianique. Il est — comme le sera Jésus — "la pierre rejetée des bâtisseurs qui est devenue la pierre principale" (Ps 118:22). Ce rejet, qui passe par l'esclavage, qui passera par la prison, donc par des position "basses", subalternes, voire humiliantes, sont des voies qui vont ouvrir à la vraie autorité, celle qui fait grandir au lieu d'asservir. C'est aussi une chose que Jésus va reprendre et réaffirmer, quelque chose que Joseph a vécu dans sa personne :

    "Jésus et ses disciples arrivèrent à Capernaüm. Quand il fut dans la maison, Jésus demanda à ses disciples : « De quoi discutiez-vous en chemin ? » Mais ils se taisaient, car, en chemin, ils avaient discuté entre eux pour savoir lequel était le plus grand. Alors Jésus s'assit, il appela les douze disciples et leur dit : « Si quelqu'un veut être le premier, il doit être le dernier de tous et le serviteur de tous. »" (Marc 9:33-35).
    Mes amis, il y a dans nos vies des moments où le destin nous fait descendre d'un cran (ou de plusieurs), apprenons à avoir la foi de Joseph que cette descente n'est pas abandon, terminus, situation désespérée. Apprenons à avoir la sagesse de Joseph d'espérer en l'avenir et surtout en Dieu qui accompagne l'exclu et qui le réhabilite.
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2013

  • 1 Rois 3. Les rêves dans la Bible (IV). Le rêve de Salomon.


