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Clamans - Page 2

  • Le néo-libéralisme est le fruit de la moitié du Christianisme (I)

    1 Corinthiens 10

    25.8.2019

    Le néo-libéralisme est le fruit de la moitié du Christianisme

    1 Corinthiens 10 : 23-33        Marc 2 : 23-27

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    L'état de notre planète est devenu une thématique majeure de notre société dans son ensemble depuis environ une année. Beaucoup, mais qui étaient restés minoritaires, avaient cette préoccupation depuis plus longtemps. Dès 1990, le Conseil oecuménique des églises (COE) avait lancé une action intitulée « Paix, justice et sauvegarde de la Création » pour sensibiliser les Eglises à l'écologie. Dans notre Eglise, le mois de septembre a été choisi pour rappeler aux paroissiens le thème de la création.

    Aujourd'hui et les deux prochains dimanches, mes prédications porteront sur le thème de la sauvegarde de la création, de la planète. Je m'inspire d'un article que Jacques Ellul a écrit en 1983 déjà, intitulé « La responsabilité du Christianisme dans la nature et la liberté ».* Il y décrit comment le Christianisme a été un mouvement d'immense libération de l'être humain. L'être humain est libéré des pouvoirs (compris comme les tabous), de la Loi, de la morale sociologique et de la religion (comprise comme superstition) (p.547). L'Evangile est libération, mais ces libertés sont associées à l'amour, pour que la liberté soit constructive et non pas destructrice.

    Aujourd'hui, nous abordons la libération vis-à-vis de la Loi, de la loi divine. Dans la deuxième lecture, nous voyons Jésus transgresser le quatrième commandement du Décalogue, le sabbat avec ses disciples. Aux pharisiens qui le lui reprochent, il répond : « Le sabbat a été fait pour l'homme, non l'être humain pour le sabbat (Mc2:28).

    Une phrase par laquelle Jésus affirme que la loi divine n'a pas été donnée pour asservir l'être humain (le rendre obéissant), mais pour le libérer, pour le rendre responsable. A l'être humain de choisir ce qu'il faut faire, en toutes circonstances, pour répondre à l'appel de Dieu ou aux besoins de son prochain.

    Voilà une libération incroyable ! Les premiers croyants l'ont bien compris, ils en ont fait un slogan — peut-être pour l'évangélisation — « Chez nous tout est permis » ! L'apôtre Paul reprend ce slogan : Oui, tout est permis, mais ! Mais tout n'est pas constructif (1 Co 10:23), mais tout n'est pas utile (1 Co 6:12), mais tout n'aide pas mon prochain à grandir.

    Paul choisit le thème de la viande sacrifiée aux idoles — c'est-à-dire abattue dans les temples païens — comme exemple. Il est d'accord sur le fait que les idoles n'existent pas, ce sont seulement des statues de pierre. Donc elles n'ont aucun pouvoir et n'influencent pas la « qualité » de la viande ou le devenir du croyant. Le chrétien a cette connaissance et peut librement en manger.

    Mais Paul met une limite à cette liberté : le trouble que cela peut créer chez un chrétien moins avancé (1 Co 8:9-13), ou bien le contre-témoignage que cela pourrait apporter à un païen. Ce dernier pourrait croire que le chrétien honore aussi son idole.

    La limite à la liberté est donc posée par le risque d'atteinte à l'autre, au prochain ou à Dieu. Il n'y a pas de limite intérieure. La liberté intérieure est totale, mais elle n'abolit pas l'attention à l'autre, la sollicitude, l'amour.

    L'amour du prochain devient la mesure du comportement. Saint Augustin résumait cela en disant : « Aime, et fais ce que tu veux ! »

    Cette libération a créé une ouverture incroyable contre les tabous et les superstitions. Elle a permis l'exploration et la découverte du monde, l'explosion de la curiosité, les grandes découvertes avec la navigation autour du globe, l'amélioration de la médecine en ouvrant les corps à la dissection (même si l'Eglise y était plutôt opposée). Elle a permis l'explosion de l'exploitation des ressources du globe, les colonies, les industries, etc.

     

    On voit que cette libération a permis plein de choses extraordinaires, mais aussi une masse de fléaux, de catastrophes. d'asservissement et d'esclavage. La terre a été considérée comme un supermarché en libre service pour les plus entreprenants et les plus téméraires, voir simplement les plus forts et les plus violents.

    La société occidentale — libérée de ses tabous et de sa crainte de Dieu — s'est emparée du slogan « Tout est permis » mais a abandonné, oublié, rejeté toute limite posée par le respect du prochain.

    Il a été décidé qu'il était plus important d'édifier des entreprises rentables et profitables que d'édifier des communautés humaines conviviales et sociales.

    Le néo-libéralisme est le fruit de la moitié du Christianisme : la liberté sans l'amour du prochain.

    Individuellement, nous pouvons être irréprochables dans notre respect et notre amour du prochain, malgré cela, nous participons à un système qui exploite les humains au nom de la liberté économique. Nous participons à un système qui exploite la planète — au point de ruiner la biodiversité et le climat — au nom de la liberté des entreprises et — pendant les campagnes de votations — au nom de l'emploi.

    Aussi vertueux que soient nos comportements individuels envers notre prochain et envers la planète, il n'y a pas d'issue sans un changement de système. Il est nécessaire de réintroduire la limite de l'attention, du respect du prochain. Réintroduire la composante humaine, le volet social. Pour plagier Jésus, il faut réaffirmer : l'économie a été faite pour l'homme, non l'être humain pour l'économie.

    C'est ce renversement qu'attendent et que veulent provoquer les jeunes, et les moins jeunes, qui manifestent pour le climat, parce qu'il s'agit le leur vie, de leur survie pour les 80 prochaines années qu'ils ont à vivre sur cette seule planète.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019.

     

    * publié dans Jacques Ellul, Vivre et penser la liberté, Genève, Labor et Fides, 2019, pp.547-553.

     

     

  • Un besoin satisfait creuse un nouveau désir

    Jean 6

    14.7.2019

    Un besoin satisfait creuse un nouveau désir

    Deutéronome 16 : 1-3.    Matthieu 4 : 1-4.     Jean 6 : 28-35

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Dans la lecture de l'Evangile de Jean, vous avez entendu la demande des disciples :

    — Maître, donne-nous toujours de ce pain-là, demandent les disciples à Jésus.

    — "Notre Père, ... donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour" demandons-nous à Dieu chaque fois que nous prions le Notre Père.

    Le pain — dans ces demandes — représente tout ce qui nous est matériellement nécessaire pour vivre. Le pain — jusqu'à il y a peu de temps — représentait la base de l'alimentation générale. Il n'y avait pas de repas sans pain. Le pain était ce qui nourrissait, ce qui comblait la faim, les autres aliments venant en complément, apportant simplement d'autres goûts, de la variété.

    Retenons que le pain vient combler notre faim. Nous avons donc le pain, la faim et nous. Nous avons une triade, l'être humain, le pain et la faim et cette triade modèle l'histoire et particulièrement l'histoire d'Israël.

    • Pensez à l'histoire de Joseph en Egypte, d'esclave vendu par ses frères, il devient le maître des greniers de toute l'Egypte, sauvant l'Egypte et sa famille de la famine.

    • Pensez à la Pâque où le pain sans levain rappelle le temps de misère qui précède la libération.

    • Pensez à la manne au désert, le pain descendu du ciel pour nourrir le peuple des hébreux en marche.

    • Pensez au repas messianique annoncé par Esaïe ou l'eau, le vin et le pain seront gratuits et surtout nourrissants :

    "A quoi bon dépenser de l'argent pour un pain qui ne nourrit pas, à quoi bon vous donner du mal pour ne pas être satisfait ?" (Es 55:2)

    Et c'est vrai que si le pain est une bénédiction, n'est-il pas aussi décevant ? Toujours à nouveau, il faut se remettre à manger. Pain et faim vont de pair, en alternance, et c'est bien une découverte qui vient avec les années : ce qui était satisfaisant à un moment perd de son attraction et une autre faim se creuse. Un besoin satisfait creuse un nouveau désir.

    C'est une chose que notre société de consommation exploite à loisir en nous présentant toujours des nouveautés comme si elles allaient satisfaire nos besoins profonds. C'est ainsi qu'elle détourne notre quête d'absolu sur des objets — toujours de même nature — qui ne peuvent nous satisfaire.

    Au cours du temps, des années, nos besoins et nos aspirations se mettent à changer. Où en sommes-nous aujourd'hui ? Où en êtes-vous en ce moment ? Quelle est la couleur de votre soif ? Quelle est la couleur de votre faim ?

    Vous aviez des rêves d'enfants, vous aviez des rêves de jeunesse. Qu'avez-vous déjà réalisé ? Que vous reste-t-il à entreprendre ? Comment vos aspirations se sont-elles transformées ?

    Je crois que l'ensemble de nos rêves, de nos besoins, de nos aspirations révèlent — touches par touches — une aspiration fondamentale et personnelle que nous avons chacun à déployer et à accomplir. Dieu creuse en nous une faim — de la même manière que Jésus a eu faim au désert — et cette faim, creusée en nous, doit recevoir sa réponse, notre réponse, une réponse personnelle.

    Au cours du temps, de notre vie, nous allons essayer plusieurs voies qui nous donneront en même temps certaines satisfactions et de nouvelles faims. Comme Jésus, nous avons réalisé que le pain ordinaire, matériel, n'est pas une réponse à notre faim, cette faim intérieure : "L'homme ne vivra pas de pain seulement, mais de toute parole que Dieu prononce" (Mt 4:4). S'il est facile de comprendre la première partie de la phrase, il est difficile de comprendre la seconde ! Concrètement, comment cette parole qui vient de Dieu peut-elle répondre et satisfaire toutes nos aspirations ou nos aspirations les plus profondes ?

