Luc 10
Comment Jésus rend la vue aux aveugles
Dt 6 : 20-25 Luc 10 : 22-24 1 Jean 2 : 7-11
Chères paroissiennes, chers paroissiens,
Aujourd'hui, nous allons voir comment Jésus rend la vue aux aveugles.
Vous vous souvenez que Jésus avait annoncé son programme d'action à Nazareth en citant Esaïe:
"L'Esprit du Seigneur est sur moi,
il m'a choisi pour apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres.
Il m'a envoyé pour proclamer la délivrance aux prisonniers
et le don de la vue aux aveugles,
pour libérer les opprimés,
pour annoncer l'année où le Seigneur manifestera sa faveur." Luc 4:18-19.
Jésus annonce donc qu'il va faire voir les aveugles ! Que signifie être aveugle et retrouver la vue ? Essayez de fermer les yeux. Que percevez-vous de ce qui vous entoure ? Comment est le monde ? A part les bruits, le monde s'arrête au bout des bras... Que manque-t-il ? Plusieurs dimensions, les couleurs, le chatoiement de la lumière ...
Un aveugle, qui n'aurait jamais vu et qui voit, découvre un monde tout neuf, une perception toute nouvelle, une dimension supplémentaire à un monde qu'il connaissait sous un autre mode. C'est une révélation.
C'est cette révélation dont Luc dit qu'elle a été faite aux petits-enfants, pas aux sages et aux intelligents. Cette révélation, elle est pour ceux qui ne sont pas aveuglés par la raison, le calcul (de leurs intérêts), la logique du monde.
Qu'est-ce que cette révélation ? Luc nous donne deux pistes. La première, c'est la suite du texte. Juste après avoir déclaré "Heureux ceux qui voient" vient l'histoire du Bon Samaritain. La seconde piste, il faut aller la chercher plus loin dans l'évangile. Luc ne mentionne qu'une seule guérison d'aveugle dans son Evangile, et il la place juste après qu'il ait annoncé la monté à Jérusalem pour y souffrir et y mourir (lire Luc 18 : 31-38). "Aie pitié de moi", comme si l'aveugle était le seul à pouvoir voir que Jésus est celui qui comprend et qui tourne sa compassion vers ceux qui le lui demande. Comme si la souffrance de Jésus ne pouvait être regardée, vue pour ce qu'elle est, qu'après une guérison, après un miracle qui nous ouvre les yeux.
Le Bon Samaritain, c'est l'histoire d'un homme qui se laisse toucher par la souffrance de celui qui gît au bord du chemin. La souffrance du Christ sur la croix nous conduit à reconnaître la victime, là où on nous présente un coupable. Jésus a été jugé coupable et condamné par les hommes. Il n'existe de chréstiens que parce que des êtres humains y ont vu une injustice, une victime souffrant injustement.
La révélation, le nouveau regard offert par Jésus, c'est celui de la compassion, de l'empathie, de l'amour du prochain.
"Aimez-vous les uns les autres" nous rappelle Jean. C'est un vieux commandement s'il sa'git simplement de ne pas faire du tort à autreui (1 Jean 2:8). C'est un commandement nouveau, comme le dit Jean, si on le comprend comme une invitation à voir la souffrance des autres, comme le Bon Samaritain qui s'identifie au blessé.
Le judaïsme avait bien compris le lien entre la compassion et le souvenir de ses propres souffrances. "Lorsque un étranger viendra s'installer dans votre pays, ne l'exploitez pas... vous devez l'aimer comme vous-mêmes. Rappelez-vous que vous aussi avez été des térangers en Egypte." (Lév. 19:33-34).
La compassion ne peut venir que par le souvenir de notre propre souffrance. Comment pourrais-je "souffrir avec" (c'est le sens des mots 'sympathie', 'compassion', 'condoléances') si je suis fermé à ma propre souffrance , si je n'ose pas soulever le couvercle de ma propre misère ? Si je dois me protéger contre de douloureux souvenirs, je vais rester enfermé dans ma propre forteresse, je ne peux pas m'ouvrir à l'autre et compatir.