    1 Rois 3
    24.7.2011
    Les rêves dans la Bible (IV). Le rêve de Salomon.

    1 Rois 3 : 4-15     Romains 7 : 15-23

    télécharger la prédication : P-2011-07-24.pdf

    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    Voici le quatrième volet de cette série de prédications consacrées aux rêves dans la Bible. Et c'est le rêve de Salomon qui clôt cette série. Salomon est le troisième roi d'Israël. Il règne après Saül et David. Il est le fils de David et Bethsabée. Il accède au trône après les 40 années de règne de David, mais il est encore tout jeune : "un petit jeune homme" dit-il lui-même dans son rêve (1R3:7).
    Le roi Salomon, c'est le roi de tous les superlatifs dans la Bible. Son règne n'est marqué par aucun conflit majeur, ce qui permet à Salomon d'encourager un commerce extensif avec les pays voisins et gérer des ressources immenses. Il lève beaucoup d'impôts, mais exploite également les régions voisines, notamment les célèbres "mines du roi Salomon" qui seront une source immense de richesse.
    Ces richesses alimentent une cour et une armée nombreuses qui lui vaudront le respect des rois et des pharaons voisins, avec lesquels il conclut des alliances. Il épouse même la fille d'un pharaon. Et, comme chacun le sait, il reçoit la reine de Saba à la cour et sera le roi qui fera construire le Temple de Jérusalem. Voilà pour la façade, pour l'apparat, l'apparence, ce que décrivent les chroniques royales : tout est magnifique, tout est majestueux.
    C'est là que le rêve intervient dans notre réflexion. Le rêve — dans notre vision moderne — est la lucarne ouverte sur notre inconscient, sur le continent obscur qui habite au fond de nous. Et je vais relire le rêve de Salomon avec cette vision moderne, comme une porte ouverte dans le subconscient de Salomon.
    Essayons — à l'intérieur de ce rêve et par delà la façade de la littérature de cour qui doit magnifier son roi — de découvrir les pensées intimes de Salomon. Salomon rêve alors qu'il est au sanctuaire de Gabaon, là où la tente de l'Alliance ramenée du désert est plantée.
    Salomon vient de succéder à David et il vient se recueillir devant Dieu. Le rêve est le lieu de rencontre entre Dieu et le roi. Le rêve est un moment de contact, de dialogue, mais sans image à décrypter à la différence du rêve de Jacob (Gn 28). Le rêve est donc composé seulement d'un dialogue entre Dieu et Salomon.
    La thèse freudienne qui a fondé la psychanalyse est de voir dans le rêve l'expression des désirs profonds de l'individu, les désirs qu'il ne peut pas formuler consciemment. Et ce rêve de Salomon porte expressément sur le désir, puisque le rêve s'ouvre sur cette proposition de Dieu : "Demande-moi quelque chose et je te le donnerai !" (v.5) en d'autres termes : "Que désires-tu, je te le donnerai !"
    Donc, on peut imaginer que Salomon est venu dans le temple de Dieu à Gabaon avec une prière non formulée et que le rêve agit comme un révélateur de son désir, de son besoin. Cela est explicité dans la suite, dans les mots que Salomon utilise pour formuler et expliquer les raisons de son choix.
    Après l'éloge de son père David, Salomon dit ceci :
    "Oui, Seigneur mon Dieu, c'est toi qui m'as fait roi pour succéder à mon père David. Mais moi, je suis encore trop jeune pour savoir comment je dois remplir cette tâche. Et je me trouve soudain à la tête du peuple que tu as choisi, ce peuple si nombreux qu'on ne peut pas le compter." (1R3:7-8).