    C'est là que l'Evangile de Jean nous est précieux : il nous dit que la Parole de Dieu s'est faite chair. Elle est devenue une personne en Jésus-Christ. La Parole n'est pas un mot écrit qu'il faudrait redire, c'est une personne vivante. Cette personne nous dit :

    "Je suis le pain de vie,

    celui qui vient à moi, n'aura jamais faim,

    celui qui croit en moi, n'aura jamais soif !" (Jean 6:35)

    Pour que le Christ devienne le pain qui comble nos aspirations profondes, il nous est dit de venir à lui et de croire en lui, c'est-à-dire croire qu'il nous dit les paroles que nous avons le plus besoin d'entendre au fond de nous : des paroles d'acceptation, des paroles d'appréciation, des paroles d'estime, des paroles d'encouragement et de soutien.

    Le Seigneur nous invite à sa table, où nous recevons le pain de vie, afin que nos besoins soient comblés, notre faim apaisée, notre soif étanchée. Heureux ceux qui viennent et croient.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Un Dieu qui nous invite au changement

    7.7.2019

    Psaume 114

    Un Dieu qui nous invite au changement

    Psaume 114 : 1-8.   Esaïe 54 : 9-10

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Ce matin, j'ai envie de partager avec vous un psaume. Les psaumes sont des hymnes, des prières, parfois des protestations, d'hommes et de femmes divers qui partageaient tous la même foi dans le Dieu d'Israël. Aujourd'hui, ces psaumes — ces 150 psaumes qui se trouvent au coeur de nos Bibles — nous invitent à retrouver la foi de ces ancêtres pour les prier à notre tour.

    Le psaume que j'aimerais partager ce matin avec vous et le Ps 114, un psaume court, de louange, qui rappelle par de brèves allusions quelques pages centrales de l'histoire du peuple d'Israël :

     

    Quand le peuple d'Israël sorti d'Egypte,

    quand les descendants de Jacob quittèrent ce peuple au parler étrange,

    Juda devint le sanctuaire du Seigneur et Israël son domaine.

    En les voyant la mer s'enfuit, le Jourdain retourna en arrière.

    Les montagnes firent des bonds de bélier et les collines des sauts de cabri.

    Mer, qu'as-tu ainsi à t'enfuir, et toi Jourdain, à retourner en arrière,

    vous, montagnes, à faire des bonds de bélier, et vous, collines, des sauts de cabri ?

    Terre, sois bouleversée devant le Seigneur, devant le Dieu de Jacob,

    lui qui change le roc en nappe d'eau, et le granit en source jaillissante.

    Ce psaume est un témoignage, il s'adresse à la terre entière, à tous ses habitants. Il veut nous dire à quel point le Dieu de Jacob est un Dieu bouleversant ! Un Dieu qui appelle tous les êtres humains à la vie, à la vraie vie.

    Mais d'abord, pour y lire ce message, il est nécessaire de décrypter et d'étoffer le texte que nous lisons. Le psaume commence en parlant de la sortie d'Egypte, là tout le monde sait de quoi il s'agit, c'est la thématique centrale de l'Exode et de la foi d'Israël. Dieu a libéré son peuple en le sortant d'un lieu de misère et d'esclavage.

    Mais le psaume ajoute que cette sortie a été le commencement d'une transformation intérieure : A partir de là "Juda devint le sanctuaire du Seigneur et Israël son domaine." (Ps 114:2) Au lieu d'habiter un lieu, une ville ou un temple, Dieu habite un peuple, le peuple devient son sanctuaire ! Dieu ne veut plus être connu comme un Dieu extérieur, lointain, distant, mais comme un Dieu proche, intérieur.

    La force de Dieu habite le peuple lui-même et cette force lui permet de franchir tous les obstacles, en effet, la suite dit : "En les voyant la mer s'enfuit, le Jourdain retourne en arrière." (Ps 114:3) La mer qui s'enfuit rappelle la traversée de la Mer des Roseaux avec Moïse qui marque l'entrée dans le désert et le Jourdain qui retourne en arrière rappelle l'épisode que vous avez entendu (Jos. 3—4) de l'entrée dans la Terre promise avec Josué.

    Deux passages au travers des eaux encadrent le long séjour dans le désert, qui a été un temps d'épreuves mais pendant lequel les bénédictions n'ont pas été absentes ! Le désert de l'Exode nous rappelle la dureté de la vie, les difficultés de la vie de tous les jours, les temps arides que nous traversons, mais ce temps n'est pas un temps d'abandon — aussi tourmenté soit-il . C'est au désert que le peuple a reçu la manne et les cailles, c'est au désert que le peuple a reçu la Loi de Dieu, c'est au désert que le peuple a reçu a été abreuvé d'une eau qui sortait du rocher.

    Là où toute vie semblait impossible, Dieu l'a rendue possible, et lorsque le séjour semblait interminable et que les eaux du Jourdain en crue semblaient rendre impossible le passage vers la Terre promise, Dieu est intervenu et a réalisé sa promesse.

    La mer et le Jourdain renvoient à l'histoire d'Israël. Les montagnes qui bondissent et les collines qui font des sauts de cabri, à quoi renvoient-elles ?

    Il n'est pas question — à ma connaissance — dans l'histoire d'Israël, de cataclysmes terrestres. Par contre c'est une thématique très présente dans le livre d'Esaïe, entre les chapitres 40 et 55. Souvenez-vous ces paroles qu'on lit à Noël : "Une voix crie : Que toute colline soit abaissée, qu'on change les reliefs en plaine" (Es 40:4) ou encore "Quand les collines chancelleraient, quand les montagnes s'ébranleraient, mon amour pour toi ne changera pas" (Es 54:9-10). Ce thème des montagnes et des collines qui bougent est un thème messianique, qui annonce la nouvelle alliance de Dieu avec tous les humains.

    Ainsi le Ps 114 allie les hauts-faits de Dieu dans l'histoire d'Israël avec les hauts-faits à venir pour appeler chacun à reconnaître la grandeur éternelle du Dieu de Jacob, du Dieu d'Israël. Un Dieu qui a agi dans le passé de manière salutaire et qui promet encore d'agir pour ouvrir un avenir vivant et véritable.

    Oui, la terre entière, c'est-à-dire tous ses habitants et nous encore aujourd'hui nous pouvons nous laisser bouleverser, changer, transformer par ce Dieu qui a agit dans l'histoire et promet de le faire encore dans l'histoire de nos vies, de notre vie personnelle et dans la vie de notre communauté. Car le Dieu de Jacob est un Dieu de changement "lui qui change le roc en nappe d'eau, et le granit en source jaillissante" (Ps 114:8).

    Ce qui est mort, inerte comme la pierre, Dieu lui donne vie et fluidité comme l'eau, ce qui est dur, figé, bloqué dans nos vies, Dieu promet de le rendre souple, mobile, vivant. Et l'histoire de ces changements dans nos vies ressemble à l'histoire du peuple d'Israël.

    Il y a une première étape, souvent la plus difficile à franchir, qui oppose beaucoup de résistance, c'est la décision que quelque chose doit changer dans sa vie et qu'on va se mettre en route pour changer. La première étape, le pas décisif ressemble au départ de l'Egypte. C'est un premier prodige que cette détermination de se mettre à changer, c'est analogue à franchir la Mer des Roseaux.

    Suit une période faite d'épreuves, de difficultés, entrecoupée de bénédictions inattendues, de nourritures nouvelles et d'eau sortie d'on ne sait où. C'est une période de transformation, de gestation, un temps où l'on adopte de nouvelles lois de comportement, et où l'on vit aussi des instants de rébellion, de doutes, de découragement : pourquoi avoir quitté la sécurité de l'acquis pour une Terre promise qui semble encore tellement loin ?

    Et voilà qu'à force de persévérance — et pour s'être laissé porté par Dieu lui-même par moment — vient le passage du Jourdain. Le désert est derrière soi, une nouvelle vie est commencée avec la possibilité de s'installer dans de nouveaux modes de relations. Il n'est alors plus question de retour en arrière, on sent la promesse réalisée.

    Le Dieu "qui change le granit en source jaillissante" nous invite à prendre ce chemin, ou à y persévérer, ou à y encourager, guider, ceux qui s'y trouvent. C'est à cela que nous invite ce Ps 114, si court, si simple, mais si riche !

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Guérison à distance

    Luc 7

    23.6.2019

    Guérison à distance

    Genèse 15 : 1-6          Luc 7 1-10

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    Chers frères et soeurs en Christ,

    Vous avez entendu deux récits bibliques dont le point commun est la foi. La foi d'Abraham qui croit dans la promesse que Dieu lui fait d'avoir un jour une descendance, et la foi de cet officier romain qui demande la guérison pour un serviteur qu'il aime.

    Regardons attentivement le déroulement du récit, tel que l'Evangéliste Luc nous le raconte (c'est différent chez Matthieu), pour voir à quel moment Jésus rencontre ce capitaine romain :

    v. 3-4 les notables parlent à Jésus au nom du capitaine.

    v. 6 Jésus se met en route et l'on se dit que la rencontre va avoir lieu.

    v. 6-7 deuxième groupe de messagers.

    v. 9 Jésus ne s'adresse pas au capitaine, mais à la foule qui le suit.

    v. 10 Jésus reprend sa route.

    Et bien, le capitaine et Jésus ne se sont jamais rencontrés face à face, ils ne se sont jamais parlés directement, et pourtant, le serviteur est guéri, la foi du capitaine est admirée, le capitaine a reçu l'aide qu'il avait demandée ! L'interaction entre le capitaine et Jésus est pourtant importante, décisive, puisqu'il s'est vraiment passé quelque chose dans cet échange "à distance."