Etre guréi de son aveuglement, c'est gagner un nouveau regard sur le monde, y percevoir une nouvelle dimension, de nouvelles couleurs.
• c'est voir le mal subi (ce que ressentent les autres) avant de voir le mal commis (voir le Christ souffrant et non le Jésus coupable)
• c'est passer d'un regard qui juge à un regard qui compatit (voir que le blesssé au bord du chemin de la vie est d'abord une victime et non un imprudent coupable de sêtre mis dans cette situation).
Je crois que cela a été révélé aux petits enfants, aux tous-petits. Ils ont une façon si paerspicace de saisir l'humeur dans laquelle vous êtes, ils ont une façon si touchante de venir pour vous consoler s'ils vous voient tristes. Ils voient mieux que nous avec toute notre intelligence, ils perçoivent directement les sentiments. Ils voient la souffrance et ils compatissent.
Nous pouvons retrouver cette vision du monde et des gens. Jésus, comme Messie souffrant, est venu nous ouvrir la voie, nous indiquer le chemin vers ce tout-petit qui survit en nous. Jésus l'a dit à Nicodème : Il faut "naître de nouveau".
Fermons à nouveau les yeux, mais cette fois pour imaginer, pour essayer de se représenter la guérison, le recouvrement de la vision du coeur.
Jésus nous ouvre à un monde nouveau, où nous percevons dans nos rencontres ce que ressentent les gens derrière les mots qu'ils nous disent. Jésus nous ouvre les yeux et nous apprend à voir avec le coeur, à retrouver les yeux de l'empathie, de la compassion, pour aaccueillir, comprendre, aimer ceux qui sont autour de nous.
Amen.
Fait partie de la suite Prédication de Jésus à Nazareth : Luc 4 / Esaïe 58 / Luc 10 / Luc 7.
© 2006, Jean-Marie Thévoz
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Esaïe 58. Le jeûne que Dieu préfère, c'est la libération des captifs
Esaïe 58
21.9.1997
Le jeûne que Dieu préfère, c'est la libération des captifs
Es 58:6-11 Gal 5:13-14 Lc 6:6-11
(Cette prédication fait suite à celle sur Luc 4 du 7.9.1997)
Chères paroissiennes, chers paroissiens,
Aujourd'hui, je continue la ligne commencée il y a 15 jours. Lors de sa première prédication à Nazareth, Jésus avait lu ce passage du livre d'Esaïe :
"L'Esprit du Seigneur est sur moi,
il m'a choisi pour apporter la Bonne Nouvelle aux pauvres.
Il m'a envoyé pour proclamer la délivrance aux prisonniers
et le don de la vue aux aveugles,
pour libérer les opprimés,
pour annoncer l'année où le Seigneur manifestera sa faveur." Luc 4:18-19.
et il avait ajouté: Aujourd'hui ces paroles sont accomplies !
Aujourd'hui j'aimerais développer cette parole d'Esaïe que cite Jésus :
"Il m'a envoyé pour proclamer la délivrance aux captifs."
Comme nous vivons aujourd'hui le Jeûne fédéral, j'ai rappelé un autre texte d'Esaïe qui lie directement le jeûne et la libération des captifs :
"Le jeûne tel que je l'aime, dit le Seigneur, le voici, vous le savez bien : c'est libérer les homme injustement enchaînés, c'est les débarrasser du joug qui pèse sur eux, c'est rendre la liberté à ceux qui sont opprimés, bref, c'est supprimer tout ce qui les tient esclaves." Esaïe 58:6
Le jeûne, au temps d'Esaïe comme au temps de Jésus et plus tard était au coeur de la pratique religieuse.