    Dans ces mots "c'est toi qui m'as fait roi pour succéder à mon père David" je vois comme une accusation angoissée. Comme si Salomon disait : "Je suis dans une situation que je n'ai pas choisie et j'ai peur." Ce qui est renforcé par la suite avec les mots "Je suis trop jeune pour savoir comment remplir cette tâche." Ce rêve est plein de l'angoisse de celui qui va devoir affronter un rôle, une tâche pour laquelle il n'est pas préparé, pour laquelle il ne se sent pas à la hauteur.
    Ce rêve angoissé est ce que j'appelle "un rêve professionnel." Je ne sais pas si vous en faites, mais moi, cela m'arrive. Mon rêve professionnel, c'est de venir à l'église pour assister au culte comme simple paroissien et de me voir interpeller à l'entrée et m'entendre dire que je suis de service. J'ai deux minutes pour imaginer une prédication, une liturgie et choisir les cantiques…
    Le rêve professionnel exprime les angoisses liées au travail et je pense que chaque profession à sa version propre. Dans son rêve, Salomon  exprime son doute, son angoisse, sa peur à propos de sa nouvelle charge de roi.
    Mais dans un deuxième temps, il exprime également qu'il a le désir d'assumer cette tâche, c'est pourquoi il demande l'intelligence d'un esprit ouvert pour être capable de régner sur ce peuple nombreux. Il ne se dérobe pas.
    Le rêve est donc révélateur de nos ambiguïtés, de nos ambivalences, de nos sentiments d'incapacités en même temps que de nos aspirations à bien faire. Les deux aspects sont donc présents en filigrane dans ce rêve : l'humilité face à la réalité ressentie de nos maigres ressources et la confiance de recevoir les forces pour arriver à l'idéal espéré.
    L'apôtre Paul a mis en évidence (Rm 7) cette ambivalence qui nous habite tous, entre notre volonté de faire le bien et les forces qui nous retiennent ou nous en empêchent. Nous sommes constamment  tiraillés entre cette force de vie, cette force créatrice, tournée vers le haut et le bien et ces résistances, en nous, qui nous freinent ou nous bloquent. Ces résistances qu'on peut entendre nous chuchoter à l'oreille : tu n'y arriveras pas; tu n'en es pas capable, tu n'es qu'un imposteur…
    Mais le rêve de Salomon ne s'arrête pas là. Il y surgit la parole divine qui approuve la demande de Salomon et appuie la force de vie, la force créatrice et fait taire les voix du doute. Dieu approuve la demande de Salomon. Comme promis, Dieu donne ce qui est demandé, mais plus encore, il donne même ce qui n'a pas été demandé.
    Dieu entend l'ambivalence de nos désirs et de nos peurs, mais il se montre généreux avec nous, il donne de surcroît. Il encourage en nous nos aspirations les plus hautes. Il nous donne les moyens et les ressources dont nous avons besoin pour assumer nos tâches.
    Le rêve de Salomon, Dieu le réalise. De quoi rêvons-nous ? Quels projets allons-nous placer devant la générosité de Dieu pour recevoir l'appui qu'il nous promet ? Nous pouvons faire confiance dans la générosité de Dieu, il fait taire nos doutes et appuie notre force créatrice. Confions lui nos projets.
    Amen
    © Jean-Marie Thévoz, 2011

  • Jérémie 23. Les rêves dans la Bible (III). La critique prophétique des rêveurs.