    Cet échange ressemble beaucoup à celui que nous pouvons avoir maintenant (au XXIe siècle) avec Jésus. Jésus n'est pas là, physiquement, nous ne pouvons pas le recevoir à dîner ou le voir face à face, et pourtant nous pouvons lui demander son aide et la recevoir ! Nous sommes dans la même situation que le capitaine. Le récit nous dit que le capitaine "a entendu parler de Jésus" et c'est cela qui le décide à lui faire demander de l'aide. Avez-vous entendu parler de Jésus ? Oui, puisque vous êtes ici. Des personnes vous ont parlé de Jésus, communiqué son message, ses paroles, ses actes. Cette écoute a fait naître la foi du capitaine. Il peut se dire : "Ce Jésus a le pouvoir de m'aider, d'intervenir pour mon serviteur."

    La foi du capitaine n'est pas la foi en une liste de phrases, d'énoncés sur Dieu, Jésus et le saint esprit. La foi du capitaine porte sur un fonctionnement : l'efficacité de la parole de celui qui a autorité. Le capitaine reconnaît que Jésus a autorité sur la vie !

    Un capitaine, comme tout soldat ou chef, sait comment cela fonctionne dans l'armée : il y a une hiérarchie et les ordres qui partent d'en haut sont exécutés. Un ordre, c'est efficace, lorsqu'il est dit par la bonne personne au bon destinataire.

    La foi de ce capitaine, c'est que Jésus est la bonne personne pour donner un ordre de guérison ! Il reconnaît que Jésus — comme Dieu — a autorité sur le monde. Et Jésus admire le capitaine pour cette foi et donne cette foi en exemple à la foule qui le suit.

    Les notables que le capitaine avait envoyés à Jésus avaient vanté ses mérites : "Cet homme mérite que tu lui accordes ton aide. Il aime notre peuple et c'est lui qui a fait bâtir notre synagogue." (Luc 7:5) Le capitaine lui-même considère qu'il ne mérite rien, il ne se considère même pas assez digne pour que Jésus entre chez lui. Mais Jésus n'est préoccupé ni par les prétendus mérites attribués au capitaine, ni par sa retenue ou sa modestie. Ce qui est important, c'est la confiance qui naît et s'instaure entre le capitaine et Jésus.

    C'est cette confiance qui rend tout possible. Une confiance dans l'autorité et le pouvoir de Jésus, mais qui ne tourne pas à l'obéissance servile ou soumise. Jésus répond librement à la demande d'aide du capitaine, et Jésus ne réclame pas une obéissance de sa part. L'autorité se manifeste dans la bienveillance, dans la volonté de faire du bien. Le pouvoir de Jésus — ou de Dieu — est au service du bien, de la vie, de la guérison.

     

     

     

     

    Ce récit de miracle devient parabole de la relation que Dieu veut avoir avec nous. On peut décaler tous les rôles pour faire apparaître la parabole;

    - nous prenons la place du serviteur,

    - Jésus prend la place du capitaine,

    - Dieu prend la place de Jésus et l'on voit une parabole où Jésus — tout maître qu'il soit, tout haut placé qu'il soit par rapport à l'être humain, à nous — est pris d'inquiétude, de souci pour son serviteur. Aussi intercède-t-il auprès de Dieu pour obtenir sa guérison, notre guérison.

    Jésus rompt la distance entre Dieu et nous, il est l'intermédiaire entre celui qui demande de l'aide et celui qui la donne. Il n'est pas nécessaire que nous voyons Dieu, que nous soyons en face à face avec lui pour être en relation avec lui. Nous le sommes par l'intermédiaire de Jésus. Comme il n'a pas été nécessaire que Jésus et le capitaine se rencontrent dans un face à face, pour être en communication et que le serviteur soit guéri, il n'est pas nécessaire que nous attendions des signes tangibles de l'existence et de la présence de Dieu pour lui adresser nos demandes et recevoir son aide.

    Notre premier pas, c'est de lui donner notre confiance.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Jésus regarde jusqu'au coeur de la personne

    Matthieu 9

    16.6.2019

    Jésus regarde jusqu'au coeur de la personne

    Matthieu 9 : 9-13 Matthieu 9 : 35-37

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Pour commencer notre réflexion sur les textes bibliques qui vous ont été lus, je vous demande de regarder les personnes qui sont autour de vous, celle qui sont proches (que vous connaissez probablement) et celle qui sont plus loin.

    Voilà, vous avez pu échanger des regards, voir des gens que vous reconnaissez, en découvrir d'autres qui vous sont inconnus.

    En regardant un groupe de personnes, notre esprit fait rapidement des catégories, il y a les gens connus et les inconnus, les plus jeunes et les moins jeunes que soi, les paroissiens habituels et les autres, et dans la rue, les suisses et les étrangers, les passants corrects et les marginaux douteux, etc… Toute société génère ses catégories.

    Du temps de Jésus, il y avait aussi des catégories, celles qu'on pouvait côtoyer, avec qui on pouvait partager un repas et celles qui étaient infréquentables : par exemple certains malades comme les lépreux; certaines ethnies, comme les samaritains; certaines professions, comme les collecteurs d'impôts.

    Les pharisiens étaient passés maîtres dans l'art d'établir des listes de gens fréquentables (on disait "purs") et infréquentables (on disait "impurs"). Le problème, c'est qu'ils le faisaient "au nom de Dieu." Cela, Jésus ne pouvait pas l'accepter. C'est pourquoi l'Evangéliste nous raconte cet épisode du repas que Jésus prend chez Matthieu, le péager, le collecteur d'impôt, l'agent du fisc romain.

    Jésus a passé devant Matthieu au péage. Matthieu est à son poste de travail (comme la caissière d'un péage d'autoroute française). Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, quand je passe au péage d'autoroute, je m'occupe d'avoir la monnaie, de tendre mon ticket et de récupérer ma monnaie. Je regarde à peine celui ou celle qui travaille. Ce n'est pas quelqu'un dont je vais faire la connaissance. C'est la même chose avec la caissière de la Coop ou le buraliste postal. Il y a des gens avec qui on a une relation purement commerciale, purement mécanique. D'ailleurs les entreprises l'ont bien compris, elles qui remplacent les employés par des automates !Eh bien, Jésus, lui, il a eu un autre regard pour Matthieu le péager !

    Un regard de personne à personne, au point qu'il a vu en lui quelqu'un à appeler à devenir disciple ! Jésus n'a pas été retenu par des idées préconçues, il n'a pas pensé : « de toute façon, c'est un péager, de toute façon, on n'a pas le temps ». Jésus a vu en Matthieu une personne. Jésus a vu au-delà des apparences, au-delà de la façade et du rôle. Jésus a regardé jusqu'au cœur de la personne. Il s'en est suivi un repas, un repas avec les amis de Jésus et tous les collègues de Matthieu, des gens infréquentables aux yeux des pharisiens. D'où leur question : "Pourquoi Jésus mange-t-il avec des gens de mauvaise réputation ?" (Mt 9:10)

    Vous aurez remarqué que les pharisiens parlent de ces gens en termes de groupe, pas en termes d'individu, de personne. C'est comme aujourd’hui lorsqu’on parle de “vague migratoire” au lieu de parler de personnes qui ont besoin de secours, d’un refuge. Quand on utilise le terme de “vague”, de “migrants”, de “réfugiés” au pluriel, comme une masse indistincte, on créée de toute pièce la réaction :
    — On ne peut pas accueillir tout ces gens-là ! (variante de “la barque est pleine”) Cela change quand il est question d’une personne concrète.
    — Mais, tu connais pas Untel ? Il est très correct…
    — Oui, alors celui-là ça va.

    Là où les pharisiens voient une catégorie de personnes, Jésus voit des individus et des individus qui souffrent de leur exclusion, de leur stigmatisation. Et Jésus refuse de participer à leur mise à l'écart de la société. C'est pourquoi il vient partager un repas avec eux, il communie avec eux, lui qui va vivre cette exclusion jusqu'à la mort sur la croix. Jésus mange avec les exclus et explique à ceux qui le critiquent que les étiquettes humaines n'expriment pas la pensée de Dieu.

    Toute étiquette est une barrière qui nous empêche d'appréhender la réalité telle qu'elle est. Personne ne peut être réduit à une idée que nous nous faisons d'elle. L'être humain n'est pas réductible à sa profession, sa nationalité, sa couleur, son genre, sa provenance, son apparence ou ses gestes.

    Connaître vraiment quelqu'un, c'est dépasser toutes ces étiquettes, tous les qualificatifs pour accéder à la personne. C'est accueillir l'autre en lui laissant la place de devenir réellement qui il est et non tel que nous voudrions le voir.

    Vous vous souvenez, sous le chêne de Mambré, Abraham accueille les trois visiteurs qui passent comme des messagers de Dieu. Il pense que c'est Dieu lui-même qui vient le visiter. C'est comme cela que Jésus regarde tous ceux qui se trouvent autour de lui. Même lorsque la foule l'entoure, il ne perçoit pas des anonymes, mais des êtres qui souffrent, qui portent des fardeaux derrière l'apparence, derrière la façade. Une façade derrière laquelle nous nous cachons.

    Combien de fois pensons-nous (par exemple lorsque nous recevons un compliment) : "Ah, s'il savait qui je suis vraiment à l'intérieur de moi !" Qui n'a pas peur d'être démasqué ?Il y a de quoi avoir peur si nos faiblesses sont retournées contre nous pour nous démolir. Mais si c'est le contraire ?