Jeûner c'est aborder différemment la faim et ce qui nous alimente, la nécessité et ce dont nous dépendons. Jeûner, c'est casser (pour un temps) le lien de dépendance (à la nourriture et pourquoi pas à la TV ou à la fumée, etc.), c'est prendre conscience de nos automatismes et de nos vrais besoins, du manque qui se creuse (au ventre) et du manque de l'autre qui ne jeûne pas forcément volontairement.
Le jeûne n'est pas qu'affaire d'alimentation. On peut transposer cela dans nos relations. Nous avons tous faim de statut, d'image ("Je suis devenue transparente pour lui, il ne me voit plus"), de reconnaissance, d'affection, de tendresse, d'amour.
Nous avons tous un appétit (légitime) pour cela, car c'est indispensable à la vie !
Pour satisfaire cette faim, nous avons nos petites stratégies. Certaines sont innocentes, d'autres sont exaspérantes pour ceux qui les subissent.
On connaît tous quelqu'un qui ne cesse de se plaindre, de montrer comme il est une victime impuissante. Cette façon d'être avec les autres est une stratégie pour obtenir de l'attention, de la commisération, de la reconnaissance.
D'autres stratégies passent par diverses formes de prises de pouvoir et autres manipulations.
Ces stratégies sont d'autant plus manipulatrices qu'elles ont été acquises tôt dans un environnement affectivement frustrant.
Dès la naissance, tout enfant a un appétit relationnel. Si ses demandes directes sont généralement satisfaites, il continuera de dire ses besoins clairement et directement.
Mais si ses demandes directes ne reçoivent pas de réponses, l'enfant va penser qu'il fait "faux" et cherchera d'autres voies plus détournées, voire franchement manipulatrices. Il va se battre par tous les moyens pour survivre affectivement.
Nous sommes tous liés par cette faim affective parfois exacerbée par des carences vécues. Nous grandissons liés à ces stratégies. Ces stratégies satisfont un temps notre faim, mais elles ne nous rassasient pas. Devenus adultes, nous sommes limités par ces stratégies mises en place dans la petite enfance. Elles nous limitent, elles nous enferment, parfois nous oppriment. Souvent elles nous empêchent d'aimer et d'être aimés. Nous en sommes devenus captifs.
Lorsque Jésus annonce la libération des captifs (pour aujourd'hui), il ne parle pas de vider les prisons. Mais il parle de cette libération intérieure des chaînes qui nous retiennent d'être aimés et d'aimer.
Jésus veut nous rendre notre liberté, la même liberté dont il usait lorsque les pharisiens cherchaient à l'entraîner dans un conflit ou un piège.
On voit dans le récit de la guérison de l'homme à la main paralysée (Luc 6:6-11) comment Jésus ne se laisse pas enfermer dans une situation programmée par d'autres. Il ne se met pas sur la défensive, il n'a pas besoin de devenir agressif pour s'imposer, simplement il suit sa ligne, il guérit.
Etre rendu libre, c'est possible. C'est un chemin ouvert à tous, qui passe par plusieurs étapes.
D'abord reconnaître que l'amour que l'on recherche, dont on a faim, existe et qu'il est disponible. Il n'est pas nécessaire d'écraser les autres pour l'obtenir.
Ensuite, reconnaître que nos stratégies viennent des détresses que nous avons subies. (Ce sont ces liens provenant de la méchanceté ou de l'injustice dont parle le prophète Esaïe.) Nous ne faisons que répéter ce qui nous a fait tant souffrir.
Enfin, pour savoir ce que nous avons subi, il faut faire un retour en soi-même, vers son passé, et y découvrir nos manques, nos carences.
Si nous avons beaucoup souffert dans notre existence, ce chemin ne peut peut-être pas être suivi en solitaire, il nécessite une écoute attentive et compassionnelle.
Esaïe disait : le jeûne tel que Dieu l'aime, c'est libérer les captifs.