    Jérémie 23
    17.7.2011
    Les rêves dans la Bible (III). La critique prophétique des rêveurs.
    Dt 13 : 2-5     Jér 23 : 25-32

    Télécharger la prédication : P-2011-7-17.pdf


    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    Dans notre série sur les rêves dans la Bible de ce mois de juillet, nous avons déjà vu le rêve de Jacob. Il reçoit une révélation personnelle qui lui fait découvrir un Dieu qui va l'accompagner partout sur sa route. Nous avons vu les rêves de la saga de Joseph et leur rôle dans cette littérature de sagesse : les rêves y sont la trace de l'action divine en arrière-plan des vies humaines. Une façon de montrer que Dieu a bien en mains nos histoires de vie et l'histoire de son peuple.
    Ce matin, il n'y a pas de rêve raconté, mais la prise de position des prophètes sur le rêve et ceux qui interprètent les rêves. Ce que nous voyons tout de suite avec les deux exemples que nous avons entendus — dans le Deutéronome et chez Jérémie — c'est que les prophètes sont très méfiants vis-à-vis des rêves.
    Le Deutéronome met en garde contre le risque d'être détourné de Dieu vers d'autres dieux, par des rêves, des signes ou des prodiges. Le rêve est donc mentionné, mais il n'y pas l'exclusivité du risque. Il est un moyen parmi d'autres pour affirmer une origine divine et essayer de convaincre. Le texte nous met en garde de ne pas accepter trop facilement tout ce qui est mystérieux comme venant de Dieu.
    Jérémie est plus méfiant encore. Pour lui, les prophètes qui racontent leurs rêves sont des menteurs. Ils racontent de pures inventions, ils ne transmettent pas des paroles divines. Jérémie oppose très fermement le rêve et la Parole de Dieu qu'il compare, respectivement, à la paille et au grain (Jr 23:28).
    La Parole de Dieu a une autre consistance que le rêve, elle est comme un feu, elle est comme le marteau qui fracasse le rocher (v.29). La Parole de Dieu est solide et forte, tout le contraire du rêve.
    Se pose alors la question de savoir comment distinguer l'inspiration divine de l'invention, de la projection de ses propres désirs ? Comment reconnaître une parole divine d'une parole humaine ? Comment distinguer le grain de la paille ? Comment valider un "Dieu m'a dit que…" ?
    Cette problématique est au cœur du ministère prophétique de Jérémie. Lui qui doit annoncer la perte du Royaume suite à l'invasion des Babyloniens et en même temps dire que Dieu n'abandonne pas son peuple ! Personne ne croit Jérémie, parce qu'il est un prophète de malheur. Les rois et la population préfèrent de beaucoup croire les autres prophètes qui annoncent une future victoire, même si elle ne vient pas. L'enjeu du ministère de Jérémie, c'est bien de dire de ne pas croire ceux qui se bercent d'illusions et ceux qui vivent dans les rêves d'une issue favorable.
    La question de savoir comment faire la différence entre parole humaine et parole divine subsiste au-delà de Jérémie. Cette question continue à se poser pour nous. Elle se pose et s'est souvent posée en terme d'Histoire de l'humanité. Dans cet ordre de grandeur, c'est souvent l'épreuve du temps qui va donner la réponse.
    Sous l'empire romain, quand les théologiens discutaient de savoir s'il fallait abolir l'esclavage au nom du Christianisme ou laisser les structures sociales en place telles qu'elles étaient, le temps a montré que le respect humain demandé par le Christ exigeait l'abolition de l'esclavage.
    Quand la question de savoir si les indiens d'Amérique étaient pourvus d'une âme ou non a été discutée, là aussi l'Histoire — contre certains prophètes/théologiens — a tranché. Idem pour les tenants de l'infériorité des Noirs ou des Eglises favorables à l'Apartheid.
    Mais il y a des questions qui doivent être tranchées plus vite. Comment reconnaître une parole divine ? Un chemin a été emprunté qui a été de se mettre d'accord sur des textes de références et de les considérer comme éclairants. C'est le cas de la Bible qui a été considérée comme "contenant la Parole divine" par les réformés, ce qui n'est pas identique à "être la parole divine" (comme le considèrent les évangéliques). Cela signifie que la Bible doit également être interprétée, qu'on en peut pas la lire littéralement.
    Comme protestants, nous affirmons que "l'Ecriture interprète l'Ecriture", c'est-à-dire que les critères d'interprétations se trouvent eux-mêmes à l'intérieur de la Bible. En raccourci, cela signifie que les textes bibliques sont eux-mêmes hiérarchisés, certains plus importants que d'autres.
    Un exemple : le Lévitique et le Deutéronome présentent plusieurs situations qui demandent comme sanction la lapidation des coupables. Dans le Nouveau Testament nous est raconté l'épisode de la femme adultère (Jn 8) que Jésus ne condamne pas. A partir de là, nous considérons que toute la Loi de l'Ancien Testament n'est plus normative, au minimum concernant les peines requises.
    En fait, le Nouveau Testament a complètement modifié notre lecture de l'Ancien Testament. L'Ancien Testament reste un témoignage de la parole de Dieu, mais soumis à une relecture, une réinterprétation, passée au crible du double commandement d'amour.
    Saint Augustin formulera cela dans la phrase lapidaire : "Aime et fais ce que tu veux." Le "Aime" étant l'expression de la plus haute charité (la caritas latine, l'agapè grecque) et pas le sentiment amoureux qui suit le coup de foudre.
    Le philosophe protestant Emmanuel Kant dira dans une formule plus universelle : "Traite toujours autrui comme une fin et jamais seulement comme un moyen."
    Ces critères d'interprétation permettent de faire le tri entre les messages qui peuvent se dire d'inspiration divine ou humaine. Et donc nos rêves peuvent également être passés à ce crible, de la même façon que nos décisions et nos actions.
    C'est comme cela que nous pouvons faire le tri entre les rêves et les paroles solides, entre la paille et le grain dont parle Jérémie. Et cela nous permet de comprendre pourquoi Jérémie compare la Parole de Dieu à un feu ou à un marteau. La Parole de Dieu est à l'épreuve du temps, de l'Histoire, elle est plus solide que le roc que le marteau peut briser.
    La Parole de Dieu — particulièrement celle portée par le Christ, pensez au Sermon sur la montagne, aux béatitudes — paraît extrêmement fragile et vite balayée par les humains et par nos sociétés. Pourtant, c'est cet amour qui est finalement durable. C'est cette charité qui est la valeur suprême et qui donne le sens le plus éprouvé à l'existence. Cette Parole est bien plus solide que tous nos rêves humains.
    Amen