    En réponse aux pharisiens, Jésus se présente comme le médecin de ces souffrances intérieures : "Les bien-portants n'ont pas besoin de médecins, ce sont les souffrants qui en ont besoin." (Mt 9:12) Jésus vient non pas pour juger selon les catégories des hommes, mais pour guérir, pour soulager. C’est pour tous ceux-là que Jésus est rempli de compassion et qu’il cherche des ouvriers. Jésus regarde les humains, nous regarde, avec les yeux de l'amour inconditionnel et nous invite à deux choses :

    - d'abord, il nous invite à accepter d'être regardé ainsi, d'être accueilli, aimé, invité à vivre avec lui, partager son repas. Jésus nous appelle — comme Matthieu — à partager sa vie.

    - Ensuite, dans les pas de Jésus, nous sommes encouragés à adopter ce même regard envers les autres. C'est le culte que Jésus nous invite à rendre à Dieu : "Je désire la bonté, non les sacrifices." (Mt 9:13).

    Parce que nous avons été reçus, accueillis par Dieu, nous pouvons à notre tour accueillir notre prochain et marcher dans les pas du Christ.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Oser demander, et recevoir

    Esaïe 55 .2019

    Oser demander, et recevoir

    Esaïe 55 1-11         Jean 4 : 5-18

     

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Vous venez d'entendre deux textes bibliques, dont le point commun est de parler d'eau. Deux textes qui parlent de l'eau que Dieu donne, que Dieu offre gratuitement. Offrir gratuitement de l'eau, cela ressemble à un canular dans un pays comme le nôtre où les fontaines coulent jour et nuit.

    Mais cela sonne différemment pour un habitant du Moyen-Orient ou d'Afrique du Nord. St-Exupéry nous raconte un épisode qui peut nous éclairer. Il avait invité un bédouin en Europe. Lors d'une excursion en montagne, le bédouin fait halte devant un petit torrent. Il regarde intensément l'eau qui saute de pierre en pierre. Le temps passe. St-Exupéry l'invite à continuer. Mais le bédouin demande encore un moment, et encore un moment. Cela dure. Finalement St-Exupéry lui demande pourquoi il souhaite rester encore ? Le bédouin répondit qu'il voulait voir quand l'eau cesserait de couler.

    Les hébreux comptaient trois sortes d'eaux différentes. L'eau sous forme de mer était l'expression du danger. Les hébreux avaient horreur de naviguer. On voit cela dans l'histoire de Jonas. C’est une eau qui fait peur, c’est une eau mortelle.

    L'eau c'est aussi la pluie qui descend du ciel et féconde la terre, irrigue les cultures et fait verdir le désert (Es 55:10). Cette eau vive, courante, c'est la vie, mais elle est rare.

    Enfin, il y a l'eau du puits, l'eau pour boire, pour se désaltérer et abreuver les troupeaux. L'eau du puits, c'est celle qu'il faut trouver lorsqu'on parcourt le désert. Il faut parfois même désensabler le puits avant de puiser l'eau. L'eau du puits étanchera la soif, mais au prix d'un travail. Le puits, c'est la survie, mais au prix du labeur des hommes. C’est une eau qui coûte.

    Et voilà, que dans ce contexte, Dieu annonce et offre — chez Esaïe— une eau gratuite et abondante. Finit la rareté et la dureté du travail !

    "Holà, vous tous qui avez soif, je vous offre de l'eau, venez. Même si vous n'avez pas d'argent, venez vous procurer de quoi manger, c'est gratuit; prenez du vin ou du lait, c'est pour rien." (Es 55:1).

    Finie l’eau mortelle, finie l’eau rare, finie l’eau qui coûte, voici de l’eau offerte en abondance.

    Bon, ne rêvons pas ! Dieu n'a pas le projet d'installer l'eau courante. L'eau est une image utilisée pour nous renvoyer à quelque chose d'autre. Sans eau, sans boire, nous ne pouvons vivre bien longtemps. Boire et un besoin fondamental, vital. L'eau renvoie à nos besoins fondamentaux. Lesquels sont-ils ? De quoi avons-nous fondamentalement besoin ? Où s'oriente notre quête ? Qu'est-ce qui nous fait courir ou lever le matin ?

    Directement après nos besoins vitaux corporels (air, boisson, nourriture) viennent nos besoins de sécurité et de contacts. Nous avons besoin de la proximité des autres — mais pas simplement une juxtaposition anonyme — nous avons besoin de nous voir exister dans le cœur et les yeux des autres. Nous avons besoin de signes concrets de reconnaissance, de signes positifs d'appréciation, de compliments, de marques physiques d'affection. Ces signes, ces marques, ces gestes, en recevons-nous autant que nous en souhaitons ? Osons-nous en donner aux autres autant qu'ils en souhaitent ? Osons-nous en demander aux autres autant que nous en souhaitons ?

    Dans sa rencontre avec la Samaritaine, Jésus ose demander à cette femme ce dont il a besoin.

    — Donne-moi à boire

    — Mais tu es Juif ! Comment oses-tu donc me demander à boire, à moi qui suis Samaritaine ? (Jn4:7-9)

    N'y a-t-il pas mille obstacles, ne trouvons-nous pas mille excuses pour ne pas oser demander aux autres ce dont nous avons besoin, ce qui nous ferait plaisir ?

    Jésus ne sous-estime pas la nature généreuse de l'être humain. Il demande et le dialogue s'engage, la relation se noue et chacun en ressort enrichi. S'il n'avait rien demandé pensant à l'avance qu'elle allait opposer un refus, il n'aurait rien obtenu et il aurait renforcé la croyance première selon laquelle les gens sont fermés, et il n'aurait pas vécu la richesse de cette rencontre.

    Les grandes théories économiques ont forgé l’idée d’un homme égoïste toujours à la recherche de son intérêt (avec l’idée qu’il est vain d’aller contre cette nature humaine et que l’altruisme est contre nature). Pourtant, les recherches actuelles — bien résumées dans le livre : L’entraide, l’autre loi de la jungle* — montrent au contraire, que c’est l’altruisme qui est inné. L’être humain est naturellement porté à aider les autres, d’autant plus que l’environnement est difficile. Etonnament, l’égoïsme n’est possible qu’en situation de sur-abondance.

    Jésus table toujours sur cet élan à l’entraide. C’est pourquoi il ose demander, et il reçoit. La demande de Jésus permet d'entrer en relation. La discussion sur l'eau et la soif met en évidence la quête de cette femme, la quête de la Samaritaine. Lorsqu'elle demande de recevoir cette eau, pour ne plus avoir soif — image d'un amour qui ne laisse pas insatisfait — Jésus lui demande de chercher son mari, une façon de lui demander à quelle source elle puisait son amour jusqu'à présent. La réponse de la femme nous éclaire sur sa soif d'amour — "J'ai eu 5 maris et je vis avec un autre homme."

    Jésus ne lui jette pas la pierre. Il comprend son besoin et son problème. Elle cherche à l'extérieur, au puits, une eau qui n'étanchera jamais sa soif intérieure. Elle est dans la situation décrite par Esaïe : "A quoi bon dépenser de l'argent pour un pain qui ne nourrit pas, à quoi bon vous donner du mal pour ne pas être satisfaits ?" (Es 55:2) Elle a besoin — comme chacun d'entre nous — d'une eau qui étanche la soif, d'un amour qui comble. Elle a besoin, comme nous, de l'amour inconditionnel qui vient de Dieu.

    Jésus dit à chacun d'entre nous : — "Car l'eau que je donne deviendra en chacun.e une source d'où coulera la vie totale, en plénitude". Ce que Jésus nous promet, c'est de vivifier en nous cette source, de sorte que nous n'ayons plus à passer notre temps et notre vie à courir après les gratifications et les satisfactions destinées à nous combler.

    L'Eglise est la communauté de ceux qui sont à la recherche de cette source, de ceux qui cherchent à la vivifier en eux et de ceux qui l'ont trouvée et qui s'y abreuvent chaque jour. Ici nous devrions pouvoir demander, donner, échanger — selon nos soifs et nos sources — cette eau qui nous a été donnée gratuitement depuis le jour de notre baptême et chaque jour depuis lors.

    Comme le dit le prophète Esaïe :

    « Holà, vous tous qui avez soif, je vous offre de l'eau, venez. Même si vous n'avez pas d'argent, venez vous procurer de quoi manger, c'est gratuit; prenez du vin ou du lait, c'est pour rien. (...) Accordez-moi votre attention et venez jusqu'à moi. Ecoutez-moi et vous revivrez. “Je m'engage pour toujours, dit le Seigneur, à vous accorder les bienfaits que j'avais assurés à David.” (...) Tournez-vous vers le Seigneur, maintenant qu'il se laisse trouver. Faites appel à lui, maintenant qu'il est près de vous. » (Es 55:1,3,6).

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

    * Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, L’entraide, l’autre loi de la jungle, Paris, Les liens qui libèrent, 2019

     

     

  • Voir Dieu après-coup.

     

    Exode 33

    26.5.2019

    Voir Dieu après-coup.

    Exode 33 : 18-23          Jean 14 : 8-11

     

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Moïse, et Philippe le disciple, font la même demande, ils veulent voir Dieu ! C'est notre aspiration humaine, une aspiration qui traverse le temps et l'espace, qui agite tout humain. Voir Dieu. Enfin savoir, enfin avoir une certitude. Plus encore, pouvoir maîtriser, contrôler notre vie, notre chemin, notre destin.

    Mais la Bible nous dit qu'il est impossible, incompatible de voir Dieu et de vivre. La Bible pose cela comme un principe, un axiome, sans explication, comme une évidence. Cela souligne la différence, la distance entre Dieu et l'humain, une distance de fait, comme l'eau et le feu, comme la matière et l'anti-matière, ou encore comme l'obscurité et la lumière. L'obscurité ne peut pas se maintenir dans la lumière, c'est incompatible, de fait. Voilà pour la distance.