On peut dire aujourd'hui :
La pratique religieuses que Dieu aime :
- c'est créer, dans l'Église, un environnement relationnel où chacun puisse se sentir écouté et aimé,
- c'est créer, à la maison, un climat où les enfants puissent recevoir l'affection dont ils ont besoin pour grandir,
- c'est apprendre à recevoir l'Amour qui vient du Père pour se sentir assez riche et suffisamment libre pour le répandre autour de soi.
Amen.
Fait partie de la suite Prédication de Jésus à Nazareth : Luc 4 / Esaïe 58 / Luc 10 / Luc 7.
© 2006, Jean-Marie Thévoz -
Luc 4. La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres
Luc 4
7.9.1997
La Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres
1 Rois 17:8-16 Jc 2:1-5 Luc 4:14-21
Chers Paroissiens, Chères paroissiennes,
Pour ce premier culte que je préside "chez vous" j'ai souhaité aller directement aux sources de l'évangile, à ce que je considère comme essentiel pour nous aujourd'hui. C'est pourquoi j'ai choisi ce texte où Luc nous présente la première prédication de Jésus à Nazareth. (Je n'ai aucune prétention à faire des comparaisons avec ma première prédication à Bussigny !). Dans cette prédication de Jésus, il annonce le programme de son action, de son message, de son enseignement.
Luc souligne que Jésus est rempli du Saint Esprit, c'est-à-dire en parfaite communion avec Dieu. Luc l'avait déjà mentionné à la naissance, lors du baptême et lors de l'épisode de la tentation au désert.
Rempli de l'Esprit, Jésus annonce un programme en 4 points :
1) il est choisi pour annoncer la bonne nouvelle aux pauvres,
2) il est envoyé pour proclamer la libération des captifs
3) pour annoncer le retour à la vue des aveugles
4) pour proclamer une année de grâce, de faveur, de bienfaisance de la part de Dieu.
Je vais vous dire comment je comprends ces 4 points et l'importance qu'ils ont pour nous aujourd'hui. Ce matin, je ne développerai cependant que le premier de ces points. J'aborderai les autres dans mes prochaines prédications.
Luc nous dit que Jésus a été oint (fait Messie, en hébreu, fait Christ, en grec) pour "évangéliser" les pauvres, pour leur faire part d'une bonne nouvelle !
Quelle bonne nouvelle ? Pourquoi les pauvres ?
On ne peut répondre à une question sans répondre à l'autre.
La pauvreté c'est une certaine position dans le jeu des forces économiques. C'est une situation en rapport avec l'abondance et la pénurie. Dans le Cantique de Marie, Luc met clairement la pauvreté et la richesse en rapport avec la pénurie et l'abondance : Lc 1:53 "Dieu a accordé des biens en abondance à ceux qui avaient faim, et il a renvoyé les riches les mains vides".
La bonne nouvelle porte sur le rapport pénurie-abondance.
A première vue le rapport instauré par Dieu, la bonne nouvelle, c'est l'inversion, le retournement des situations. Mais à quoi servirait-il de créer des nouveaux riches et des nouveaux pauvres ?
La bonne nouvelle c'est qu'il va y avoir un changement, un bouleversement, mais ce n'est pas une simple rocade, un échange de place.
La bonne nouvelle, c'est l'annonce de l'abondance, la dénonciation de l'idéologie de la pénurie, du manque.
Aujourd'hui, on voudrait nous faire croire qu'il n'existe qu'une seule chose : les règles de l'économie de marché. Ces règles sont fondées sur la pénurie, l'exploitation et la possession. Ces règles annoncent la réussite (accroître son bien-être en possédant) par l'effort et le mérite. La loi du rendement, de l'efficacité, du profit nous prend à la gorge, nous enserre dans ses filets.. Il n'y a plus que cela — c'est la crise — il faut s'y faire.