    ©Jean-Marie Thévoz, 2011

  • Genèse 41. Les rêves dans la Bible (II). La Saga de Joseph


    Genèse 41
    10.7.2011
    Les rêves dans la Bible (II). La Saga de Joseph
    Genèse 41 : 1-33

    Téléchargez la prédication ici : P-2011-07-10.pdf

    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    Dans notre suite de prédications sur les rêves dans la Bible, nous abordons ce matin les rêves de la saga de Joseph, le fils de Jacob. Joseph est le 11e fils des 12 fils de Jacob. Il fait deux rêves où il voit successivement des gerbes de blé puis des étoiles se prosterner devant lui. Ses frères et ses parents comprennent tout de suite que Joseph pense qu'ils vont tous devoir se prosterner devant lui.
    Ses frères le prennent alors en haine, ce qui va conduire au fait qu'il sera abandonné dans une citerne et vendu comme esclave. Après diverses péripéties hautes en couleurs, Joseph se retrouve en prison en Egypte où il interprète les rêves du boulanger et de l'échanson du pharaon. Quand le pharaon a des rêves énigmatiques à son tour, l'échanson se souvient de Joseph et propose au pharaon de sortir Joseph de sa prison pour qu'il lui interprète ses rêves. Vous avez entendu le récit.
    Joseph est donc amené face à pharaon et il fait tout de suite une rectification : ce n'est pas lui, Joseph, qui interprète les rêves, c'est Dieu qui en donne l'explication. Et Joseph ajoutera — après avoir révélé le sens des rêves — que Dieu montre au pharaon ce qu'il doit faire.
    Pour l'auteur de la saga de Joseph, le domaine du rêve et de son interprétation appartient à Dieu et à Dieu seul. En effet, le domaine de l'avenir et de la destinée de tous est — pour cet auteur — entièrement entre les mains de Dieu. Il n'est donc pas question ici de psychanalyse des rêves ou de comprendre ce que le rêve nous apprend de nous-mêmes.
    Nous ne savons pas qui a écrit cette saga de Joseph, mais nous pouvons voir, par sa façon de raconter, que ce texte appartient au registre de la Sagesse. C'est-à-dire que c'est un récit qui veut nous donner quelques clés, quelques réponses à des questions sur notre existence. Comment prendre les hauts et les bas de l'existence ? De qui dépend ma vie ? Qui la dirige ? Etc.
    Le récit fait très rarement référence à Dieu et lorsque référence il y a, c'est toujours dans la bouche d'un acteur du récit qui dit quelque chose sur Dieu, c'est de l'ordre de la confession de foi. On ne voit pas, comme dans les textes historiques (p. ex. Exode), l'affirmation que Dieu parle ou que Dieu agit. Dans cette saga de Joseph, Dieu est soit absent, soit en arrière-plan.
    C'est là que les rêves interviennent. Les rêves sont des "provocateurs de destin." Ce sont eux qui font bouger les choses, basculer les destinées. C'est la haine qui suit les rêves de prosternation de Joseph qui provoque son exclusion de la tribu et sa descente en Egypte. Ce sont les rêves de l'échanson et du boulanger qui vont faire connaître Joseph et finalement le faire sortir de prison. Ce sont les rêves du pharaon qui vont faire que Joseph sera nommé premier ministre d'Egypte.
    Les actions, les revirements de situations, arrivent suite à ces rêves. Ce que l'auteur de la saga de Joseph veut nous faire comprendre, c'est que le destin de Joseph est entre les mains de Dieu et que Dieu agit en coulisse en arrière-plan. Le plus important n'est pas le contenu des rêves, mais leur rôle dans l'histoire de Joseph. Les rêves sont là pour masquer et pour montrer que Dieu agit dans la vie de Joseph. Derrière les rêves, c'est Dieu qui agit, qui accompagne et qui change le cours de la vie de Joseph.
    Les rêves constituent les ressorts dramatiques de la saga. Ils montrent que Dieu dirige les événements, les événements dramatiques (exclusion, départ vers l'Egypte, mise en prison) comme les événements salvateurs (sortie de prison et nomination comme premier ministre).
    Le narrateur veut nous inviter à la confiance, même dans les pires moments et les pires situations de l'existence, à travers la mise en scène des malheurs de Joseph.
    Le narrateur veut nous inviter à la confiance en nous montrant que Dieu sort Joseph de sa misère et lui réserve une situation favorable, même enviable en fin de compte.
    Le narrateur veut nous inviter à la confiance en nous laissant voir — à travers les rêves prémonitoires — que Dieu dirige tout, que Dieu prévoit tout et que Dieu rétablit toute situation. Et la fin glorieuse est là pour nous montrer que ça marche. C'est la vision sapientiale, de la sagesse : vous ne comprenez pas ce qui vous arrive, mais Dieu a tout en main et cela finira bien.
    Je dois vous avouer que cela me met mal à l'aise. Je n'arrive pas à adhérer à cette pensée. Nous voyons trop de situations autour de nous où les situations ne s'arrangent pas, où les injustices ne sont ni dénoncées, ni corrigées, où le malheur n'est pas compensé, où le deuil frappe sans qu'on puisse espérer trouver un juste motif.
    Peut-on rester avec la pensée que "cela nous dépasse" ou que "les voies du Seigneur son impénétrables" ? Que faire et que penser lorsque nos histoires n'ont pas de happy end ?
    Ces questions ne sont pas seulement celles des gens de notre temps. Le livre de l'Ecclésiaste et celui de Job contestent déjà cette vision trop optimiste des livres de Sagesse. Le discours de la saga de Joseph ne suffit pas à rendre compte du problème du mal.
    Le livre de l'Ecclésiaste et celui de Job nous donnent des éclairages complémentaires. Les êtres humains de tous les temps réfléchissent à la question de notre destin face au mal. Et Dieu, que ce soit à travers des rêves, des visions prophétiques ou une présence plus discrète dans notre monde, nous accompagne dans cette réflexion.
    Dieu a pris tellement au sérieux notre questionnement à ce sujet qu'il est venu nous rendre visite, non plus dans nos rêves, mais dans la personne de Jésus. Je pense que c'est au travers de sa Passion qu'il touche au plus près notre destinée confrontée au mal et au malheur injustes. C'est dans cette Passion, plutôt que dans les rêves de Joseph, que nous devons chercher nos propres réponses.
    Amen
    @ Jean-Marie Thévoz, 2011