    Pourtant, Dieu n'a de cesse de vouloir s'approcher de l'humain. Dieu n'a de cesse de nous adresser la parole. Dieu n'a de cesse d'attirer notre attention ! Dieu n'a de cesse de vouloir rompre cette distance, nouer un contact, créer une relation.

    Mais cette relation ne peut pas être directe, sans intermédiaire, sans médiation. C'est ce que disent, parallèlement, le récit de Moïse et l'entretien entre Jésus et Philippe.

    Dans l'Ancien Testament, la relation directe est symbolisée par la vue, le regard, la vision. La relation indirecte est symbolisée par l'ouïe. Dieu parle aux prophètes, aux rois, à Moïse et ces derniers retransmettent ces paroles au peuple.

    Un interdit sur la vue de Dieu est placé dans le Décalogue : "Tu ne te feras pas d'image de Dieu." Faire une image, c'est enfermer Dieu dans notre vision de lui, c'est en prendre possession, prétendre à le contrôler, à le maîtriser. C'est outrepasser la juste relation à Dieu.

    Comment conjuguer l'impossibilité de voir Dieu et son désir de se révéler, de se faire connaître ? Comment conjuguer l'impossibilité de voir Dieu avec notre soif de le connaître, de le découvrir ? Le récit de la demande de Moïse à voir Dieu nous en donne quelques pistes.

    Remarquez : Dieu ne repousse pas la demande de Moïse, il y répond même : il va faire passer sa gloire et proclamer son nom. Mais ce processus va être accompagné de mesures de protection et d'explications sur ce que Dieu va montrer de lui-même. C'est Dieu lui-même qui va, en même temps, exaucer la demande de Moïse et le protéger du danger de sa demande.

    Il y a trois mesures de protection :

    La première, c'est que Moïse se place dans le creux du rocher, protection terrestre, abri naturel. On peut comparer cela aux mesures de protection physiques, matérielles que nous sommes tous invités à utiliser pour nous protéger le mieux possible des risques et des dangers de l'existence. Ne pas prendre inutilement des risques qui mettent notre vie en danger.

    La deuxième protection, c'est que Dieu lui-même va placer la paume de sa main sur Moïse pour le protéger. C'est la protection divine qui recouvre Moïse. C'est la protection que nous pouvons demander à Dieu dans la prière, pour tout ce que nos propres protections ne peuvent pas protéger.

    La troisième protection que Dieu offre, c'est de ne pas montrer sa face, son visage, mais de se laisser entre apercevoir, "de dos" nous dit le texte. Dieu va soulever sa main de dessus Moïse pour que celui-ci puisse apercevoir Dieu de dos, à la fin de son passage au-dessus de Moïse.

     

    C'est une vision furtive qui est offerte à Moïse, c'est une vision d'après-coup. Cela me fait penser à la vision des pèlerins d'Emmaüs, qui reconnaissent Jésus après-coup, dans la fraction du pain, alors que Jésus disparaît de leurs yeux. Je reviendrai sur cette vision "après-coup" et sa signification.

    Dieu dit aussi ce qu'il va montrer à Moïse, et c'est surprenant. Moïse demande à voir la gloire de Dieu. En termes laïcs, la "gloire", en hébreu, c'est la valeur, même la valeur marchande. La "gloire" du Liban, ce sont ses cèdres, le bois de ses cèdres. C'est la ressource du pays, ce qui en fait la valeur.

    Ce que Moïse demande à voir de Dieu, c'est ce qui en fait la valeur, sa ressource, sa qualité première. Et voici la réponse que Dieu donne à Moïse, si vous vous en rappelez : "Je vais passer devant toi en te montrant toutes mes bontés et en proclamant mon vrai nom." (Ex 33:19). Et il ajoute : ce qui me caractérise, c'est que je fais grâce et que je m'émeus de compassion.

    Le visage de Dieu présenté — en paroles — à Moïse, c'est celui de la bonté, de la grâce et de la compassion. Ce sont les qualités que l'Evangéliste Jean attribue à Jésus, celles qu'il a reçues du Père. Dans le jeu de renvoi de Jésus au Père, dans l'Evangile de Jean, il y a ce même évitement de la vue face à face. Quand Philippe demande à Jésus de "voir le Père", celui-ci lui répond : "Celui qui m'a vu a vu le Père" (Jn 14:9).

    Jésus ne peut pas montrer le visage de Dieu au ciel, mais il est lui-même le visage de Dieu sur terre, mais un visage que personne ne voit directement. En tout cas pas les adversaires de Jésus qui cherchent toujours à le mettre à mort. Mais même les disciples — et Philippe en est un exemple — n'arrivent pas à voir vraiment le visage de Dieu. Même avec Jésus parmi eux, ils ne voient Dieu que "de dos."

    Voir Dieu "de dos" signifie que l'on ne peut voir de Dieu que la trace qu'il laisse en passant. Ce n’est qu’après coup que nous nous apercevons que Dieu a passé dans notre vie.

    Notre travail, c'est de chercher sa trace, de voir son dos lorsqu'il a passé dans un moment de notre existence. Ce travail — car c'est un travail, un travail auquel renoncent nombres de nos contemporains — ce travail c'est de relire notre journée, relire notre existence, revenir sur nos faits et gestes et voir chaque fois que nous avons été protégés, accompagnés, guidés, soutenus.

    Nous pouvons, chaque soir, monter sur la montagne, nous blottir au creux du rocher et tenter d'apercevoir, furtivement, après-coup, quelle trace Dieu a laissé dans notre journée.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Un Dieu de vie !

    Jonas 1

    19.5.2019

    Un Dieu de vie !

    Jonas 1 : 1-16 et 2 : 1 et 11          Matthieu 12 : 38-41

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Tout à l’heure — avant de venir ici — j’ai fait un culte avec des baptêmes au Port d’Ouchy, sur le bateau historique “La Vaudoise”. On a parfois des demandes étranges, mais comment toucher les gens si on ne fait pas un pas dans la direction ?

    C’est une famille qui est engagée dans la Société de Sauvetage d’Ouchy. Le père intervient en bateau, avec un équipage, pour sauver les gens les embarcations en détresse sur le lac. Pour l’occasion, j’ai choisi un récit biblique qui pouvait les rejoindre dans cette préoccupation de sauvetage, d’où le texte de Jonas.

    Il y a dans la Bible des récits historiques, mais il y a aussi des histoires romanesques, des fictions, des histoires inventées pour nous faire découvrir d’autres facettes de Dieu, ou de nous.

    C’est le privilège de l’écrivain de pouvoir introduire des éléments bizarres ou impossibles dans un récit pour porter un message, une symbolique. Si on rate le côté romanesque, on risque de rester bloqué par le bizarre, l’invraisemblable et rater le message.

    Le livre de Jonas et donc une fiction, mais pour nous dire quelque chose d’important et de vrai ! Que nous dit ce récit ?

    Il commence avec un homme qui reçoit une mission et cette mission lui apparaît comme impossible, irréalisable.

    Cela peut nous arriver aussi :

    - L’écolier qui sent la forte attente de ses parents qu’il fasse des études qu’eux-mêmes n’ont pas pu faire.

    - L’employé qui se voit confier un projet trop ambitieux pour lui, à ses yeux.

    - Le conjoint qui ne sait plus comment faire pour répondre aux attentes de l’autre, etc…

    Face à ses missions oppressantes, l’envie de fuite est grand. C’est ce que choisit Jonas : partir le plus loin possible. Il part de Jaffa sur la côte palestinienne et cherche à atteindre Tarsis — qui est l’Espagne — le point le plus lointain sur la mer Méditerranée.

    Il a l’air d’ignorer que lorsqu’on part, on emmène ses soucis avec soi. Sur le bateau, ses soucis, sa culpabilité se manifestent sous la forme d’une tempête qui menace également ou son entourage.

    Jonas essaye bien d’ignorer la tempête en dormant, mais le capitaine le réveille. Il faut affronter la réalité, mettre au jour le problème.

    Jonas est bien conscient que les problèmes viennent de son propre comportement. Aussi propose-t-il qu’on se débarrasse de lui en le jetant à la mer. Vous aurez remarqué que la proposition vient de lui — il est d’accord de sacrifier sa vie pour sauver l’équipage—cette solution n’est pas une proposition de l’équipage.

    Effectivement Jonas est jeté à l’eau. Une issue mortelle pour sauver le bateau et les gens, mais à quel prix ?!

    C’est là qu’intervient l’incroyable, l’impossible, le surnaturel : le sauvetage.

    Nous sommes au cœur du message de ce petit roman :

    - Le sauveteur ne doit pas mourir, et- On ne peut pas gérer la faute par l’expulsion et la mort du fautif !Il y a deux aspects :

    - “Dieu ne veut pas la mort du fautif” et - “celui qui donne sa vie, la retrouvera. ”

    Dieu ne veut pas laisser la mort triompher, quelle que soit la faute, la désobéissance. Dieu est pour la vie. Et vu ce que nous sommes, il se rend bien compte que si tout fautif devait mourir, personne ne pourrait s’en sortir.

    La punition ou la mise à l’écart est une logique humaine, celle de l’équipage, ce n’est pas la logique de Dieu.

    Ce petit roman nous le dit une fois dans ce sauvetage par le grand poisson et une fois dans la suite du texte, quand Jonas ira finalement accomplir sa mission et que la ville ne sera pas détruite — grâce à son message.

    Dieu ne veut pas la destruction, le jugement, il veut la vie, le sauvetage de tous, quelles que soient nos fuites, nos dérobades ou nos manquements.