Jésus proclame que ces règles économiques étouffent le riche comme le pauvre. Elles ne doivent pas s'appliquer dans le domaine des relations. Dans les relations nous pouvons miser sur l'abondance, il n'y a pas crise, pas de pénurie. L'amour ne s'épuise pas dans le partage, au contraire.
Si l'on change notre vision du monde, que l'on abandonne la peur de la pénurie contre la reconnaissance de l'abondance — en commençant dans nos relations — il s'en suivra aussi un changement économique.
Il y a assez d'abondance en Suisse, ou sur la terre pour que chacun ait une part suffisante; ce qui fait problème c'est la répartition entre tous.
La bonne nouvelle c'est ceci : Il existe un monde où l'abondance règne, où l'on gagne à donner, où l'on reçoit gratuitement, où la farine et l'huile ne s'épuisent pas (1 Rois 17, à propos du récit de la veuve de Sarepta, il est intéressant de mentionner en passant que Jésus s'est défini comme le pain de vie qui ne s'épuise pas et qui nous nourrit.) Ce monde vit sous ce que j'appelle l'économie du Royaume.
Le pauvre est le premier à souffrir de l'économie du monde de l'argent, c'est pourquoi il sera le premier à se réjouir de découvrir l'économie du Royaume. Cette économie, fondée sur l'abondance, est possible parce que les ressources relationnelles sont infinies. Dieu est amour, Dieu est la source à laquelle nous pouvons constamment venir chercher ce qui nous manque, ce dont nous avons peur de manquer. Si la source coule en permanence, il n'est plus nécessaire d'accumuler pour soi, d'avoir peur de donner autour de soi. Les échanges sont possibles, enrichissants.
Dans l'économie du Royaume il n'y a pas de salaire au mérite, ni avec Dieu, ni entre conjoints, ni avec ses enfants. Il est si fréquent d'agir comme si l'affection était une denrée rare, de mêler l'argent aux sentiments. "Tu auras ton argent de poche si tu es sage !". "Je me suis beaucoup investi dans cette relation, mais maintenant elle ne m'apporte plus rien". etc. Et avec Dieu, qui ne s'est jamais dit en son for intérieur : "Mon dieu, je n'arrive pas à faire les efforts que nous demande le pasteur (être plus accueillant etc...)
Pour tous ceux qui font des efforts pour être à la hauteur. Jésus apporte une bonne nouvelle: le Royaume de Dieu n'est pas donné en récompense de vos efforts. Mon amour, dit Dieu, je ne le donne pas comme une contrepartie à vos tentatives de me plaire de faire bien ou d'être meilleurs. C'est gratuit !
C'est donné, c'est à recevoir, voilà une bonne nouvelle !
Essayons de réaliser ce que nous pouvons ressentir au plus profond de nous, lorsque Dieu nous dit : "Je t'aime, toi, tel(le) que tu es." Prenons conscience de notre corps, de nos membres, des battements de notre coeur. Laissons sortir les tensions, sentons notre souffle, notre respiration : "Nous sommes aimés, acceptés, appréciés." Au coeur de notre être, il y a ce que nous aimons de nous-mêmes, Dieu aime cette partie. Au coeur de notre être, il y a notre part d'ombre, le côté sombre, Dieu aime également cette partie de nous-mêmes.
Il ne nous accuse pas comme nous nous accusons nous-mêmes. La bonne nouvelle est aussi pour cette part d'ombre. Dieu est amour, il est capable de réconcilier ces diverses parties de nous-mêmes, nous restituer notre intégrité, panser nos coeurs brisés, nous conduire vers la vie au centuple du Royaume.
Aujourd'hui cette bonne nouvelle est accomplie en nous.
Amen.
Fait partie de la suite Prédication de Jésus à Nazareth : Luc 4 / Esaïe 58 / Luc 10 / Luc 7.