  • Genèse 28. Les rêves dans la Bible (I). Le rêve de Jacob

    Genèse 28
    3.7.2011
    Les rêves dans la Bible (I). Le rêve de Jacob
    Gn 28 : 10-19    Mc 4 : 9-14

    télécharger ici la prédication : P-2011-07-03.pdf

    Chères paroissiennes, chers paroissiens,
    J'ai choisi de vous entraîner dans le pays des rêves pendant ce mois de juillet, plus précisément d'étudier avec vous comment la Bible parle des rêves, des songes. Le texte biblique nous apporte plusieurs rêves au fil de ses pages.
    Dans l'Ancien Testament, la majorité des rêves sont racontés dans le livre de la Genèse, mais on en trouve un dans Juges (7:13), le rêve de Salomon en 1 Rois 3, puis deux rêves dans le livre de Daniel (2 et 4). Dans le Nouveau Testament, l'évangéliste Matthieu présente Joseph comme recevant des instructions de Dieu en songe.
    En étudiant ces différents rêves, je crois qu'on peut les classer en deux catégories :

    
1) les rêves prémonitoires, qui annoncent de manière énigmatique un événement qui va se produire et 


    2) les rêves directifs, où Dieu dicte une instruction à celui qui dort. Joseph, l'époux de Marie, reçoit clairement des directives dans ses songes : "Lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, fuis en Égypte" (Mt 2:13). C'est en songe que Joseph est averti qu'il peut rentrer en Galilée (Mt 2:13-19). De même, les mages reçoivent l'instruction de ne pas passer chez Hérode en retournant chez eux (Mt 2:12). Dans la Genèse, Abimélec reçoit en songe l'ordre de rendre Sarah à Abraham (Gn 20:3,6).
    Dans la première catégorie des rêves prémonitoires, il y a tous les rêves du cycle de Joseph : 


    - Joseph qui rêve des gerbes de blé ou des étoiles qui se prosternent (Gn 37)

    
- le boulanger et l'échanson en prison qui font chacun un rêve qui devront être décrypté par Joseph et qui annoncent leur destin (Gn 40)