    Dieu propose toujours le sauvetage de nos vies, quand elles traversent la tempête. Ce message de Jonas, Jésus l’offre aux pharisiens quand ceux-ci lui demandent un signe, un miracle. Que veut-il leur dire ?

    Jésus veux leur dire— et à nous alors suite— que le récit de Jonas va nous aider à lire la trajectoire de vie de Jésus lui-même. Il s’agit de faire le lien entre Jonas et Jésus pour comprendre Jésus.

    Et on voit bien les parallèles :

    - Jésus est accusé de ne pas respecter la loi de Moïse, donc d’être dans la désobéissance.

    - Il passe en procès.

    - Il donne sa vie, il accepte la mort.

    - Il passe du temps au tombeau, comme Jonas dans le ventre du grand poisson.

    - Il revient la vie, comme Jonas retrouve le rivage.

    En cela Jonas est une figure annonciatrice du Christ, de la volonté constante de Dieu de rectifier son image. Il n’est pas une Dieu de punition et de mort, mais un Dieu de salut et de vie.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Après nous le Déluge ?

    Genèse 6

    5.5.2019

    Après nous le Déluge ?

    Genèse 6 : 9-22      Deutéronome 30 : 15-18

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    Chers frères et soeurs en Christ,

    Le récit du Déluge est choquant ! Nous dire que l’humanité est pourrie (fr c.), que le monde est dévoyé et qu’en conséquence, Dieu veut éliminer l’être humain de la surface de la terre et qu’il le fait ! Oui c’est choquant. Mais n’est-ce pas aussi ce que nous voyons aujourd’hui autour de nous dans le monde. Il y a la violence humaine directe, à travers les guerres, le terrorisme et tous les mauvais traitements. Il y a aussi la violence indirecte de nos sociétés qui conduit à la sixième extinction et au réchauffement climatique. Aussi, je crois que ce texte a du sens. Ce récit veut nous dire quelque chose d'important pour nous aujourd'hui.

    Aussi farfelus que soient les détails et le déroulement, il est maintenant presque certain qu'un fait réel est à la base de ce récit de Déluge, récit qu'on retrouve dans toutes les civilisations du Moyen Orient Ancien. Deux scientifiques américains (William Ryan et Walter Pitman*) — des géophysiciens — ont découvert le cataclysme qui est à l'origine de ces récits et qui s'est déroulé vers 5'500 ans av. J.-C.

    Pour le comprendre, il faut remonter à l'ère glaciaire. Lorsque les glaciers recouvraient toute l'Europe et une bonne partie de l'hémisphère Nord, le niveau des océans était beaucoup plus bas qu'aujourd'hui. Avec la fonte des glaces, les océans se sont mis à remonter, lentement. La Méditerranée s'est donc aussi mise à remonter. Parallèlement, ce qui est aujourd'hui la Mer Noire, était un lac d'eau douce à environ 120 mètres en-dessous de son niveau actuel. Vers 5'500 ans av. J.-C. le niveau de la Mer Méditerranée est monté au-dessus de la barrière rocheuse qui sépare la Mer de Marmara, au delà d'Istanbul, du Bosphore, et dans un cataclysme inimaginable, la mer à commencé à se déverser dans le bassin de la Mer Noire actuelle, provoquant une inondation démesurée. En quelques mois les niveaux se sont équilibrés, mais au prix de nombreuses terres définitivement englouties.

    Cet événement — cataclysmique pour les populations locales — est resté dans les mémoires de tous les peuples du Moyen-Orient Ancien. On en retrouve des traces dans leurs récits mythologiques.

    Le texte biblique — appelé communément le Déluge, mais dont le terme utilisé signifie "inondation" ou "cataclysme" — essaie de faire, longtemps après, une interprétation théologique de cet événement !

    On peut donc voir dans ce récit le travail de pensée, de réflexion de croyants qui se demandent : d'où vient une pareille catastrophe ? Quelle est l'implication de Dieu ? Sommes-nous tous, toujours menacés ? L'existence est-elle alors absurde, ou bien y a-t-il pour nous une promesse de vie ? Y a-t-il un signe qui nous rappelle cette promesse ?

    Ce récit nous donne donc à réfléchir et cherche à nous donner des réponses qui ont du sens, des réponses qui prennent sérieusement en compte l'existence du mal dans le monde.

    Si l’on écoute attentivement les experts, aujourd’hui il n’y a pas besoin d’un jugement de Dieu pour que la planète soit en danger. Nous allons tout seul vers notre propre destruction. Les signes sont là, visibles. Nous sommes avertis.

    C’est là que le récit du Déluge est intéressant. Il a un message pour nous aujourd’hui. Comment le récit est-il construit ? Il y a trois éléments qui se succèdent :

    1. D’abord la constatation du mal et le jugement sur ce mal. Il y a un mal si grand sur la terre que cela constitue une menace, une menace sur la vie, autant animale qu’humaine. Il faut s’occuper de ce mal, le traiter pour permettre un nouveau départ. Cela passe par l’anéantissement de l’humanité !
    2. Ensuite, il y a une cependant une grâce, un salut, une volonté de préservation. La destruction ne doit pas être totale, il faut la possibilité d’un nouveau départ. Noé est avertit. Dieu lui fait part d’un plan.
    3. Enfin, il y a l’action qui conduit au salut. Comment cela se passe-t-il ? Il y a deux phases. La part de Dieu et l’œuvre de l’humain.

    L’action divine consiste à avertir Noé de ce qui va se passer et de lui donner quelques informations pratiques. Ensuite, c’est à Noé de mettre en œuvre, à prendre les mesures concrètes. Pratiquement, il doit croire que l’avertissement est sérieux, il doit mobiliser ses ressources et sa volonté et se mettre au travail pour construire l’arche. Cela nous enseigne trois choses.

    1. Il y a des avertissements. Nous avons assez de rapports sur l’état de la planète, de la nature pour prendre conscience que notre société humaine ne peut pas continuer à vouloir croître, en confort, en consommation et en nombre sur une planète limitée. Nous sommes avertis, comme Noé l’a été de ce qui va advenir.
    2. Il n’y aura pas de sauvetage matériel miraculeux de la part de Dieu. La part de Dieu c’est de nous ouvrir les yeux. Sa Providence nous a donné une intelligence et une science qui nous permettent d’observer le monde et de voir ce qu’il va arriver. Le constat est fait, il est évident. Tout est entre nos mains.
    3. C’est donc à nous de nous mobiliser. Comme le dit la jeune Greta Thunberg, les outils et les solutions pour sauver la planète sont déjà là, ils sont connus, ils sont disponibles. Mais il manque la volonté de se mettre en marche.

    Nous sommes comme un Noé qui a reçu l’avertissement du Déluge, mais qui se dit : « buvons encore une bière et profitons de ce beau coucher de soleil. Je ne vais pas m’embêter à renoncer à mon confort, dépenser mes sous à construire un bateau et chercher tous ses animaux. Encore moins à m’enfermer tout ce temps, inconfortablement, dans un espace restreint... Je transmettrai l’information à mes enfants et ils s’en occuperont... »

    Est-ce responsable ? Le problème actuel de notre société, c’est notre peur de perdre. Nous ne voulons pas renoncer à nos acquis, à notre confort, à notre luxe. Nous ne voulons rien sacrifier aujourd’hui, pour infléchir l’avenir. Mais plus nous attendons, plus il sera difficile de prendre le virage indispensable à la survie de l’humanité sur notre planète. Noé aurait-il pu construire son arche avec les pieds dans l’eau ?

    Nos Eglises ont un rôle à jouer dans la transition écologique vers une société durable, c’est-à-dire vers une société qui vive sur ce que produit réellement la planète et pas en puisant de manière illimitée dans ses réserves.

    Nous confessons un Dieu bienveillant pour l’humanité, un Dieu qui prend soin des humains. Un Dieu qui nous a confié le monde comme un jardin pour l’entretenir, pas pour le détruire. Mais il ne va pas nous fournir une seconde planète après que nous ayons détruit la première. Il nous a donné un code de conduite et une intelligence pour recevoir les avertissements — à la manière de Noé pour choisir la VIE (Deut. 30:15-18).

    Qu’allons-nous faire de cela ? Aurons-nous le courage de Noé de recevoir l’avertissement que la planète est au bord de la destruction ? Allons-nous nous mettre au travail — même avant les autres — pour sauver le monde vivant ? Allons-nous changer de mode d’existence pour que la vie sur terre soit encore possible pour les générations suivantes, qui sont celles de nos enfants et de nos petits-enfants ?

    Ou bien serons-nous ceux qui disent « Après nous le Déluge... ? »

    Amen

     

    * William Ryan et Walter Pitman, Noah’s Flood, New York, Simon & Schuster, 2000.

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Pâques : Dieu au côté des victimes

    Luc 24

    21.4.2019

    Pâques : Dieu au côté des victimes

    Esaïe 53 : 7-12      Luc 24 : 33-48

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Aujourd'hui, nous rappelons, nous commémorons, mais surtout, nous voulons vivre, nous imprégner de la journée qui a changé la face du monde : le dimanche de Pâques. C'est pour les disciples le premier jour de la semaine après la fête de la Pâque. Une journée tout en contraste que nous allons suivre dans l'Evangile de Luc.

    La fête de la Pâque a dû être triste, douloureuse pour les disciples. Ils pleurent la mort de Jésus, arrivée le vendredi précédent, une mort ignominieuse pour leur maître et ami. En cette aube d'après sabbat, les femmes vont au tombeau pour s'occuper du corps de Jésus, les rites funéraires ne pouvant avoir lieu pendant le sabbat.