© 2006, Jean-Marie Thévoz -
27.8.06 / Ruth 4. Le message politique du livre de Ruth
Ruth 4
27.8.2006
Le message politique du livre de Ruth
Néh 13 : 1-3 Esd 9:1-4 + 10:1-3 Rt 4 : 7-17
Chères paroissiennes, chers paroissiens,
Pendant ce mois d'août, nous nous sommes penchés sur le récit du livre de Ruth. J'ai abordé ce récit de différentes manières. Dans une lecture plutôt psychologique, nous avons vu comment trois femmes, Noémi et ses deux belles-filles Orpa et Ruth, adoptaient des attitudes différentes face à un événement semblable, le deuil de leurs maris. Dans une lecture théologique, nous avons vu comment ce récit est une parabole de la Providence divine, au travers des nombreuses bénédictions qui sont reçues et échangées.
Aujourd'hui, j'aimerais aborder une autre facette de ce récit, c'est la portée politique de ce livre ! Cela peut paraître bizarre de penser que ce récit de mariage champêtre peut revêtir une signification politique. En effet, cette dimension politique n'est pas immédiatement visible, elle est comme camouflée par le côté léger, idyllique, romantique de cette histoire. Eh bien, je crois que ce côté masqué est voulu et qu'il a permis que ce livre soit intégré dans la Bible.
En effet, le livre de Ruth, tel que nous le lisons aujourd'hui, est porteur d'un courant politique minoritaire au moment de la formation de la Bible. Ce livre présente donc deux niveaux de lecture — dus probablement à deux étapes de rédaction.
Le premier niveau de lecture est de l'ordre du roman qui présente des personnages, une intrigue, un drame et un dénouement heureux, l'histoire de ces femmes qui doivent reprendre pied dans l'existence et qui reçoivent les bénédictions de Dieu au travers d'un homme respectueux de la Loi, qui fait son devoir légal, puis est béni en retour par un beau mariage. A ce niveau de lecture, c'est un récit hors du temps, qui n'a pas de connexion avec la réalité historique.
Dans un deuxième temps, dans le contexte du retour de l'Exil à Babylone, un rédacteur rajoute quelques mots à la première phrase pour inscrire ce récit dans la chronologie de l'histoire d'Israël : "A l'époque où les juges exerçaient le pouvoir en Israël…" (Rt1:1) et ajoute un demi verset à la fin du récit : Obed fut le père de Jessé, père de David." (Rt 4:17). Il complète enfin le livre par la liste des ancêtres de David depuis Pérès, déjà nommé dans le récit.
Ces deux petites adjonctions ont deux effets. Le premier, c'est d'inscrire cette petite histoire dans la grande Histoire : maintenant elle raconte quelque chose sur les antécédents du roi David, elle prend de l'importance et cela explique pourquoi il faut l'inclure dans la liste des livres bibliques.
Le deuxième effet — et c'est là sa portée politique — c'est de placer un femme étrangère (moabite de surcroît) dans la généalogie du roi David, le héros d'Israël, la figure du Messie. Au temps de l'Exil et après, David est le modèle du Messie à venir, celui qui devra redonner sa splendeur et son indépendance politique à Israël, malgré le fait d'avoir du sang moabite dans les veines.
Pourquoi cette femme moabite, Ruth, a-t-elle une portée politique dans ce retour d'Exil ? Il faut rappeler que l'Exil a été une terrible épreuve pour l'identité d'Israël. Jérusalem détruite, le peuple a perdu son Roi, son Temple et sa Terre. Comment expliquer cela en gardant sa foi en Dieu ? Habituellement, lorsqu'un peuple perdait tout, on en concluait qu'il ne s'était pas adressé à la bonne divinité, puisque celle-ci n'avait pas réussi à le protéger.