    - les rêves de Pharaon avec les 7 vaches grasses et les 7 vaches maigres et son doublet avec les 7 épis beaux et gros et les 7 épis maigres (Gn 41).
    Dans le livre de Daniel, Nabucodonosor recourt à Daniel pour interpréter ses deux rêves (Dn 2 et 4), qui eux aussi décrivent ce qui va se passer dans un avenir proche.
    Et puis, il y a le rêve de Jacob dont nous avons entendu le récit et qui échappe à ces deux catégories. Ce rêve de Jacob va nous occuper ce matin. Le récit est en trois parties. D'abord ce qui se passe dans le rêve, pendant le sommeil de Jacob : l'image de l'échelle de Jacob et les paroles de Dieu, des promesses divines. Ensuite est décrit le réveil de Jacob, ce qu'il réalise et comment il interprète son rêve. Enfin, l'action qu'entreprend Jacob suite à cette interprétation. Reprenons.
    A.  Le rêve de Jacob, c'est d'abord une image, une image que les peintres ont essayé de représenter. C'est une échelle ou un escalier. Le terme n'apparaît qu'ici dans la Bible, c'est un terme unique, mais qu'on retrouve dans l'hébreu moderne dans le sens concret d'échelle (celle qu'on appuie contre l'arbre pour cueillir les cerises) ou bien au sens figuré d'échelle d'un graphique ou d'une carte.
    Sur cette échelle, montent et descendent des messagers, des porteurs de messages, des envoyés qu'on appelle du coup des anges puisqu'ils viennent du ciel. Mais l'hébreu ne fait pas de différence entre l'ange, le facteur et l'ambassadeur porteurs d'un message. Cette échelle relie la terre et le ciel.
    Cette vision est accompagnée de plusieurs paroles divines. D'abord Dieu s'identifie comme le Dieu d'Abraham et le Dieu d'Isaac. Cette façon de s'identifier n'est utilisée dans la Bible que pour les patriarches et Moïse. Ensuite, Dieu fait la liste des promesses qu'il s'engage à réaliser : donner une terre à Jacob; lui donner des descendants pour l'habiter; le bénir avec tous ses descendants; et finalement une promesse de présence et d'accompagnement : "Je serai avec toi, je te protégerai partout où tu ira et je te ramènerai dans ce pays" (Gn28:14). Souvenons-nous qu'à ce moment, Jacob fuit son pays après avoir ravi à Esaü le droit d'aînesse et la bénédiction de leur père. Il est dans la situation d'un fuyard qui va se réfugier dans un pays étranger.
    B. A son réveil, Jacob se souvient de son rêve. Celui-ci lui fait prendre conscience de la présence de Dieu dans ce lieu. Jacob fait une découverte : il réalise que ce lieu est rempli de la présence de Dieu, que ce lieu devient un lieu saint pour lui. "C'est le Seigneur qui est ici et je ne le savais pas !" (Gn28:16) s'exclame-t-il. Jacob interprète alors son rêve comme la révélation d'un lieu spécial où terre et ciel sont en liens, où terre et ciel sont en contact, en communication. Le courant est établi entre le ciel et la terre et c'est ici que ça se passe.
    C. Aussi Jacob élève-t-il un stèle et nomme-t-il ce lieu Béthel c'est-à-dire "la maison de Dieu" et dit-il que cet endroit est la porte des cieux. Jacob a comme découvert la "porte des étoiles" (Stargate). Cette action de Jacob d'ériger une stèle et de nommer le lieu où il se trouve se passe à l'extérieur de lui, mais — avec le rêve — on peut le lire comme une reconnaissance intérieure : Jacob a fait l'expérience du divin. Les cieux se sont invités dans son existence terrestre, un lien ineffaçable a été créé entre Dieu et Jacob. Une communication (des messagers transitent entre terre et ciel) s'est ouverte entre Jacob et Dieu.
    Moïse a vécu la même chose à travers une vision, la vision du buisson ardent, avec des paroles et des promesses divines. Pourquoi Jacob vit-il cela dans un rêve, pas dans un vision ? Il me semble d'abord que la Bible réserve les visions aux prophètes et les rêves aux profanes. Mais au delà de cette différence de personne, je pense que cette révélation de la présence divine à Jacob, à Jacob-Israël, à l'ancêtre des 12 tribus et de tout le peuple d'Israël, c'est aussi un message théologique. En utilisant un rêve, Dieu parle de sa nature même.
    Dans un contexte historique, depuis les Pharaons jusqu'aux empereurs assyriens, perses ou hellénistiques, le culte était une affaire de prestige, de magnificence et de temples grandioses. Le culte devait faire voir la supériorité du souverain sur son peuple et sur les peuples voisins. Les bâtiments devaient en imposer à tous. Ici, la révélation de Dieu, toute en délicatesse, dans le sommeil d'un homme seul, qui dort à la belle étoile, montre une différence remarquable.
    Dieu ne veut pas s'imposer par la puissance, l'apparence, le bling-bling. Le Dieu de la Bible cherche à être invité, reçu, dans notre intériorité, dans le plus secret de notre être, comme un visiteur bienfaisant. A nous de l'accueillir, de le recevoir, de le découvrir, en nous exclamant avec Jacob :
    "C'est le Seigneur qui est ici et je ne le savais pas !"
    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2011