    Les femmes trouvent le tombeau vide et vont raconter leur découverte aux autres disciples. Pour eux, c'est du délire de bonnes femmes ! Seul Pierre va vérifier. Mais il en revient perplexe. Le tombeau vide ne fait pas l'effet d'une révélation.

    Deux compagnons quittent alors le groupe pour aller à Emmaüs. On connaît leur rencontre avec Jésus (Luc 24 : 13-35), qu'ils ne reconnaissent pas jusqu'au moment où Jésus rompt le pain avec eux, mais disparaît. C'est le soir, ils retournent cependant à Jérusalem témoigner de leur expérience. Là, ils trouvent les disciples qui ont aussi quelque chose à leur dire : « Le Seigneur est vraiment ressuscité ! Simon l'a vu ! » (Luc 24:34).

    C'est alors que Jésus se matérialise au milieu d'eux. J'utilise — moi — ce terme "se matérialise" parce qu'il rend bien l'ambiguïté de la situation. Luc — lui — dit : "Jésus se tint au milieu d'eux." C'est comme s'il n'était pas entré par la porte, c’est pourquoi les disciples le prennent pour un esprit, un fantôme. Aussi Jésus doit-il se faire reconnaître en montrant ses mains et ses pieds.

    Même là — encore — les disciples restent incrédules, nous dit Luc ! Jésus décide alors de leur demander à manger. Mais même cela ne suffit pas. Jésus doit leur "ouvrir l'intelligence en leur expliquant les Ecritures." (Lc 24:45)

    Il est intéressant de remarquer que pour Luc, les signes matériels ne sont pas convaincants, les signes matériels ne sont pas les éléments qui conduisent à la foi, à la reconnaissance de Jésus.

    Il est clair pour Luc — et pour les premiers chrétiens — que ces récits d'Evangiles ne posent pas la question de l'identité physique et biologique de Jésus, mais de son identité spirituelle !

    Il ne s'agit pas de reconnaître un Jésus réanimé, revenu à la vie comme Lazare, mais de reconnaître "le Seigneur", "le Vivant."

    Cette reconnaissance ne passe pas par nos yeux, mais par la communion, le partage du pain et par la Parole, la compréhension de l'Ecriture. Il s'agit de reconnaître que dans la vie de ce Jésus qui a été crucifié se réalisait, s'accomplissait le plan de Dieu, la révélation de l'amour total de Dieu envers tous les humains.

    Dieu ne cherche pas à éblouir par un miracle — même le miracle de la résurrection — il cherche à être entendu et compris.

    Le miracle de Pâques, le miracle de la résurrection, c'est l'action de Dieu lorsqu'il ouvre l'intelligence des disciples pour qu'ils comprennent les Ecritures, pour que nous comprenions les Ecritures.

    Pâques doit nous amener à comprendre les récits de la Bible, les récits de personnages victimes de malheurs, de persécutions. Surtout comprendre que ces personnages ne sont pas poursuivis par Dieu, mais qu'au contraire, Dieu se tient à leurs côtés — même si c'est contre toutes les apparences !

    Comme le dit le Chant du Serviteur souffrant d'Esaïe :

     

    "Le Seigneur approuve son serviteur accablé et il rétablit celui qui avait offert sa vie à la place des autres." (Es 53:10)

    Et il en est ainsi à travers tout l'Ancien Testament. Dieu est aux côtés d'Abel, de Joseph, d'Urie, de Naboth, de Jérémie, de Daniel, de même qu'il sera aux côtés d'Etienne et de tous les martyrs chrétiens ultérieurs.

    Il est aujourd’hui au côté des victimes des explosions qui ont eu lieu en ce matin même de Pâques dans trois hôtels et trois églises chrétiennes — au moment du service de Pâques — au Sri Lanka.

    La révélation de Pâques, c’eat que Dieu n’est pas du côté de la puissance et de la violence, mais du côté de la victime, de celui qui souffre, de celui qui est malmené, de celui qui est méprisé.

    La révélation, c'est que Jésus crucifié explique les Ecritures en dénonçant le mécanisme du bouc émissaire.

    Le récit de la mort et de la résurrection met en lumière tout ce qui se trouve déjà écrit. Et maintenant Jésus ouvre aussi notre intelligence, notre esprit, pour que nous puissions relire nos vies à sa lumière, à la lumière de Pâques, à la lumière de la résurrection.

    Le miracle de Pâques, c'est de pouvoir se retourner et voir dans nos vies la présence de Dieu, de voir ses pas à côté des nôtres, de voir qu'il était là pour nous guider, pour nous consoler, pour nous réjouir.

    La joie de Pâques, c'est de laisser notre esprit s'ouvrir à cette présence, d'avoir foi d'être accompagnés maintenant, d'être accompagnés toujours.

    Alors, Joyeuses Pâques à tous !

     

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

  • Vendredi-saint : Jésus, agneau de Dieu.

    Jean 19

    19.4.2019

    Vendredi-saint : Jésus, agneau de Dieu.

    Exode 12:1-8+12-14      Jean 19:16-30      Jean 19:31-37

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    Chers frères et sœurs en Christ,

    Aujourd'hui, vendredi saint, nous commémorons, nous nous souvenons de la mort de Jésus. Il est difficile d'imaginer comment les disciples de Jésus ont vécu la condamnation et l'exécution de leur maître, cela d'autant plus que les Evangiles nous disent que tous les disciples étaient dispersés et que seules des femmes étaient au pied de la croix. En fait, dès l'arrestation de Jésus, tout était fini pour les disciples ! Une fin désastreuse, une fin sans espoir, pour eux qui avaient pourtant tout laissé pour le suivre.

    Le récit des pèlerins d'Emmaüs nous donne le ton de ce que devait être le ressenti des disciples : un échec, un beau gâchis, que d'espoirs perdus. On ne peut s'empêcher de penser que tout se serait arrêté là s'il n'y avait pas eu le miracle de la résurrection. Sans elle, la mort de Jésus n'aurait été qu'une exécution de plus dans un temps troublé. Les disciples auraient fait leur deuil et tout se serait arrêté.

    Mais parce qu'il y a eu les apparitions de Jésus, parce que Dieu n'a pas voulu que l'histoire s'arrête-là, les disciples ont été mis en route, stimulés, poussés à comprendre ce mystère de la Passion de Jésus.

    Si Dieu a relevé ce Jésus d'entre les morts, alors sa vie, sa prédication et sa mort devaient avoir un sens que nous n'avons pas perçu lorsqu'il était parmi nous. Il faut reprendre — mot à mot — tout ce qu'il nous a dit; pas à pas — tout ce qu'il a fait pour trouver un sens à tout ce qui est arrivé et surtout à cette mort infamante sur la croix. Ainsi peut-on imaginer le début de la recherche qui a conduit à la rédaction des Evangiles.

    Toute mort, par son côté absurde, nous pousse à chercher des raisons de sa survenue. Pourquoi ? et pour… quoi ? quel sens peut avoir la mort ? Les explications vont généralement dans deux directions : vers le passé, vers les causes. Qu'est-ce qui a provoqué cette mort ? Et vers l'avenir. Quelle leçon peut-on en tirer, quel élan peut-elle donner, quel avancement peut-elle apporter ?

    Je crois que les récits de la Passion dans les Evangiles poursuivent ces deux directions, vers la cause et vers le but. Les récits de la Passion nous présentent une analyse, comme un descriptif, le pas à pas des dernières heures de Jésus. Ils identifient tous les acteurs, tous les faits et gestes, toutes les circonstances qui ont conduit et entouré la mort de Jésus et sa mise au tombeau.

    Et puis, ces récits insèrent au fil du texte des références qui ont pour but de donner des sens aux événements, ce sont des références à l'Ecriture, à l'Ancien Testament. Ces références sont là pour montrer que ce qui se passe est en lien avec un univers de sens plus vaste.

    Les événements ne se déroulent pas au hasard, on peut leur donner un sens, une raison, un but. La mort de Jésus n'est pas absurde, elle s'inscrit dans un mouvement plus large, dans une histoire plus vaste, dans une alliance et une relation entre Dieu et son peuple, une histoire de vie et de salut.

    Les citations renvoient au Ps 22 qui ressemble à une description d'une mort sur une croix : "Ils ont percé mes pieds et mes mains" (v.17); "Ils se partagent mes habits, ils tirent au sort mes vêtements" (v.19). C'est le Psaume qui commence par le verset : "Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné" (v.1) que citent Marc et Matthieu. Jean cite encore la parole sur la croix "J'ai soif" qui renvoie au Ps 69:22 qui décrit le juste indûment persécuté.

    Et puis Jean continue avec un passage qui ne se trouve dans aucun autre Evangile, l'épisode où les soldats doivent briser les jambes des crucifiés pour hâter leur mort afin qu'ils puissent tous être dépendus avant le début du sabbat.

    Mais Jésus est déjà mort, ses jambes ne sont donc pas brisées. Un soldat le transperce au côté pour s'assurer de sa mort. Cela permet à Jean de citer deux fois l'Ecriture : "Aucun de ses os ne sera brisés" (Ex 12:46, Nb 9:12) et "Ils verront celui qu'ils ont percé" (Za 12:10). Cette dernière citation fait référence à un texte messianique. Jean nous confirme par là que Jésus est bien le Messie.

    Mais j'aimerais revenir sur la citation précédente : "Aucun de ses os ne sera brisés." Cette phrase est un commandement de Moïse concernant l'agneau qui est sacrifié et mangé lors de la Pâque. Jean développe ainsi un thème, une interprétation de la mort de Jésus qui lui et chère : Jésus est " l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde." C'est la phrase que Jean Baptiste prononce lorsqu'il voit arriver Jésus pour lui demander le baptême : "Voici l'agneau de Dieu qui ôte le péché du monde" (Jn 1:29).