En Israël, les choses ne se sont pas passées ainsi. Ce n'est pas Dieu qui a failli, c'est la faute du peuple et surtout de ses dirigeants. S'il y a un exil, c'est à cause de la désobéissance d'Israël, c'est une punition divine, temporaire. Et le retour d'Exil est vu comme une seconde chance : dès maintenant, par l'obéissance de tous à la Loi de Moïse, le peuple d'Israël va regagner sa terre et pouvoir y rester.
Mais pour rester sur la terre promise, il ne faut plus se laisser aller à la désobéissance et à l'idolâtrie. La sécurité passe par le culte du Dieu unique. Et un courant majoritaire se dessine (on le voit dans Esdras/Néhémie) qui accuse les étrangers implantés en terre d'Israël d'être la plus grande menace pour eux et pour le culte. Ainsi Néh 13:3 dit : "Lorsque les Israélites entendirent la lecture de cette interdiction, ils décidèrent d'exclure de leur communauté tous les étrangers." Cette interdiction lue devant le peuple se trouve dans Deutéronome 7:1-7.
Il y a donc, en ce temps-là, post-exilique, un courant, une veine nationaliste très forte qui veut exclure les étrangers, notamment en demandant à tous les juifs qui ont épousé une étrangère de la renvoyer. Nous avons entendu cela dans le livre d'Esdras. Le mariage entre juifs et étrangères est proscrit, parce qu'il est vu comme un risque de contamination idolâtrique. Les livres d'Esdras et de Néhémie sont les principaux vecteurs de cette pensée nationaliste, à son stade le plus intransigeant.
Cette veine nationalise, de pureté ethnique, se retrouve aussi, mais entremêlée avec une veine universaliste, dans les livres du Lévitique, du Deutéronome, de Samuel et des Rois. La veine universaliste se signale par tous les rappels "souvenez-vous que vous avez été étrangers en Egypte" (Dt 24:22, par ex.). La veine nationaliste dénonce les rois qui se laissent entraîner par leurs épouses vers les cultes étrangers (1 Rois 11:1-13 par. ex.).
La veine universaliste pure est le combat politique du livre de Ruth, comme il l'est de la majorité des prophètes, avec, comme fer de lance, la deuxième et la troisième partie d'Esaïe.
Ces deux veines sont donc présentes dans la Bible, comme elles sont présentes dans le monde, comme elles sont présentes en Suisse. D'un côté, les partisans — comme Esdras/Néhémie — de la pureté du peuple et de l'expulsion des étrangers, des femmes étrangères et de l'autre, les partisans du livre de Ruth qui appellent à ne pas juger par généralisation et a priori, mais de regarder la personne et la situation, indépendamment des origines et de la provenance.
Cette lutte entre ces deux tendances se retrouve aussi au cœur du Nouveau Testament. Ainsi, Matthieu souligne l'ouverture universaliste du message de Jésus en incluant Ruth dans sa généalogie (Mt 1:5). Matthieu n'inclut que quatre femmes dans les 42 générations évoquées. Avoir choisi Ruth parmi celle-ci a certainement une signification !
Dans le livre des Actes, on voit aussi ce combat entre l'ouverture ou la fermeture de l'Eglise aux païens prendre place entre l'apôtre Jacques, le frère de Jésus, et Pierre, puis Paul (Actes 15). Chaque époque est replacée devant ce choix.
Le récit du livre de Ruth prend clairement position : c'est l'attitude personnelle de Ruth, vis-à-vis de sa belle-mère et de Dieu, qui en fait un personnage attachant et digne d'entrer dans la lignée du Christ. Les amies de Noémi le soulignent lorsqu'elles disent : "Ta belle-fille vaut mieux pour toi que 7 fils" (Rt 4:15).
Aujourd'hui, chez nous, à nous de savoir si nous voulons adopter une attitude défensive et craintive ou avancer dans ce courant universaliste du livre de Ruth.
Amen
© 2006, Jean-Marie ThévozFait partie de la suite : Ruth 1 / Ruth 2 / Ruth 4 (il n'y a pas de Ruth 3)