    Ainsi donc, dans son récit de la Passion, Jean glisse encore — par la mention qu'aucun de ses os n'ont été brisés — que Jésus est l'agneau sans tache ni défaut qui est sacrifié à Pâque. En indiquant que la crucifixion de Jésus a lieu juste après midi, Jean la fait coïncider avec l'heure où commencent les sacrifices des agneaux dans le Temple.

    Jean nous donne donc là une clé importante de sa compréhension de la mort de Jésus. Comme les Hébreux en Egypte ont été sauvé du fléau exterminateur en appliquant du sang de l'agneau sur les montants des portes de leurs maisons, de même, le sang de Jésus versé sur la croix protège le chrétien des puissances destructrices.

    Jésus, sur la croix, est la victime pure et sainte (Cantique 286), l'agneau sans tache et sans défaut qui donne sa vie pour le salut de tous. Jésus fait cadeau de sa vie pour tous les humains, il efface — d'un geste unilatéral, inconditionnel — toute dette que nous avions à l'égard de Dieu. Il délie tous les liens, tous les fardeaux, tous les boulets qui nous retiennent en Egypte, pour que nous puissions avancer, comme des êtres libérés, libres vers la Terre promise.

    La mort de Jésus n'avait rien d'absurde — en fin de compte. Elle s'inscrit dans le don, incommensurable, de l'amour que Dieu a pour nous. Dieu n'a qu'un message pour nous : Par amour, je vous donne ce que j'ai de plus précieux, je donne ma vie pour que vous viviez.

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019

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  • Marie comprend le destin de Jésus

    Jean 12

    7.4.2019

    Marie comprend le destin de Jésus

    Romains 5 : 6-11     Jean 12 : 1-8

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    Mon message va porter sur le récit de la femme qui verse du parfum sur les pieds de Jésus. Cependant, je n’ai pas voulu en faire un sujet de réflexion (nous l’avons fait lors de l’étude biblique). J’aimerais vous entrainer à l’intérieur du récit, au plus près des personnages, de leur vécu, de leur ressenti. J’ai imaginé qu’un serviteur, présent à ce souper, ayant assisté à cette scène, se rappelle ce qui s’est passé, ce qu’il a vécu.

    C’est une immersion à laquelle je vous invite. Si le cœur vous en dit, vous pouvez fermer les yeux et commencer à imaginer. C’était dans une salle à manger antique, les murs sont en terre crue, avec quelques alcôves. Les lits ont été rangés contre les murs pour permettre de balayer. Le serviteur se met à balayer… Il pense.

    « L'odeur n'a jamais disparu... Cela fait pourtant des années... Combien de temps cela fait-il ? J'étais déjà au service de Madame Marthe depuis un an lorsque c'est arrivé. Cela doit bien faire quinze ans maintenant. Mais je m'en souviens comme si c'était hier. Oui, chaque fois que je reviens dans cette pièce je sens l'odeur de ce parfum et tout me revient, aussi nettement que si c'était hier.

    Ce soir-là, j'étais de service (comme tous les soirs d'ailleurs. On n'avait pas de congé à cette époque !) Je supervisais le travail des servantes, sous la direction de Madame Marthe, car il y avait du monde à servir ce soir-là. Marthe et Marie recevaient beaucoup. Elles menaient grand train de vie avec leur frère Lazare.

    Ce soir-là, elles recevaient l'homme qui avait sorti leur frère Lazare de sa tombe. Une bien étrange histoire ! C'était Jésus, celui de Nazareth. Ce soir-là, il était revenu à Béthanie, avant de se remettre en route vers Jérusalem. C'était juste six jours avant la Pâque, et personne n’envisageait ce qui allait se passer. Personne... sauf peut-être Marie, qui avait comme un sixième sens avec Jésus. Il faut dire qu'elle l'avait tant écouté, elle pouvait passer des heures assise à ses pieds à l'écouter (même que cela énervait sa soeur !). Elle enregistrait toutes les paroles de Jésus. Elle l'avait pris pour maître de pensée, elle était pendue à ses lèvres.

    Ce soir-là, il y avait beaucoup de monde autour de la table. Il y avait Jésus, avec ses douze compagnons, et puis il y avait Marthe et Marie et Lazare qui mangeait tout près de Jésus. Mais ce n'était pas un repas ordinaire, on sentait une tension dans l'air, c'était palpable, c'était pesant comme si un orage était sur le point d'éclater.

    La discussion était très vive entre les disciples, car Jésus venait d'annoncer qu'il allait monter à Jérusalem pour la fête de la Pâque. Or chacun savait que les chefs des prêtres et les Saducéens voulaient arrêter Jésus. Ils avaient déjà voulu arrêter Lazare à cause du tumulte que faisaient tous ceux qui voulaient voir "l'homme qui était sorti de sa tombe après quatre jour" ! Dans la discussion j'entendais Jacques, le frère de Jésus, demander : "Pourquoi aller se jeter dans la gueule du loup ? Revenons l'an prochain à Jérusalem quand tout sera calmé." Mais Pierre répliquait : "Je ne laisserai pas Jésus être arrêté. J'ai quelques relations à Jérusalem, ou bien je me battrai et je défendrai mon maître !

    Jésus se tenait silencieux pendant cette discussion.

    Alors Judas pris la parole pour dire que, justement, il fallait que Jésus entre à Jérusalem. Son entrée serait un triomphe. Il voyait déjà la foule couper des rameaux aux arbres et les poser par terre pour faire un chemin, les autres étaler leurs manteaux comme un tapis rouge sous les pas de Jésus. Pour sûr, on pourrait même lui trouver un âne pour faire son entrée triomphale à Jérusalem, comme un vrai prophète. Une fois dans la ville, Judas se faisait fort de recruter une troupe d'hommes de mains pour écraser la petite garnison de Ponce Pilate et prendre le pouvoir. Ce serait l'occasion de se débarrasser une fois pour toute des romains.

    Judas en rajoutait : "Je tiens la caisse, on a de l'argent pour recruter, et puis voyez — il montra un vase contenant un parfum précieux qui était posé dans une alcôve, le parfum qui avait été acheté après la mort de Lazare et qui devait servir à embaumer son corps, mais dont on ne s'était pas servi puisque Jésus l'avait sorti de sa tombe — voyez, ce parfum, on pourrait le vendre et cela nous procurerait encore trois cents pièces d'argent avec lesquelles on pourrait recruter une bonne troupe de pauvres bougres qui se battraient pour nous." Judas s'était emporté, certains disciples criaient pour soutenir sa proposition, d'autres s'y opposaient, c'était un vrai tumulte, on ne s'entendait plus dans cette salle. Les uns après les autres, chaque disciple y allait de ses commentaires sur ce que Jésus devait faire.

    Depuis où j'étais, je voyais que Marie aurait voulu dire quelque chose, mais comment un femme pourrait-elle se faire entendre dans un tel brouhaha ? Alors, j'ai vu Marie s'approcher de l’alcôve, prendre le vase de parfum, s'approcher de Jésus, s'agenouiller devant lui et verser tout le parfum sur ses pieds. Personne n'avait remarqué les gestes de Marie, à part Jésus et moi. Mais l'odeur du parfum s'est répandu dans la pièce. Cela sentait tellement bon et tellement fort que le brouhaha s'est évanoui d'un coup et le silence s'est installé.

    Un silence que seul habitait encore le bruissement des cheveux de Marie sur les pieds de Jésus. Puis, comme elle relevait son visage, le silence fut rempli du regard que s'échangeaient Jésus et Marie. Le silence était complet, mais il était habité par ce regard et par cette odeur...

    C'est alors que j'ai compris ce que Marie devait avoir compris longtemps avant moi et que Jésus approuvait. J'ai compris quel devait être le destin de Jésus. Dans ce parfum, il y avait toute l'histoire que Jésus allait vivre dans les jours suivants.

    Ce parfum disait tout. Il disait la mort prochaine de Jésus. Il disait que Jésus acceptait cette mort. Jésus n'allait-il pas prendre la place de Lazare dans la tombe, puisqu'il recevait le parfum qui lui était destiné ? Jésus n'allait-il pas prendre la place de chacun de nous, dans la tombe qui nous était destinée, pour que nous vivions ?

    Ce parfum nous disait donc sa mort, une mort annoncée, une mort acceptée. Mais ce parfum répandu en ce jour, ce parfum — qui s'était écoulé sur les pieds de Jésus et répandu sur le sol de cette pièce qu'il embaume encore aujourd'hui — ce parfum ne pourrait plus servir pour prendre soin du corps de Jésus dans sa tombe !

    Qui l'a réalisé sur le moment même ? Marie sûrement, Marthe aussi. N'avait-elle pas entendu Jésus lui dire : —"Je suis la résurrection et la vie" lorsqu'ils se trouvaient ensemble devant le tombeau de Lazare ? Le parfum, dans ce moment de silence intense, disait tout, la mort et la résurrection.

    Et Jésus l'acceptait. Et Jésus était reconnaissant envers Marie d'avoir fait cesser le tumulte de ses disciples qui essayaient de le détourner de son destin.

    Qui comprenait mieux Jésus que les femmes qui l'accompagnaient ? Voilà, chaque fois que j'entre dans cette pièce, l'odeur de ce parfum me rappelle tout cela. Le parfum avait dit vrai, Jésus est mort, mais Dieu l'a ressuscité des morts, la tombe ne l'a pas retenu. Jésus a donné sa vie pour nous, la mort ne peut retenir personne dans la tombe, et Marie l'a cru avant nous tous. »

    Amen

    © Jean-Marie Thévoz, 2019